IV

1508 Mots
IVUne huitaine de jours plus tard, Nathaniel Barnett écrivait dans son bureau, quand on lui apporta une carte où il lut ce nom : Laurent Valloux Ingénieur. Et au-dessous, écrit à la main : « De la part d’Hermann Grütler. » – Faites entrer ce monsieur ! ordonna Barnett. Un instant plus tard, Valloux était introduit dans le bureau et présentait à Barnett une enveloppe en disant : – M. Grütler est absent de Paris pour quelques jours ; c’est pourquoi il n’a pu venir lui-même vous parler de l’affaire qui m’amène... Voici un mot m’accréditant près de vous... Barnett sortit un papier de l’enveloppe, parcourut d’un coup d’œil les quelques lignes qui s’y trouvaient tracées, puis invita le visiteur à s’asseoir... Et aussitôt il interrogea : – De quoi s’agit-il ? – Voici... Il y a huit ans, M. Grütler m’envoya en Nouvelle-Guinée... Barnett fit un léger mouvement et faillit laisser échapper ces mots : « Quoi, vous aussi ? » – ... Il avait entendu parler, par un de ses indicateurs, de terrains aurifères très riches situés à l’intérieur de l’île et fort difficilement accessibles. J’étais chargé d’étudier le moyen d’y pénétrer et, si possible, de m’assurer que cette richesse était réelle... Mais je tombai entre les mains de la tribu puissante et à demi civilisée qui habitait cette contrée. Fort heureusement, les Ogeroks étaient alors gouvernés par un Européen, qui me sauva de la mort et me chargea de diriger l’extraction de l’or... Le visage tendu, les yeux mi-cachés sous les paupières frémissantes, Barnett écoutait avec un ardent intérêt. – ... Car il y avait de l’or !... de l’or à profusion ! Avec leurs procédés primitifs, les Ogeroks en recueillaient assez pour le prodiguer partout comme un vil métal... Vous comprenez donc ce que l’on pourrait attendre d’une extraction rationnelle, d’après les moyens en usage dans nos centres miniers ?... Ce serait la fortune... la fortune fabuleuse, pour qui voudrait monter cette affaire, payer les frais de l’expédition armée, nécessaire en l’occurrence... Tenez, j’ai là deux échantillons... Il sortit de sa poche et posa sur le bureau, devant Barnett, un morceau de quartz aurifère et un petit lingot d’or. – Vous ferez examiner cela par des experts... J’avais emporté quelques lingots plus importants que celui-là, mais ils ont disparu au cours de notre fuite, pendant un tremblement de terre qui causa la mort d’un de nos compagnons, écrasé sous un roc... Barnett prit les échantillons, les examina, les soupesa, puis les reposa sur le bureau. Sa physionomie restait impénétrable... Il demanda froidement : – Quelle est l’idée de Grütler en vous envoyant à moi ? – Il voudrait que vous me procuriez des commanditaires... Vous êtes en relations d’affaires, m’a-t-il dit, avec Julius Hercott, le grand banquier new-yorkais... Naturellement, dans le contrat d’association, une très large part vous serait allouée... – Fort bien... Mais les gens à qui je m’adresserais voudraient des preuves que ce gisement existe... et moi-même, avant de rien tenter... – Des preuves ?... Deux hommes, parfaitement honorables, pourraient vous confirmer la véracité de mes dires. Mais il serait peut-être fort dangereux d’avoir affaire à eux. – Pourquoi cela ? – Parce qu’ils peuvent avoir, eux aussi, la même intention que moi. – Qui sont ces hommes ? – Martellier, un jeune explorateur, et son ami, le comte de Faligny. Barnett eut un léger tressaillement... mais sa voix resta calme en demandant : – Ils connaissent aussi l’existence de cet or ? – Oui. Mais je dois ajouter qu’étant demeurés très peu de temps chez les Ogeroks, ils ignorent complètement l’emplacement des terrains aurifères. Néanmoins, ils peuvent fort bien avoir l’idée de tenter quelque chose de ce côté, un jour ou l’autre. Voilà pourquoi, à peine arrivé, je me suis hâté d’aller voir M. Grütler, qui me connaît depuis vingt ans, et pour lequel j’ai réussi plusieurs affaires délicates. – Oui, il me fait le plus grand éloge de vous, dans son petit mot... Mais, d’abord, racontez-moi bien exactement vos aventures... Ce blanc, ce roi des Ogeroks, qui était-il ? – Un Suédois, le docteur Valdemar. Il avait été fait prisonnier, lui aussi, dix ans auparavant, avec sa fille, ses domestiques et deux Français, un missionnaire et un ancien marin provençal. Mais ayant eu la chance d’imposer aux Ogeroks par sa science médicale et une indéniable séduction personnelle, il fut élu roi après la mort de leur souverain... À l’époque où j’arrivai dans le royaume de Kidji, son prestige atteignait à l’apogée. Mais, au moment où parurent Martellier et son ami, le docteur Valdemar était fort malade et, voyant approcher la mort, se rendait compte qu’après lui ses compagnons ne se trouveraient pas en sûreté parmi les Ogeroks. Aussi nous conseilla-t-il à tous de fuir cette contrée dès qu’il aurait rendu le dernier soupir... Ce que nous fîmes, au prix des plus grandes difficultés. Nous avions déjà surmonté bon nombre d’entre elles, quand les Ogeroks lancés à notre poursuite nous rejoignirent... Une de leurs flèches tua le missionnaire... À ce moment se produisit une violente secousse sismique, qui fit choir autour de nous d’énormes blocs, dont l’un écrasa Ole, le serviteur du docteur Valdemar, et un autre nous sépara de Mlle Elfrida Norsten et de M. de Faligny, entre les bras de qui venait de tomber le prêtre blessé à mort. – Comment, vous sépara ? – Oui, le roc fermait complètement la cavité dans laquelle s’étaient réfugiées, pour se cacher le mieux possible des Ogeroks, les trois personnes en question. Fort heureusement pour la jeune fille et son compagnon un étroit sentier rocheux débouchait là. Après beaucoup de fatigue et de dangers, ils réussirent à gagner la plaine, non loin de la côte, où Martellier, la servante de la jeune fille, César Bartel le Provençal, le domestique annamite de M. de Faligny et moi, échappés également à la catastrophe, nous rencontrâmes avec eux... Nous fîmes tous ensemble le voyage de retour et nous séparâmes à Marseille. Barnett s’était accoudé à son bureau, les deux mains sous le menton. Il tenait ses paupières baissées... comme s’il eût craint que son interlocuteur lût dans ses yeux le puissant intérêt qu’inspirait son récit. D’une voix calme, sans inflexions, il demanda : – Avez-vous quelque raison de penser que ces deux jeunes gens songeraient à une expédition pour conquérir ces terrains aurifères ? – Pas la moindre, pour le moment. Là-bas, ils souhaitaient les visiter... peut-être par simple curiosité de voyageurs. Mais il faut toujours se défier. Le plus sûr est de prendre les devants... Voilà pourquoi M. Grutier qui, lui, a toute confiance dans les assurances que je lui donne, m’a envoyé aussitôt vers vous. – Fort bien. Mais Julius Hercott ou d’autres, pour commanditer l’affaire, me demanderont des précisions... Si comme vous le dites – et je suis de votre avis – il serait dangereux de s’adresser à M. de Faligny ou à son ami, ne pourrait-on avoir le témoignage de cette demoiselle Norsten ? Une ombre couvrit le regard de l’ingénieur... D’un ton contraint, il répondit : – Oui... si elle veut bien le donner. – Pourquoi ne le voudrait-elle pas ?... Croyez-vous qu’elle aurait aussi des vues sur cet or ? – Je n’ai pas de motif pour le croire. Mais cette jeune fille est très fière... hautaine même. S’il n’entre pas dans ses idées que nous tentions la conquête de ce trésor, rien ne la déterminera à nous y aider, même indirectement. – Eh ! est-elle donc si énergique, si obstinée que cela ? – Oui... énergique, orgueilleuse, autant que belle... C’est une femme comme il y en a peu... bien peu. La voix de l’ingénieur avait un tremblement. Barnett, à l’ombre de ses paupières mi-closes, attachait un regard aigu sur le visage qui frémissait, sur les yeux où s’allumait une lueur ardente. – Ah ! vraiment ? demanda-t-il avec un accent d’indifférence. Peut-être néanmoins pourra-t-on essayer, avec beaucoup de tact... Habite-t-elle Paris, cette intraitable jeune personne ? – Oui. N’ayant plus de famille, elle a dû demander l’hospitalité à un ami de son père, M. Charlier, le banquier. – Ah ! oui, Charlier... Je connais... de nom... Je crois bien que ma femme a eu occasion de voir quelquefois sa belle-fille... Mais, hum !... Il se frappait le front, comme si une idée soudaine lui venait. – Dites donc, elle connaît M. Martellier et M. de Faligny Mlle Norsten ?... Si elle leur en parlait ?... Après les dangers courus ensemble, elle va certainement rester en relation avec eux... avec M. de Faligny, particulièrement. On dit ce jeune homme fort séduisant, très recherché... en outre, remarquablement doué au point de vue intelligence, dons artistiques. Elle a eu tout le temps de l’apprécier... Et même, peut-être y a-t-il entre eux quelques tendres promesses échangées ? Discrètement, Barnett suivait sur la physionomie de l’ingénieur les frémissements de colère, le haineux rictus de la bouche... Valloux dit avec un accent un peu rauque : – Je n’en sais rien... Ils avaient une attitude très froide à l’égard l’un de l’autre, et l’on aurait dit qu’il existait entre eux presque de l’hostilité... Mais je me méfie... – Oui, en effet... Si lui est tel qu’on le dit... et la jeune fille pas mal, d’après vous ? – Admirable !... Une merveille ! dit Valloux, d’un ton de sourde passion. – Alors, il serait bien curieux qu’ils fussent restés indifférents l’un à l’autre... surtout après avoir passé en tête à tête un certain temps... Enfin, ceci nous importe peu. Mais il faut nous garder, comme vous le disiez très bien, d’attirer l’attention des deux amis sur l’affaire en question et, par conséquent, faire en sorte que Mlle Norsten ne se doute pas de nos projets... Je vais étudier sérieusement la question, cher monsieur... Me laissez-vous ces échantillons, pour que je les fasse examiner ? – Mais certainement. Je les ai apportés à cette intention. – Je vais vous en donner un reçu... Et dès que je pourrai vous fournir une réponse intéressante, vous recevrez un mot pour vous prier de passer ici. Un quart d’heure plus tard, Valloux quittait Nathaniel Barnett, et celui-ci, entrant dans la chambre où Louisa achevait de s’habiller pour faire quelques visites, disait avec un accent de triomphe contenu : – Enfin, je sais des choses !... des choses qui vont nous être utiles, ma chère !
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER