IV
Je mis mon clignotant et j’embouquai la venelle du Pain Cuit. J’use volontiers de ce vocable maritime qui signifie « s’engager dans une passe étroite » car la venelle est si resserrée à sa jonction avec la rue du Chapeau Rouge qu’il reste à peine quelques centimètres entre les rétroviseurs de la Twingo et les murs qui la bordent.
Plus loin elle s’évase en une sorte de placette où je trouve généralement à stationner car peu d’automobilistes, rebutés par l’étroitesse du passage, osent s’y risquer. Ensuite une véritable venelle - deux personnes à pied ne s’y croisent pas sans difficultés - rejoint la rue Saint-Mathieu.
Je montai les escaliers de pierre qui mènent à mon logis et j’ouvris la porte au bleu délavé qui donne sur le jardin.
Amandine Trépon assemblait les feuilles tombées de la glycine à l’aide d’un balai à lames métalliques. Son visage plein s’éclaira lorsqu’elle me vit et elle s’exclama :
— Eh bien, vous voilà de bonne heure pour une fois !
— C’est un reproche ? demandai-je en souriant.
Elle protesta :
— Oh non ! Ce n’est pas ce que je voulais dire, vous le savez bien !
On se fit la bise. L’air vif du dehors avait rosi ses pommettes ; elle avait ceint un tablier de jardinier en grosse toile bleue et protégé ses mains sous d’épais gants de cuir.
— Le temps de ramasser ça, dit-elle en montrant le tas de feuilles mortes, et je vous fais du thé.
— Non, c’est moi qui fais le thé. Et prenez votre temps pour finir ce que vous avez commencé.
Amandine, ancien clerc de notaire, est ma plus chère voisine. Elle occupe un petit appartement sous les toits dans l’ancienne école qui borde la venelle et que l’on a transformée en HLM depuis quelques années.
En fait, cette jeune retraitée hyperactive s’ennuyait à mourir entre ses quatre murs. Elle avait toujours rêvé d’avoir un jardin et moi, j’en avais un. Pas très grand, je dois dire, une centaine de mètres carrés cernés de murs, que je ne trouvais jamais le temps d’entretenir.
En voyant, de sa fenêtre, mes hortensias mal taillés, mon gazon qui montait en touffe, la glycine arbre qui ne se conduisait pas bien et le chèvrefeuille qui baguenaudait chez le voisin, Amandine m’avait proposé de prendre les choses en main. Aubaine que j’avais acceptée, il va de soi, et je m’en félicite, car désormais mon jardin pourrait concourir avec ceux qu’on voit en photos dans les magazines spécialisés.
À l’usage, Amandine s’est également révélée être une cuisinière hors pair et je bénéficie avec bonheur, et sans bourse délier, de ses talents.
Finalement, elle se comporte avec moi comme une mère avec sa fille, ne manquant pas de me morigéner lorsque je rentre en retard ou un peu cabossée après une enquête difficile, ce qui ne va pas sans m’agacer, mais je dois avouer que je suis sensible à ses attentions.
Depuis peu, elle saisit également mes rapports d’enquête sur l’ordinateur car, outre le fait que de par son métier elle tape en virtuose à la machine, elle a une petite fibre de Miss Marple et elle adore les histoires policières. Avec moi, elle est servie ! Les seuls défauts que je lui connaisse sont de préférer Clayderman à Mozart et de mettre le son trop fort lorsqu’elle regarde le tournoi des Six Nations. Admettez que ce n’est tout de même pas grand-chose en regard de ses qualités.
J’ajoute, en confidence, qu’Amandine est secrètement amoureuse de papa (elle l’appelle « le commandant » avec déférence) et qu’elle rougit comme une jouvencelle lorsqu’il vient me visiter.
Jean-Marie ne voit rien, ou affecte de ne rien voir ; pour dire les choses crûment, ses copines il les préfère avec vingt ans de moins, même si elles n’ont pas les qualités ménagères d’Amandine (et, ce n’est pas un secret, je crains que les qualités ménagères ne soient pas celles qu’il recherche en premier lieu chez une femme).
Lorsque je rentre à mon domicile, mes premières attentions vont à Mizdu, mon chat noir hérité de la Gwrac’h9, qui règne en maître dans la maison.
Le matou se tenait à sa place de prédilection, sur le canapé de cuir face à la cheminée. Je laissai courir ma main dans sa fourrure soyeuse et il s’étira longuement avant de se mettre à ronronner avec satisfaction.
D’une cocotte en fonte posée sur la cuisinière sourdait une vapeur fort odorante. Je soulevai le couvercle et reçus en pleines narines une merveilleuse odeur que je ne parvins pas à identifier.
Je regardai Amandine qui venait d’entrer, interrogative :
— Qu’est-ce que c’est ?
— Une petite blanquette de veau…
Et elle ajouta d’un ton réprobateur :
— J’ai pensé qu’à midi vous aviez encore mangé avec un lance-pierre…
— Mais non, j’ai très bien mangé, protestai-je.
— Pff ! fit-elle, au Mac Do, sans doute.
Pour elle - et pour moi aussi -, c’est le comble de l’ignominie alimentaire. Je ne répondis pas à la provocation, je me contentai de parler de la blanquette :
— Petite ? Il y en a bien pour quatre !
— Ça ne sera pas perdu, bougonna-t-elle, s’il y a des restes, je les porterai à la vieille Catherine. Elle a du mal à marcher et à faire ses courses.
C’est tout Amandine, ça ! Faire en sorte que sa vieille voisine ait un bon repas chaud chaque jour, et pour ça cuisiner pour quatre quand nous sommes deux.
Elle me repoussa vers le salon :
— Allons, laissez-moi, je vais faire le thé !
Amandine accapare la cuisine comme le jardin avec une belle autorité, et sans que j’y trouve à redire.
Je revins dans ma pièce de séjour et je cassai une cagette de légumes vide pour allumer le feu. Le chat me regardait faire avec intérêt, ses yeux d’émeraude luisant dans la pénombre qui ennoyait la ville.
Le ciel, d’un mauve funèbre, était encombré de nuées d’encre qui crevèrent soudain. Un déluge s’abattit sur le toit de zinc et dévala sur les carreaux de la véranda, troublant la vision du jardin et le plongeant dans un univers glauque.
Je regardai un moment tomber les eaux du ciel, puis je rajoutai quelques billettes sur le petit bois embrasé. J’eus soudain le sentiment aigu de la chance qui était la mienne : j’étais dans ce petit appartement douillet que j’aimais tant, au cœur d’une ville noyée sous une pluie froide.
Il faisait bon chez moi, le feu réchauffait autant par la lueur fantasque de ses flammes que par la chaleur qu’il dégageait. Tout à l’heure, je dînerais en tête-à-tête avec mon amie et j’étais sûre que sa blanquette serait délicieuse, fondante à souhait.
À cette heure, des sans-logis cherchaient une encoignure pour passer la nuit… C’est bizarre, quand ma félicité est à son zénith, je ne peux jamais m’empêcher de penser aux malheureux et aux déshérités et ça me rend mélancolique.
La lueur des flammes se reflétait sur la laque noire de mon piano. C’est sur cet instrument - un Gaveau de belle qualité - que ma mère, qui était pianiste de concert, faisait ses gammes. J’en ai hérité et j’y tiens comme à la prunelle de mes yeux.
En fouillant dans mes partitions, je tombai sur un morceau que je n’avais pas joué depuis longtemps, et qui me parut tout à fait adapté à l’heure et au temps. J’attaquai donc Rêverie de Schumann, laissant mes doigts voleter sur le clavier, les yeux mi-clos. J’avais tant travaillé ce morceau en mon adolescence qu’il me suffisait de poser un œil de temps en temps sur la partition pour ne point m’égarer.
Lorsque j’eus fini, je vis qu’Amandine me regardait par la porte entrouverte de la cuisine. Elle hocha la tête avec conviction et laissa tomber :
— C’est beau !
Ce qui me surprit car les goûts de ma cuisinière jardinière la portent plutôt vers l’accordéon musette que vers le piano classique.
J’enchaînai avec les Nocturnes de Chopin que j’avais aussi beaucoup travaillés et Amandine demeura immobile, attentive, sous le charme. Peut-être que, dans le fond, c’est une grande romantique qui s’ignore et cette musique était tombée à point pour couvrir le déluge extérieur et les froissements des feuilles sèches du grand palmier que le vent secouait avec fureur.
Amandine, très sensible à l’art de la table, avait disposé sur une jolie nappe brodée à la main par ma grand-mère des assiettes provenant d’un service que ma mère avait reçu en cadeau de noces, représentant divers mannequins des Années folles dans leur tenue de bal. Six bougies plantées dans un bougeoir d’argent éclairaient cette table princière.
— Ça aussi c’est beau, dis-je à Amandine.
Elle haussa les épaules et ordonna, bourrue :
— C’est bon, asseyez-vous donc !
J’obtempérai en souriant. Je savais, malgré ce ton rude, qu’elle avait été sensible au compliment.
La blanquette, je l’avais deviné, était fondante, le riz cuit à point et je me régalai, car, bien que je sache me contenter de peu lorsque le besoin s’en fait sentir, je ne suis pas ennemie d’un bon petit plat de cuisine bourgeoise mijoté avec amour.
Et dans cette blanquette, croyez-moi, il y en avait, de l’amour ! Comme je sais qu’Amandine est gourmande, j’avais débouché un vin de Touraine, au joli nom de Jardin des Anges, qu’elle trouve tout à fait à son goût.
Mizdu s’était installé sur une chaise libre près de moi, et je lui donnais des petits morceaux de viande qu’il cueillait d’une griffe délicate et dégustait, lui aussi, en gourmet.
Lorsque je fais ça, Amandine proteste :
— Vous lui donnez de mauvaises habitudes !
Le chat la contemple alors sans aménité de ses yeux verts, paraissant dire :
— De quoi elle se mêle, celle-là ?
Et elle le comprend, car Mizdu sait parfaitement se faire comprendre au point que, par moments, il terrorise ma bonne Amandine.
— Cette bête me fait peur ! dit-elle parfois. On dirait qu’elle pense !
Elle ne manqua pas de le répéter une fois de plus.
J’enfonçai le clou :
— Évidemment qu’elle pense !
Je grattai délicatement le crâne du chat du bout de l’index - il adore ça - en lui disant :
— Hein, mon Mizdu, que tu penses. Malheureusement, tu ne peux pas nous raconter tes pensées.
Amandine frissonna :
— Ça vaut mieux ! Ah, j’aime pas ça ! Les bêtes, c’est pas fait pour penser. Manquerait plus qu’il cause !
— Vous ne devriez pas dire ça ! fis-je d’un ton de reproche. C’est qu’il vous entend ! Et je suis sûre qu’il lit même dans vos pensées.
— Pff ! fit Amandine furieuse mais pas plus rassurée que ça.
Je tempérai mon propos :
— Enfin, tant que vous ne me voudrez pas de mal, il ne vous fera rien.
Elle fut soulagée :
— Alors je suis tranquille !
Mais la méfiance demeurait. Entre ces deux-là, c’était une cohabitation de raison.
Amandine lava la vaisselle et je l’essuyai. J’ai bien une machine pour ce faire, mais cette chère voisine proteste toujours que ce n’est pas la peine de la mettre en marche pour quatre assiettes et deux casseroles. N’étant pas du genre à recevoir dix personnes, je ne vois pas pourquoi je me suis fendue de cet achat qui va bien finir par se détériorer à force de ne pas fonctionner. Tout étant rangé, après un coup d’œil circulaire pour voir si rien ne traînait, Amandine me fit la bise et, l’averse ayant cessé, elle regagna son gourbi ; ainsi appelle-t-elle son petit appartement niché sous les toits dans l’immeuble HLM d’en face.
Je remis deux morceaux de bois dans l’âtre puis j’ouvris le dossier que j’avais dissimulé aux yeux inquisiteurs de ma chère voisine et qui contenait des éléments de ce qui avait désormais pour nom « l’affaire Pinchard ».
Le dossier que m’avait confié Cathy Pinchard - elle avait repris son nom de jeune fille après le divorce - était plein d’articles découpés dans la presse locale et même nationale. Ces coupures de journaux étaient classées chronologiquement et protégées sous des intercalaires de plastique transparent.
9. Voir La bougresse, même auteur, même collection.