2
Le voyage fut agréable. La dernière fois qu’il était allé faire un tour au Canada, c’était à l’occasion de l’affaire Fischer. Il était resté quelques jours à Montréal puis avait filé jusqu’à Boston et Camden pour les besoins de son enquête. Il gardait un bon souvenir de la métropole du Québec même si la température alors était excessivement élevée. C’était en juillet, vers la fin du mois et on suffoquait presque sur les trottoirs chauffés à blanc. Aujourd’hui, il ne risquait pas l’insolation. Dès l’atterrissage à Pierre-Elliott Trudeau, il se rendit compte que les conseils de Moneypenny en matière d’habillement n’étaient pas dénués de bon sens. Un blizzard semblait souffler en travers des pistes et on voyait à peine les infrastructures aéroportuaires depuis le hublot de l’Airbus. Quelques silhouettes emmitouflées dans de gros anoraks orange affrontaient sur les pistes les rigueurs de l’hiver. Fort heureusement, à peu près tout là-bas ayant été pensé pour vivre avec le froid en bonne intelligence, il n’eut pas à mettre un pied à l’extérieur pour savoir si les – 9 ° annoncés par l’hôtesse pouvaient être combattus avec ses chaussures de ville en chevreau.
Il n’avait pas voulu s’encombrer de grosses moon-bootes et d’une doudoune hors-norme et avait préféré voyager avec une valise de moyenne importance. Il pensait qu’il achèterait tout ce dont il aurait besoin une fois arrivé sur l’archipel, sachant qu’à Montréal, il n’aurait pas à sortir de l’aéroport, n’y passant que quelques heures jusqu’au départ de l’avion d’Air Saint-Pierre.
Christophe Le Gentil lui serra la main alors qu’il sortait de l’aire d’arrivée. Le lieutenant-colonel de gendarmerie, grand et élancé, n’avait pas pris une ride, mais sa chevelure drue avait blanchi, tout comme son visage qui n’arborait plus le teint hâlé que Bony gardait en souvenir. Il fut heureux de revoir le gendarme qui l’avait tant aidé naguère et son large sourire, son accueil chaleureux, le rassurèrent quant à l’enquête qu’il comptait mener sur l’archipel.
— Vous paraissez en pleine forme Colonel. Enchanté de vous revoir. Ne me dites pas que vous êtes ici exprès pour moi ?
— Ravi de vous revoir aussi Bony. Je rentre après un court séjour ici. Simple coïncidence. Si on m’avait dit que je vous reverrais à Saint-Pierre !
— Nous ne sommes pas encore sur l’archipel et d’ailleurs, si vous pouvez me conduire au comptoir d’Air Saint-Pierre, je vous en remercierais.
Ils arpentèrent un long couloir aboutissant à un minuscule comptoir où les rares passagers en partance pour Saint-Pierre attendaient, semblant tous se connaître. Le colonel de gendarmerie était lui aussi heureux de revoir Arthur. Il le trouva physiquement bonifié par la maturité. Bony n’avait plus aujourd’hui cette allure juvénile, du temps où il s’affublait de pantalons informes et de chemises colorées. Il avait conservé une épaisse chevelure frisée lui recouvrant les oreilles et dont les boucles brunes, sans arrêt, balayaient un front large. Ses traits s’étaient creusés. Un menton légèrement en avant soulignait une bouche mince sous un nez assez large. Son visage dégageait un charme dont Le Gentil avait pu constater naguère l’effet de séduction sur la gent féminine. Les yeux très mobiles sous des sourcils bien fournis y étaient pour beaucoup. De taille et de corpulence moyennes, le privé compensait une apparente fragilité par une vivacité et un dynamisme parfois épuisants pour son entourage. La veste de bonne coupe sur une chemise sport de marque, le pantalon de qualité et les chaussures impeccablement cirées témoignaient du soin que prenait Bony à se présenter sous son meilleur jour. Une seule chose contraria Le Gentil : la barbe de trois jours dont l’apparence « cool » cachait un entretien régulier et soigné.
Le colonel demanda tout de go quel était le motif de son voyage. Il avait fait le lien entre le meurtre non résolu et l’annonce de l’arrivée du détective. Il ne pouvait venir sur l’archipel que pour cette raison. Bony ne tenta pas de lui raconter des histoires et lui confirma simplement ce qu’il pensait. Ils convinrent d’en parler plus longuement, loin d’oreilles indiscrètes lorsqu’ils seraient arrivés. Le capitaine de gendarmerie était en poste là-bas depuis trois ans.
— Vous vous y plaisez ? Ça doit faire quand même un sacré contraste avec la banlieue, non ?
— Je suis militaire. Je vais où l’on me dit d’aller et je m’adapte. C’est surtout mon épouse qui a eu beaucoup de difficultés. C’est petit, tout petit et… bon, c’est une île et le tempérament des îliens est parfois difficile à comprendre. Par contre, mes deux gamins sont ravis.
— Mais comment êtes-vous arrivés là-bas ?
À cette question, Bony vit les traits de Le Gentil s’assombrir.
— Disons que j’ai eu le choix entre l’archipel et la Corse et… je n’aime pas le saucisson d’âne.
— Je comprends.
Enfin, le responsable de la compagnie arriva pour accueillir les sept passagers devant se rendre sur l’archipel. Le Gentil les salua tous et discuta quelques instants avec le pilote de l’avion qu’il semblait bien connaître. Bony écouta distraitement leur conversation où il était surtout question de météo.
— Il y a du poudrin à Saint-Pierre et il fait aussi froid qu’ici, mais avec le vent vous allez être frigorifié si vous débarquez comme ça, dit Le Gentil à Bony en regardant ses chaussures.
— Du poudrin ?
— C’est de la neige très fine à travers laquelle on ne voit pratiquement rien.
— Je comptais acheter tout ce qu’il me faut sur l’île. C’est pas le pôle Nord quand même !
Finalement, il estima que ce devait un peu être ça le pôle Nord lorsqu’il se retrouva dehors, essayant tant bien que mal de se protéger des bourrasques glacées qui soufflaient sur le tarmac. Évidemment, pour embarquer dans le petit avion qui faisait la liaison avec l’archipel, on n’utilisait pas ces sortes de bus sur vérins hydrauliques qui se collent aux portes des avions, et les passagers devaient rallier le bord en affrontant durant quelques instants les rigueurs de l’hiver. Cela ne prit que quelques minutes, mais il sembla à Bony s’être transformé durant ce court moment en un petit poisson pané enfermé dans un congélateur. Il eut une pensée pour Rosamund, allongée en maillot de bain sur une plage des Maldives.
— Bon sang ! C’est toujours comme ça par ici ? demanda-t-il à Le Gentil.
Celui-ci, chaudement emmitouflé dans une parka souriait benoîtement.
— Non, parfois l’avion ne peut même pas décoller depuis Saint-Pierre. Temps idéal aujourd’hui ! Le voyage sera de tout repos.
Bony apprécia tant bien que mal, et plutôt mal que bien le repos du voyage, assis sur un siège interdit aux hémorroïdaires avec quelques trous d’air de-ci de-là histoire de briser la monotonie du vol. Enfin, le pilote annonça l’approche sur l’archipel que Bony aperçut vaguement par le hublot. Une tache blanchâtre au milieu d’une mer verte striée de blanc. Jamais le pilote ne pourrait trouver une piste où faire atterrir l’avion pensa-t-il, mais, comme par miracle le ciel se déchira à l’instant et Bony vit sur la droite une petite ville nichée en contrebas d’une colline, puis de l’autre côté du port la piste, un rail noir se détachant plus ou moins sur le blanc immaculé d’un paysage désolé.
— Voilà, on est arrivés. Ce ne fut pas trop long ? questionna Le Gentil.
— Pensez-vous ! J’ai les fesses en compote, les pieds gelés et le concept d’atterrissage avec ce vent sur cette… piste enneigée dans cet avion qui joue à saute-mouton m’apparaît comme étant parfaitement surréaliste !
— Le pilote est un as, rassurez-vous.
Les autres passagers semblaient également avoir une confiance aveugle dans les talents de pilotage du commandant de bord. Ils souriaient en devisant, commentant ce qu’ils apercevaient par le hublot.
Cinq minutes plus tard, Bony ressentit le choc un peu rude du train heurtant la piste puis l’avion roula lentement jusque devant un petit bâtiment. La tempête semblait avoir repris de plus belle, ne daignant se calmer l’espace d’un instant que pour permettre l’atterrissage. Comme à Montréal, il fallut à nouveau affronter l’air glacé et les bourrasques de poudrin. Bony se jura de dévaliser la première boutique de vêtements chauds qu’il rencontrerait. Ses souliers de ville et son veston ne firent aucun rempart au vent froid qui le cueillit à la porte de l’avion. Il courut presque pour arriver au bâtiment où un douanier tamponna consciencieusement son passeport. L’aéroport était bien à l’écart de la ville et, mis à part quelques véhicules qui attendaient à l’extérieur, on pouvait se croire au milieu de nulle part. Le Gentil ne proposa pas à Bony de l’emmener avec le véhicule de la gendarmerie qui était venu l’attendre. Une berline américaine engloutit sa petite valise et le taxi le véhicula directement à l’hôtel Ile de France. Bony apprécia la chaleur à l’intérieur du taxi. Il ne vit pas grand-chose du paysage par contre. Les essuie-glaces au maximum, le chauffeur ne semblait pas s’inquiéter outre mesure des conditions épouvantables pour circuler et il ne mit que quelques minutes pour déposer Bony devant l’hôtel. Durant ce court trajet, Bony confirma au chauffeur qu’il venait faire du tourisme sur l’île et celui-ci lui demanda s’il n’avait pas confondu avec Saint-Pierre de la Réunion.
Bon, un mauvais point pour moi, pensa Bony. C’est une île, une petite ville faiblement peuplée. Tout le monde va vite savoir qui je suis et ce que je viens y faire.
— J’ai égaré une valise avec mes vêtements chauds, mais je vais vite aller en acheter. D’ailleurs, vous pouvez me conseiller un commerce ?
Le chauffeur lui en proposa trois, tous situés à moins de cinq minutes de l’hôtel. De toute façon, tout à Saint-Pierre était à moins de cinq minutes, la ville de cinq mille cinq cents habitants étant grande comme un mouchoir de poche. Trop tard ce soir-là pour aller dévaliser les boutiques, mais l’hôtel était confortable et le Grand-Marnier qu’il commanda au bar après dîner finit de le réchauffer. Le Gentil s’assit à la table ronde dans la petite pièce qui donnait sur la rue. La salle adjacente où se trouvait le comptoir ne connaissait pas l’affluence. Seul, un vieil homme, casquette de marinier vissée sur la tête sirotait son verre. Son œil vitreux trahissait une alcoolémie élevée. Ici, ils seraient seuls et pourraient discuter en toute discrétion. Le Gentil avait hésité à venir au rendez-vous que lui avait proposé Bony, mais il savait que toute l’île saurait très rapidement de quoi il en retournait, aussi décida-t-il d’accepter.
— Un Grand-Marnier, Colonel ?
— Je suis en civil ce soir et non, un ginger ale plutôt.
La pièce sentait cette odeur caractéristique des revêtements muraux préfabriqués en bois aggloméré. Il n’y avait pas de cheminée diffusant une douce chaleur bienfaitrice, mais le chauffage devait être poussé et Bony apprécia d’être en chemise légère. À travers les vitres donnant sur la rue une faible lueur émaillait le givre qui les recouvrait. Parfois, un engin de déneigement passait rapidement, projetant dans la pièce les éclats jaunes de ses gyrophares.
— Pouvez-vous m’éclairer sur l’affaire ? demanda Bony tout de go.
Le Gentil sourit.
— Vous savez très bien, Bony, qu’un privé tel que vous n’a aucune place reconnue dans notre système judiciaire. Je ne devrais même pas être à cette table ce soir. Nous sommes deux vieilles connaissances et devisons autour d’un cas qui nous intéresse, voilà tout. Par contre, vous, vous pouvez m’informer de ce que vous avez !
Bony sourit à son tour et trinqua. Il fit glisser la chemise cartonnée du dossier Parker devant Le Gentil qui l’ouvrit délicatement. Après un rapide coup d’œil, il referma le tout et soupira.
— Oui, rien de neuf et toujours pas de fil à tirer. Vous en pensez quoi ?
Bony but une petite gorgée et leva les yeux au ciel.
— Comme vous le savez, les vingt-quatre heures qui suivent la découverte du corps sont primordiales et c’est là qu’on peut trouver le plus d’indices, de pistes à suivre, de suspects « frais » à interroger. Or, excusez-moi de vous le dire, mais vos services n’ont pas été très euh… motivés durant ce laps de temps.
Le Gentil accusa le coup et admit volontiers le fait. À l’époque, il n’avait pas encore été nommé sur l’archipel, mais il reconnut que la gendarmerie alors en poste ne brillait pas par l’efficacité de ses représentants. Un haut-gradé en fin de carrière, aigri et amorphe, inapte à commander de jeunes recrues dénuées de toute expérience de terrain. Un certain penchant pour la bouteille aggravant le tout, mal vu de la population et surtout des élus, le commandant d’alors avait bel et bien failli à sa tâche. Depuis, si les pandores avaient peu à peu retrouvé la confiance des habitants, ceux-ci restaient traumatisés par ce meurtre qui n’avait pas été élucidé. Alors que chacun laissait sa porte ouverte, ne craignant aucunement de visites impromptues ni vol d’aucune sorte, les commerces de bricolage avaient vu leur stock de cadenas et verrous fondre en l’espace de quelques jours après le meurtre. La paranoïa s’était installée et chacun se méfiait de tout le monde. Rumeurs et ragots déjà bien présents dans une si petite communauté n’avaient pas manqué d’être décuplés.
— Je n’arrive pas à comprendre comment un homme de ce gabarit a pu être poignardé sans même avoir un geste de défense ?
Bony regardait la photo de Parker et son interlocuteur sentit qu’il attendait une réponse.
— Il devait connaître son agresseur et je vous signale que le premier coup a été porté dans le cœur alors qu’il se penchait. L’homme a dû mourir instantanément. Ensuite, une fois qu’il s’est effondré, le meurtrier lui a asséné encore deux autres coups dans le dos.
— Un amateur donc, sinon il aurait su que ce premier coup suffisait. J’imagine que la force du coup porté conjuguée au mouvement de fléchissement du corps de Parker qui se penchait a dû presque exploser le cœur. Peut-être n’avait-il même pas visé le cœur intentionnellement ?
Le Gentil acquiesça. Le meurtre avait donc été commis sans bruit, la mort étant presque instantanée. Parker n’avait sans doute pas même eu le temps de crier. De plus, la chambre mitoyenne n’était pas occupée.
Bony se tourna vers le serveur derrière le bar qui regardait d’un œil atone un match de hockey sur le grand écran trônant dans un coin de la salle.
— Comment se fait-il que personne n’ait vu le meurtrier arriver ? Il n’y a personne à l’accueil ?
— Comment êtes-vous entré ici ? demanda le gendarme. Vous avez remarqué que le petit couloir d’entrée donne sur le fond de la salle où nous nous trouvons. S’il n’y avait personne attablé dans ce coin, aucun témoin n’a pu l’avoir vu. De plus, l’escalier menant aux chambres à l’étage est juste à gauche de l’entrée. On peut y accéder en une minute.
— Dites-moi, Colonel, vous venez de me le dire, aucun privé n’est autorisé à mettre son nez dans une enquête de gendarmerie, alors pourquoi m’aidez-vous de la sorte ? On s’apprécie, certes, mais vous savez que je risque de venir piétiner vos plates-b****s. Qu’avez-vous à y gagner ?
Le Gentil s’attendait à cette question. Bien sûr, rien ne l’obligeait à aider Bony. Au contraire, les privés dans son genre n’étaient jamais appréciés quand ils mettaient leur nez dans une enquête, surtout un homicide. Mais Le Gentil l’appréciait, en tant qu’homme et en tant qu’enquêteur et il avait quelque chose en tête.
— J’ai toujours pensé que vous auriez fait un très bon flic, Bony. Voyez-vous, je dois cette mutation sur l’archipel à quelqu’un avec qui je… m’entends difficilement dirons-nous. On choisit rarement d’être muté ici. Je vous l’ai dit à Montréal. Bref, j’ai une occasion de pouvoir faire valoir mon point de vue auprès de ma hiérarchie avec cette affaire Parker. Nous n’avons rien signé, rien conclu, mais je vous ai sorti de la merde à Créteil, vous vous rappelez ? Je n’ai jamais rien demandé en échange, mais aujourd’hui, eh bien, j’apprécierais que vous me renvoyiez l’ascenseur.
Bony sourit à son tour. C’était de bonne guerre.
— Si je comprends bien, je fais le boulot à votre place et je vous désigne le coupable dès que j’ai mis la main dessus ? Si jamais ça arrive.
— Disons que je ne m’oppose pas formellement à ce que vous repreniez l’enquête et que si celle-ci prenait une direction… intéressante, j’interviendrais avant son terme afin que « justice soit faite ».
— C’est une proposition ?
— C’est un conseil amical.
— Je vois.
Bony réfléchit rapidement. Évidemment, pour Leeman, seule la découverte du coupable semblait primordiale. Que celui-ci soit appréhendé par la gendarmerie ou lui-même lui importait sans doute peu. Encore fallait-il que Bony se débrouille pour lui démontrer que c’est grâce à son travail que les flics coinceraient le meurtrier.
— J’y réfléchis et vous donne réponse demain Colonel. Mais disons que ça devrait pouvoir se faire.
Il héla le serveur qui s’arracha à son comptoir. Le match n’avait pas l’air bien passionnant.
— Qui gagne ? interrogea Bony.
— Les Rangers.
— Canadiens ?
— Non, les Canadiens sont des Canadiens. Les Rangers sont ricains, mais bon, c’est la NHL.
Bony ne connaissait rien au hockey professionnel et n’insista pas. Le prenait-on pour un idiot ? Il savait quand même que les Canadiens étaient Canadiens ! Le Gentil sourit.
— Les Canadiens de Montréal, c’est le nom de l’équipe.
— OK !
— Oui, hockey !
Bony commanda un autre verre. Le Gentil refusa.
— Dites-moi monsieur. Lorsque je suis arrivé en fin de journée tout à l’heure, je n’ai pas entendu de sonnette ou autre bruit informant de la venue de quelqu’un. Comment savez-vous qu’un client arrive ?
Le garçon regarda Bony avec étonnement.
— Ben c’est simple. Il n’a qu’à rentrer dans la salle et on l’accueille.
— OK. Et les clés des chambres sont derrière le comptoir ?
— Oui. Y’a un petit bureau derrière. Vous avez perdu la vôtre ?
— Non, non, je vous remercie. C’était une simple question.
— Bon.
— Ah ! Étiez-vous déjà ici lorsque Stanley Parker a été tué à l’étage ?
Il vit l’œil de Le Gentil se froncer tout à coup alors que le garçon tournait les talons en maugréant.
— Déjà tout dit aux flics.
Bony interrogea du regard le lieutenant-colonel de gendarmerie.
— Allez-y mollo Bony. Vous êtes sur une petite île. Vous êtes un mayou, un métropolitain et vous n’êtes pas vraiment le bienvenu.
— Vous croyez qu’on sait déjà pourquoi je suis ici ?
— Pensez-vous ! Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? Vous êtes bien acclimaté avec votre tenue estivale et les photos de Parker étalées sur la table ne signifient rien, non ? répondit Le Gentil en souriant.
Bah ! Il n’avait pas été très discret, mais après tout, il lui fallait bien mener son enquête. Pour une fois qu’il pouvait compter sur une source sûre au sein des services de gendarmerie, il n’avait pas à prendre de gants.
Des clients vinrent s’attabler dans la pièce à côté. Tout le monde connaissait Le Gentil et quelques-uns lui adressèrent un petit signe de tête. Bony sut que le garçon, en plus des consommations qu’il servait, accompagnait celles-ci d’un commentaire explicatif. Il fut la cible de tous les regards et entendit quelques bribes d’une conversation entre trois hommes installés au bar.
— Vous entendez ? dit Le Gentil.
— Bah ! Ils causent. C’est normal. Et si j’offrais une tournée ?
— Ils la boiront… en silence.
— OK. N’empêche, je vais reprendre un verre, alors pourquoi pas ? Vous prenez quoi ?
— Merci, Bony, mais je vais rentrer. Je suis crevé et j’ai encore des choses à faire. Tenez-moi au courant. Bonne nuit.
Bony le salua et s’approcha du comptoir pour commander une bière. Les trois hommes accoudés se turent puis se contentèrent de répondre à son bonsoir.
— Garçon, une bière, une pression. Et, tant qu’on y est, j’offre la tournée. Messieurs, je m’appelle Bony et l’on m’a chargé de reprendre l’enquête sur le meurtre de Stanley Parker. Je vous dis ça pour ne pas que vous vous imaginiez des choses. Je suis un privé comme on dit.
Personne ne dit mot en réponse à son petit discours. Prenant son verre de bière, Bony s’en allait rejoindre sa table quand le vieil homme à casquette, les yeux fixés sur le match de hockey, leva son verre et lui dit :
— C’est pas les flics qui vous aideront à trouver quoi que ce soit. Z’ont rien foutu y’a quatorze ans. Demandez à Gaby.
Bony s’arrêta à sa hauteur et regarda le client. Petit, la casquette sale et lustrée, la barbe drue et mal coupée, il serrait entre des doigts épais et très abîmés son verre de bière.
— Gaby ? Qui est-ce ? Puis-je dire que je viens de votre part ? Monsieur… ?
Mais l’homme, deux doigts à la visière, se leva péniblement et quitta l’hôtel. Bony revint au bar.
— Qui est ce monsieur ?
Le garçon regarda les trois hommes qui buvaient leur bière devant lui et adressa un coup de menton à celui du milieu. Celui-ci se retourna vers Bony.
— C’est Rodrigue. Le cap’tain du Belle Rivière. C’est mon patron.
— Y tient un maudit flétan! ricana l’homme à sa droite
— Pardon ? demanda Bony.
— Il est vraiment très saoul, traduisit le barman.
— Mais qui est Gaby et où je peux le trouver ?
L’employé de Rodrigue posa sa bière brutalement sur le comptoir.
— Il vous dira rien de plus, et nous non plus.
Bony n’insista pas et retourna à sa table chercher ses affaires. Une fois dans sa chambre, il jeta le dossier sur son lit. Il sentit la fatigue s’abattre sur lui en écartant le rideau de la fenêtre à guillotine. C’était la quatrième fois que l’engin de déneigement passait dans la rue et la tempête soufflait toujours. Qu’il serait doux de dormir bien au chaud en entendant la neige frapper à ses carreaux.
Il pensa passer un coup de fil à Pierre pour avoir des nouvelles. Mais son fils répondait rarement aux appels. Il lui envoya un petit message, prit une douche et se coula entre les draps. Demain matin, il lui faudra se renseigner à propos de ce Gaby. Il pensa en toucher un mot à Le Gentil, mais estima qu’il ferait mieux d’agir seul. Il irait jeter un œil sur le Belle Rivière pour parler à nouveau avec son capitaine. Mais d’abord, il se promit d’aller s’acheter des vêtements chauds. Il frissonna en écoutant les rafales de neige s’abattre sur la vitre, éteignit et s’endormit aussitôt comme une masse.