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2505 Mots
3 Était-il encore dans ce chalet alpin où il avait passé quelques jours de vacances récemment ? Une lumière aveuglante l’obligea à plisser les yeux et il crut entendre dans le couloir des vacanciers discuter de la qualité de la neige. Il réalisa alors qu’il était à l’hôtel Ile de France et qu’il aurait dû abaisser le store de la fenêtre. Il était déjà tard et les vacanciers dont il percevait les voix étaient deux employés des services municipaux occupés à déblayer l’entrée de l’hôtel, complètement enfouie sous une congère. Il se leva péniblement en regrettant d’avoir trop bu la veille au soir et alla jeter un œil à la fenêtre. Il n’aurait pu y jeter les deux tant l’intensité lumineuse était difficile à supporter. Il faisait un temps magnifique, grand et beau soleil, mais la rue s’était transformée en piste pour traîneau à chiens. Sur ses deux bords, d’énormes boudins neigeux, parfois jusqu’à hauteur d’un premier étage, étaient peu à peu avalés par un engin qui avançait lentement, suivi par un camion qui recueillait dans sa benne la neige crachée. Tout comme devant les portes de l’hôtel, des gens, larges pelles en main, déblayaient l’entrée de leur habitation en creusant parfois un tunnel dans les congères. Seul le milieu de la rue était dégagé. Sans doute du fait du passage incessant des engins durant la nuit, mais de nombreuses voitures étaient encore ensevelies de chaque côté et Bony se demandait comment le gars de la souffleuse pouvait bien savoir où elles se trouvaient. Pourtant, il prenait grand soin d’éviter telle portion et n’hésitait pas dix mètres plus loin, à longer au plus près le mur des habitations. La rue n’était pas large et les trottoirs inexistants ou presque. Il jeta un coup d’œil à ses chaussures et se demanda si elles pourraient seulement même l’emmener jusqu’au commerce à cinq minutes. Bah, la rue serait certainement rapidement accessible, car il ne neigeait plus. Le petit déjeuner, typiquement français avec de bons croissants croustillants fut englouti avec délectation. Les deux ouvriers de la mairie faisaient une pause-café et Bony en profita pour leur demander s’ils connaissaient Gaby. On lui répondit qu’il y avait plusieurs Gaby à Saint-Pierre. — C’est Rodrigue, le patron du Belle Rivière qui m’a parlé de lui. — Ah oui, alors faudra aller à Miquelon. — Et je demande simplement après lui là-bas ? — Pas de problème, y’en a qu’un à Miquelon. Qu’est-ce que Rodrigue raconte sur lui ? Bony fut surpris par la question du cantonnier. Vraiment, tout se savait très vite ici. Il lui faudrait être plus discret à l’avenir. Il assura aux deux hommes qu’on lui avait seulement conseillé d’aller voir cet homme et que c’était purement une visite de routine. Il discuta encore un moment de la météo et des prouesses du conducteur d’engins. — Vous savez, il fait beau pour l’instant, mais demain tout ça sera peut-être fondu ou y’aura un poudrin d’choquettes encore. — Un poudrin de quoi ? — Vous verrez bien, ou plutôt vous verrez rien ! dit l’homme en riant. En sortant de l’hôtel, il fut très surpris de constater qu’effectivement le temps changeait très vite ici. À présent, le ciel était gris et déversait de gros flocons, tout doucement, qui se balançaient comme des feuilles mortes au gré du vent. C’était très beau. Il atteignit le magasin qu’on lui avait indiqué et acheta une panoplie complète d’aventurier des neiges. — Vous voilà paré, maintenant, lui dit la vendeuse. — Oui, je vous remercie. C’est impeccable. Avec ce qu’il tombe encore, il me fallait vraiment ça ! La vendeuse jeta un œil par la vitrine. — C’est beau ces bérets basques hein ? Bony s’étonna, car il n’y avait aucun béret basque à vendre dans la boutique, mais réalisa que c’est ainsi qu’on appelait ici ces flocons larges qui tombaient lentement. Il sourit, paya la vendeuse et revint à l’hôtel déposer ses affaires légères dans sa chambre. Le garçon lui remit une convocation de la part de Le Gentil. Avant d’aller faire un saut à la gendarmerie, il contacta l’office du tourisme afin de savoir comment et quand il pourrait aller sur Miquelon. Un avion faisait la liaison cet après-midi et il pourrait bénéficier d’une place. Le vol risquait d’être annulé en raison des conditions climatiques et il devrait alors prendre un bateau. Il croisa les doigts pour ne pas avoir à affronter un mal de mer qui l’avait toujours éprouvé. Chaudement emmitouflé dans son anorak à capuche frangée de fourrure, il descendit la rue jusqu’aux quais. Une large place s’ouvrait avec une petite fontaine verte au milieu d’un espace qui devait être recouvert de gazon à la belle saison. Pour l’instant, tout n’était que blanc et seul le haut de la fontaine dépassait d’un tas de neige monstrueux. Les bérets basques s’étaient mués en gros flocons humides et collants. Partout, les engins de déneigement et les cantonniers s’activaient au mieux afin de rendre les rues praticables aux voitures. Bony avait été surpris de constater leur nombre conséquent sur une si petite île. À croire que les habitants n’avaient que ça à faire après leur travail : parcourir les quelques kilomètres de goudron de long en large pour se donner l’illusion de s’évader. Il croisa peu de gens en marchant jusqu’à la gendarmerie. Il faut dire qu’il fallait être très motivé pour sortir alors que la température ressentie devait avoisiner les moins dix dans le vent avec le risque de disparaître enseveli sous un gros manteau neigeux à chaque pas. Ce vent soufflant de biais progressait en force de minute en minute et Bony dut se retourner plusieurs fois, presque étouffé par les rafales venant se plaquer sur son visage. Il comprit alors l’utilité des tambours, sortes de minuscules sas construits devant chaque porte d’entrée ici. Cela permettait une meilleure isolation, mais surtout d’y laisser bottes et anorak ruisselants. Il fut introduit dans le bureau de Le Gentil dès son arrivée dans les locaux de la gendarmerie. L’activité en ces lieux semblait en sommeil et quelques rares hommes en bleu allaient et venaient dans les couloirs. — Bonjour Bony. Bien dormi ? Je vois que vous avez fait l’emplette du nécessaire pour survivre. Le Gentil semblait de bonne humeur. Il servit un café bien chaud à son visiteur. — Merci, dit Bony en serrant la tasse entre ses mains. Je ne suis pas resté plus de cinq minutes dehors et je suis ge-lé. Bon sang ! Comment vous faites pour… vivre ici ? — Bah, nous n’y restons pas très longtemps. Les natifs sont habitués, comme dans tous les pays froids et puis c’est magnifique l’hiver aussi ! — Oui, peut-être. Perso, je prends l’option : mer chaude, soleil à gogo. — Alors, la nuit vous a-t-elle porté conseil ? Bony reposa sa tasse vide. Sa capuche en fourrure était à présent trempée et ruisselait par terre. Il s’assura que la porte du bureau était close et qu’on ne les entendait pas. — OK, mon Colonel. Je doute fort que nous puissions garder un secret bien longtemps ici, mais au vu de tous, nous nous sommes contactés en premier chef parce que nous nous connaissons. Ensuite, si nous avons « évoqué » l’affaire Parker, c’est parce que j’étais mandaté pour enquêter. Il était donc logique et normal que je vous en fasse part. On est d’accord ? — Tout à fait. Voici mon numéro privé. Il serait bien qu’à partir de maintenant nous n’échangions que par téléphone. Évidemment, ne nous évitons pas dans les rues de la ville si nous venons à nous croiser. — Et pourquoi ma présence ici ce matin, alors ? — Simple mesure informative. Tout le monde sait pourquoi vous êtes ici. Je suis le COMGEND, le plus haut gradé à Saint-Pierre. Il est normal que je vous aie « convoqué » afin de savoir de quoi il retourne. — Évidemment. Et vous protégez vos arrières aussi, c’est logique. Le Gentil considéra Bony avec un sourire. — Le Préfet m’a déjà appelé trois fois depuis hier. Je ne vous cacherai pas que je marche sur des œufs, et vous aussi Bony ! Il y a ici un élu qui ne m’a pas à la bonne. Il me reste un an à faire et j’aimerais pouvoir terminer ma mission, et de plus, bien la terminer. Vous voyez ce que je veux dire ? — Reçu cinq sur cinq, mon Colonel ! Excusez-moi de ne pas claquer des talons, mais avec mes moon-boots, c’est pas très pratique. — Je sais que vous avez été antimilitariste Bony. En fait, je sais tout sur vous. N’y voyez aucune menace, vous savez que je vous apprécie, mais n’oubliez pas qu’ici, sur l’archipel, on n’agit pas, on ne pense pas comme en métropole. Les choses vont parfois très vite et on peut s’emporter encore plus vite. Vous n’allez pas rester très longtemps, mais prenez garde à ne pas trop remuer la merde. Ici, des gens très haut placés ont parfois été directement mis dans l’avion direct pour Paris, et pas avec des pincettes, croyez-moi. — J’en prends bonne note Colonel. Mais, entre nous, je ne sais pas combien de temps je vais rester. Mon « commanditaire » est large question finances et ça peut s’éterniser. — Leeman est riche, c’est vrai. — Ah bon, ça aussi vous savez ? — Vous croyez qu’on fait quoi ici ? Qu’on regarde tomber les bérets basques ? Bony jeta un œil par la fenêtre et ne vit que la vitre recouverte de givre. — Du neuf depuis hier soir ? reprit Le Gentil. — Pas vraiment. Je vais faire un saut à Miquelon cet après-midi. Le colonel fronça les sourcils. — À Miquelon ? Une piste là-bas ? — Je n’en sais rien encore. Je vais déjà aller renifler l’ambiance. — Vous ne perdez pas de temps, Bony. C’est bien. Honnêtement, je vous souhaite de réussir, vraiment. Peut-être bénéficierez-vous de quelques coups de chance ou bien de résurgences de détails inopinées. Ça arrive parfois lorsque ce n’est pas un gendarme qui pose la question. Il souriait en disant cela, mais Bony pensa que Le Gentil souhaitait réellement sa réussite, non pour le tirer d’affaire, mais pour faire éclater la vérité. Il prit congé et décida de se rendre à l’Office du Tourisme, prendre quelques documentations sur l’archipel et sur Miquelon en particulier. Il trouva là, quantité de prospectus et repartit après avoir bombardé de questions la jeune personne derrière le comptoir. Il estimait toujours qu’on en apprend beaucoup plus en devisant avec les gens. La perspective de monter dans le petit avion tout à l’heure ne l’enthousiasmait guère, mais ça n’allait pas durer une heure comme la traversée en bateau. — Ah non ! Le vol est annulé, vous ne saviez pas ? Il écarquilla les yeux et demanda à la jeune femme si c’était vraiment sûr. Oui, malheureusement pour lui. Les conditions météo étaient trop défavorables, et de toute façon, ce vol était exceptionnel. Il aurait eu beaucoup de chance d’en profiter, l’avion n’ayant été prévu que pour convoyer un colis médical très urgent. En ressortant des locaux de l’office, il traversa la place du Général de Gaulle pour aller voir le bateau qu’il allait certainement maculer avec les croissants du matin. Il en vint à espérer qu’une banquise hypothétique et très soudaine vienne à immobiliser tout trafic dans le port d’ici deux heures. C’était bien arrivé par le passé, mais il aurait fallu un peu plus de froidure, de vent et de temps surtout. Il lui fallait aller à Miquelon d’une manière ou d’une autre, alors il en prit son parti et s’apprêta à retourner à l’hôtel. La neige avait cessé, le vent s’était calmé, mais le ciel restait menaçant. Une petite visite de la ville s’imposait et il parcourut quelques rues bordées de maisons multicolores, certaines en bois d’autres en pierre. Il arriva sur une place où se dressait un fronton basque. Vision singulière que ce mur rouge brique au milieu d’un rectangle blanc. Il se souvint avoir vu des photos du lieu l’été où des joueurs en tenue maniaient la chistera avec ardeur. La ville était encaissée à flanc d’une colline, la montagne, comme les Saint-Pierrais la nommaient, qui ne s’élevait pas à plus de deux cents mètres à vue de nez. En continuant la rue qui montait progressivement jusqu’aux dernières villas accrochées, il longea un terrain de football puis décida de rentrer. Il commençait à souffrir du froid et, si le soleil faisait son retour, sa timidité ne pouvait pas même faire fondre les petites stalactites accrochées à sa capuche. Un client se présenta à l’hôtel Ile de France alors que Bony en franchissait le seuil. Peu de temps après, tandis qu’il consultait ses mails sur son portable dans sa chambre il entendit qu’on déverrouillait une serrure dans le couloir. Il reconnut le nouveau client en jetant un coup d’œil par la porte entrouverte. Il pensa aller lui demander de le laisser voir la chambre n° 9 qu’il venait de louer, l’endroit même où avait été assassiné Parker, mais c’était l’exacte réplique de la sienne et il n’en vit pas l’utilité. Il réalisa soudainement que l’occupant d’une chambre aurait pu, par contre, entendre quelque chose à l’époque. Rien dans le dossier Parker n’indiquait le témoignage d’un quelconque visiteur de l’hôtel et il voulut en avoir le cœur net. Il vint frapper à la porte de la 9 et un fort accent québécois lui répondit. Le client croisé à l’entrée ouvrit la porte et Bony se présenta en le priant d’excuser sa demande quelque peu inhabituelle. Le Québécois, avenant et souriant, se déclara enchanté de rencontrer Bony (et Bony se demanda bien pourquoi) qu’il n’avait jamais vu de sa vie et trouva la proposition très originale et quelque peu excitante. De retour dans sa chambre, Bony s’allongea sur son lit et attendit trois minutes en tendant bien l’oreille. Il ne perçut nul bruit venant de la 9, mais quelques conversations dans le hall venaient perturber son expérience. Il était 11h 45 aujourd’hui, et le meurtrier à l’époque avait agi entre 17 et 19 h. Peut-être y avait-il moins de bruit ? Il se releva et vint frapper à la porte de la 9. — Alors ? As-tu entendu mes cris d’extase ? s’amusa le Québécois. — Non, je n’ai rien entendu. J’ai dû me faire des idées. Ma femme ne m’aurait jamais trompé avec mon ami dans cette chambre alors que je l’attendais dans la nôtre. Aucun ahanement, aucun râle. J’ai dû rêver. En tous cas, merci beaucoup, et que cela reste entre nous, bien sûr. — Pas d’problème ! v’z’êtes bienvenu ! Bien sûr, des râles de plaisir et de souffrance sont parfois bien différents, mais l’expérience était concluante. Personne n’avait pu entendre quoi que ce soit, ni d’une chambre à proximité, ni dans le couloir ou encore même au rez-de-chaussée. De plus, la chambre mitoyenne de celle où avait eu lieu le meurtre était inoccupée à l’époque. De retour dans sa chambre, Bony consulta à nouveau le dossier Parker et se convainquit qu’il n’y avait rien qui reliait l’hôtel avec la victime, hormis bien sûr que c’était là qu’il avait trouvé la mort. Il était persuadé que Parker aurait pu être assassiné n’importe où ailleurs sur l’île. Cela pouvait donc également signifier que le meurtre n’était pas prémédité, comme il le pensait déjà. Alors, une altercation qui tourne mal ? Un accident ? Un coup de sang ? Il réfléchissait à tout cela en consultant ses mails. Pierre, jamais à court d’idées, lui demandait de bien vouloir faire quelques enregistrements sonores des phoques qui pullulaient paraît-il dans les eaux de Miquelon. Il comptait mixer ça avec ses propres compositions. Son père l’assura de sa totale coopération et qu’il ne manquerait pas d’aller planquer pour surprendre les conversations des phoques du coin. Il n’avait que ça à faire, la plage était merveilleusement agréable sous le soleil étincelant, la température douce et il avait emmené tout le nécessaire de captation audio adéquat. Puisqu’il aimait tant les phoques, Bony promit à Pierre qu’il penserait à lui, sans faute. Il referma son portable et s’allongea quelques instants. Par la fenêtre devant lui, il pouvait voir que le ciel s’était à nouveau dégagé et que le soleil refaisait son apparition. Il eut envie de rappeler pour savoir si l’avion prévu pour Miquelon allait finalement décoller, et se ravisa. D’ici l’heure initialement prévue, nul doute qu’il pouvait encore voir tomber des tombereaux de neige ou assister à une tempête de poudrin de choquettes. Il avait pris sa place sur le bateau, il maintiendrait sa décision. Et puis, cela lui ferait grand bien de s’aérer les poumons durant cette heure de traversée. Il écrasa sa cigarette dans le cendrier et se leva pour aller déjeuner.
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