12 - Immaculée

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12 ImmaculéeBurkina Faso, 18 h 43. La piste en terre rouge défoncée suivait un large vallon bordé de collines arides aux pentes raides. Des vents de sable capricieux y avaient sculpté d’étranges figures fantasmagoriques dans la pierre tendre. La température avoisinait les trente-cinq degrés bien qu’il s’agisse d’une fin de journée. Un vent chaud soulevait, çà et là, des tourbillons de poussière qui venaient recouvrir la maigre végétation de buissons épineux et d’herbes effilées grillées par le soleil. Blaise conduisait rapidement sa Toyota blanche en cherchant à éviter les ornières. Il connaissait bien le chemin et tous ses pièges. Sa vieille automobile, à la carrosserie copieusement rouillée et aux amortisseurs particulièrement usés, gémissait de partout et hoquetait sur chaque bosse. Elle tombait souvent en panne, mais le garagiste du village savait faire des miracles pour un prix très raisonnable. Blaise était heureux. Il avait réussi à vendre sa récolte au marché dans des conditions satisfaisantes et avait passé l’après-midi à faire la fête avec de bons amis, et surtout à boire de la bière, il faut bien le dire. Il entama en moré une très ancienne chanson au ton mélancolique, qu’il arrêta brusquement au bout de quelques instants. Il fronça les sourcils en songeant aux réprimandes que sa femme allait immanquablement lui adresser dès qu’il serait rentré. Elle élèverait la voix pour lui faire des reproches et tout le village serait au courant, comme d’habitude. Il serait encore accusé de dilapider l’argent au café au détriment de ses quatre enfants. Mais Blaise tenta de se rassurer. Il avait pensé à ramener avec lui une belle marmite en fonte et cela devrait suffire à calmer la colère de son épouse. Au moins pour cette fois. Il reprit son chant. L’astre du jour commençait à descendre sur l’horizon et le gênait dans sa conduite en l’absence de pare-soleil. Il ralentit. Il y aurait bientôt un virage serré sur la gauche qui contournait un grand rocher de couleur claire. Il entamait la courbe lorsqu’une apparition fantomatique le fit sursauter. Une femme vêtue d’un voile blanc se tenait debout et immobile, à gauche, sur le bas-côté de la piste, derrière un bloc granitique aux formes arrondies. Au moment où il la dépassait, Blaise tourna la tête et eut tout juste le temps d’apercevoir son visage. Celui-ci était entièrement blanc. Blanc comme de la craie. Comme si cette femme était morte ou n’avait plus de sang dans les veines… Accaparé par l’étrange apparition, Blaise ne vit pas le trou dans la piste. Il freina, mais trop tard. La roue droite du véhicule s’enfonça dedans et provoqua une embardée. Il ne put empêcher la voiture de déraper sur le sol sablonneux et de finir sa course contre un rocher. Le choc contre la pierre fut brutal et le projeta en avant. Sa poitrine cogna violemment contre le volant et son front vint frapper le pare-brise qui s’émietta d’un seul coup. Le souffle coupé, il retomba lourdement sur son siège. Après un moment d’hébétude, il porta ses doigts sur son crâne qui s’était mis à saigner. Il orienta le rétroviseur de la main gauche pour observer son visage. Ce n’était pas bien grave, la plaie n’était pas très profonde, mais il aurait certainement droit à un bel hématome. Il ouvrit la porte de sa voiture et entreprit d’en examiner l’avant. Seul le pare-chocs était enfoncé, le capot n’était pas abîmé. Il fut rassuré, mais s’inquiéta tout de suite du pare-brise qu’il faudrait remplacer et qui lui coûterait très cher. Cette fois-ci, la marmite en fonte ne suffirait pas du tout. Blaise repensa subitement à la femme blanche et retourna vers l’endroit où il l’avait aperçue. Il n’y avait plus personne. Il monta sur un rocher pour essayer de la trouver, mais l’empilement des blocs ne permettait pas de voir très loin. Avait-il rêvé ou avait-il encore trop bu ? Était-il victime d’une illusion née de formes capricieuses de rocs qui brillaient sous le soleil incandescent ? Il était pourtant sûr d’avoir vu cette femme. Son apparition soudaine au détour du virage l’avait apeuré, en particulier ce visage si pâle de morte. Mais à y bien réfléchir, cette apparition n’était pas si effrayante que cela. Dans ses souvenirs, la femme avait une expression du visage rassurante et souriait en tendant les mains vers lui. Il songea immédiatement à la Vierge Marie. Ce ne pouvait être que cela. Il se remémora les religieuses de l’orphelinat qui lui en avait tant parlé quand il était enfant. Il ne l’imaginait pas ainsi, la Sainte Vierge, et aurait plutôt imaginé une dame blanche avec un doux visage qui rayonnait, alors que celle-ci lui faisait, en fait, penser à un spectre. Comment allait-il expliquer ce qui lui était arrivé ? Il se dit qu’au village on ne le croirait pas. On raconterait qu’il avait encore bu et il serait la risée de tout le monde. Mais Blaise se sentait serein au fond de lui-même. Il avait vu la Vierge et il en était heureux. Elle lui était apparue en personne. Uniquement pour lui. Cela valait bien toutes les moqueries. Ce que ne savait pas Blaise, c’est que la même femme blanche fut également aperçue par plusieurs individus, à des milliers de kilomètres de là, en Argentine, en haut d’une falaise. Elle irradiait dans la pénombre de la fin de journée, comme habitée par une lumière intérieure, puis elle disparut brusquement. Les gens sur place crièrent au miracle.
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