11
SéductionPierre Demange avait été invité à déjeuner par Emma Palmeri, une jeune journaliste qui souhaitait écrire un article à la suite d’un débat télévisé auquel il avait participé. L’émission, bien que de piètre qualité et diffusée à une heure assez tardive, avait rencontré un certain succès d’audience et provoqué de vives querelles religieuses relayées dans les médias et par les politiciens. Ils en avaient longuement discuté lors du repas pris sur la terrasse d’une brasserie de l’avenue de l’Opéra.
Bien que néophyte sur le sujet, la journaliste s’était sérieusement documentée et connaissait bien l’ensemble des écrits de l’historien. Elle avait également montré la même passion que lui pour l’étude des textes sacrés anciens et le bombardait de questions, parfois naïves.
Emma Palmeri était une belle brune à la peau mate qui approchait la trentaine. Elle débordait de féminité et dégageait une forte sensualité. Elle avait la voix grave et légèrement enrouée, un peu comme certaines chanteuses italiennes. En parlant, elle agitait les mains en jouant avec les bracelets fantaisie qu’elle avait à chaque poignet. Demange avait été immédiatement subjugué lorsqu’il l’avait vue arriver et lui, qui d’habitude se moquait éperdument de sa tenue, se sentit soudainement gêné dans son costume élimé et ses mocassins usés qu’il s’efforçait de dissimuler sous la table.
– D’où vous vient votre passion pour les textes religieux anciens ? demanda-t-elle avec un large sourire qui éclaira son visage.
Tout en écoutant la réponse, elle dévisagea son interlocuteur d’un œil curieux. Demange n’avait pas un physique particulièrement remarquable. Les cheveux bruns et mal coupés, les yeux marron et une paire de lunettes disgracieuses, ainsi qu’une taille moyenne ne l’avantageaient pas. Mais à y mieux regarder, il faisait plus jeune que ses trente-cinq années et avait un aspect plutôt agréable qui provoquait naturellement la sympathie. Il avait également un côté trop sérieux, sans doute lié à son métier, mais au bout du compte, il émanait de lui beaucoup de gentillesse et de douceur. Bref, le genre d’homme qui n’attirait pas l’attention des femmes au premier abord, mais qui avait des qualités qu’elles appréciaient.
– En fait…
Demange s’éclaircit la gorge, mal à l’aise devant le regard profond de la jeune femme.
Bon sang ! Quels yeux magnifiques !
– Je n’ai pas eu d’éducation religieuse à la base. Pas plus de culture sur le sujet que n’importe quel Français moyen, je veux dire… Mais quelque chose m’intriguait à propos de la religion chrétienne. Une question me revenait sans cesse à l’esprit. Comment se fait-il que le christianisme ne se soit pas développé là où elle est née ? Je sais bien que le dicton dit que « Nul n’est prophète en son pays », mais quand même. On a là un Jésus qui, devant de nombreuses personnes, effectue des miracles, multiplie les pains et les poissons, soigne les malades et ressuscite un homme mort, et le pays dans lequel il a réalisé tout cela reste de religion juive. C’est tout de même étonnant, non ?
– Et vous avez trouvé la réponse à ce mystère questionna la journaliste avec un demi-sourire charmeur.
Il ajusta ses lunettes démodées sur son nez d’un geste fébrile, avant de débattre avec un air grave qui dissimulait mal sa gêne.
– Elle réside dans le fait que la religion a été propagée dans le monde gréco-latin par un dénommé Saül, saint Paul pour les chrétiens. Celui-ci n’était pas un disciple de Jésus, mais quelqu’un qui, un jour, a dit qu’il avait eu une vision de Jésus alors qu’il empruntait une route vers Damas. Il a ensuite répandu son message chrétien dans le monde gréco-romain, mais en abandonnant progressivement les coutumes hébraïques, en particulier la circoncision qui passait pour une pratique barbare…
La jeune femme aborda brusquement un autre sujet :
– Vous avez écrit un ouvrage très critique sur les Évangiles, il me semble ?
– Tout à fait. Il s’intitule : « Pour une lecture sans concession des Évangiles ».
– Pourquoi les Évangiles et pas le Coran ?
Difficile de rester concentré devant une femme aussi éblouissante…
Il se ressaisit.
– Oh, bien sûr, j’aurais pu, mais le Coran est un peu trop récent et pose moins de problèmes sur le plan historique, alors que les Évangiles sont plus mystérieux dans la mesure où ils ont été écrits bien après les « faits » qu’ils racontent.
– C’est la raison essentielle de votre passion pour le sujet ?
– Non, pas seulement. Cela permet aussi de rencontrer de bien charmantes jeunes femmes, dit-il avec un sourire timide.
Elle fit semblant d’ignorer ce compliment maladroit et continua à prendre des notes sur un petit calepin posé sur le rebord de la table. Pierre fut à la fois surpris et gêné par son audace inhabituelle. Devant l’attirance qu’il éprouvait envers la journaliste, il se sentait de plus en plus mal à l’aise dans son costume marron démodé. Il avait de plus tendance à transpirer, mais n’osait pas enlever sa veste de peur qu’elle ne remarque qu’il n’avait pas repassé sa chemise. Finalement, il parvint à reprendre une attitude concentrée et revint à son sujet.
– En fait, ce que j’aime, c’est faire un véritable travail d’archéologue sur les textes, gratter les différentes couches de réécriture qui ont été faites au cours de l’Histoire en repérant, par exemple, des expressions qui ne sont pas d’époque. Vous savez, ces textes sacrés ont souvent été modifiés plusieurs fois de suite, mais on peut les dater grâce à leur forme scripturale. On peut également s’interroger sur le fait que des textes rédigés en grec, et empreints de philosophie grecque, aient pu déformer le sens de la pensée juive. En retraduisant les écrits en araméen, qui devait être la langue de Jésus, on découvre alors un nouveau sens à ses paroles…
Elle changea à nouveau de sujet, comme si ce que lui racontait l’historien devenait abscons et ne l’intéressait plus.
– Lors du débat télévisé, vous avez indiqué avoir des doutes sur l’existence de Jésus, dit la journaliste en fronçant les sourcils. Vous pensez réellement qu’il n’a pas existé ?
– Je n’ai pas dit cela, contesta Demange en levant les mains. Je constate simplement que nous n’avons aucune preuve matérielle de son existence. Les Évangiles ne sont d’ailleurs que le reflet d’une tradition et c’est pour cela que l’on parle d’Évangile « selon » Jean ou « selon » Marc, pour bien marquer qu’ils n’ont pas été écrits par les dénommés Jean ou Marc. De plus, l’existence de Jésus est ainsi admise dans le grand public bien qu’aucun texte de l’époque n’en fasse mention. Par ailleurs, aucun des Évangiles ne s’accorde sur une année de naissance. Même le jour du 25 décembre est une date purement inventée au IVe siècle. Jésus pourrait donc n’être qu’un mythe, car personne ne peut aujourd’hui prouver son historicité. D’un autre côté, aucun élément factuel ne permet de dire qu’il n’a pas vécu.
Elle fronça les sourcils et se pencha en avant, approchant ainsi son visage de celui de Pierre qui sentit son cœur s’affoler et ses mains devenir moites.
– Excusez-moi d’insister mais, au fond de vous-même, croyez-vous que Jésus ait pu exister, ou non ?
– Je ne sais pas. Je suis historiquement incapable de répondre, faute de preuves. On ne peut ici qu’émettre des hypothèses. Certains chercheurs pensent qu’il ne s’agit effectivement que d’une légende. D’autres estiment qu’il a pu exister un rebelle à l’ordre établi que l’on a « déifié » a posteriori. En fin de compte, Dieu seul sait si Jésus a existé, ironisa Demange avec un sourire de contentement.
La journaliste ne releva pas la plaisanterie et resta concentrée sur ses réponses en même temps qu’elle prenait frénétiquement des notes, noircissant son calepin d’une écriture nerveuse. L’historien trouvait étrange qu’elle n’ait pas amené de quoi l’enregistrer.
– Une autre chose m’a étonnée lors de l’émission, reprit-elle. Le prêtre qui vous faisait face ne semblait pas trop vous contredire, bien que vous ayez des doutes sur la réalité de certains événements racontés dans les Évangiles.
– François Montaigu est une personne qui a l’esprit très ouvert. Pour lui, il s’agit de toute manière d’une question de foi qui dépasse les débats matérialistes d’un historien. À l’extrême, la non-existence de Jésus n’enlèverait, selon lui, rien à la beauté du message qui lui a été attribué.
Demange consulta sa montre. Il était déjà près de quinze heures et il n’avait pas vu le temps s’écouler en si agréable compagnie. Sa femme était de nature inquiète, il ne fallait donc pas trop tarder à rentrer. Il mit fin à l’entretien avec regret et voulut prendre rapidement congé de la journaliste après s’être excusé. Il devait passer voir son éditeur à quinze heures trente et comptait bien profiter de la fin de l’après-midi pour s’acheter des vêtements. Claire lui en avait rappelé maintes fois la nécessité, et il ne pouvait que lui donner raison après la gêne ressentie tout au long de l’entretien avec la séduisante Emma Palmeri.
La jeune femme prit un air déçu et arbora une mine boudeuse qui la rendit encore plus charmante. L’historien ne put donc résister à lui proposer une nouvelle interview. Décidément, cette discussion avec une beauté lors d’une agréable journée d’été l’avait mis de bien bonne humeur.
Celle-ci ne durerait pas longtemps.
10
BéniSan Cristóbal de las Casas, province du Chiapas, Mexique.
Mercedes avait de plus en plus de difficultés à marcher en raison de son grand âge. Ses jambes usées aux mollets parcourus de varices ne lui permettaient plus de monter sur les hauts trottoirs destinés à éviter que les immeubles et magasins peints de couleurs vives ne soient inondés lors de la saison des pluies. La vieille Indienne maya avançait donc le plus souvent sur le côté des rues pavées de la ville, en maudissant les voitures et les scooters qui la klaxonnaient sans vergogne. Elle se dirigeait ainsi péniblement et à petits pas vers une église de style baroque, au revêtement jaune décrépi et couvert de traces grisâtres de fientes de pigeons sacrilèges. Le ciel bleu métallique était exempt de tout nuage en cette fin de matinée. Malgré les 2 300 mètres d’altitude, il faisait déjà si chaud et elle était si vieille. Sa main droite, sèche comme un parchemin et tachetée de brun, était fébrilement crispée sur la poignée de sa canne. Elle traînait ses pieds plus qu’elle ne marchait. Ses sandales en cuir usé et le bas de sa robe traditionnelle en laine noire étaient couverts de la poussière du sol. Pour aller prier, elle avait complété son habillement par son plus beau chemisier en coton brodé de fleurs aux multiples nuances de bleu, tissées par les doigts habiles des femmes du Chiapas.
Elle mit un temps infini à traverser le marché artisanal qui entourait l’église et pesta contre les touristes qui encombraient déjà les abords du lieu saint. Mercedes allait ainsi à un rendez-vous qu’elle ne manquait jamais. Comme tous les ans, à la même date et à la même heure, elle allumait un grand cierge blanc aux pieds de la statue de Marie pour prier en pensant à son défunt mari, avant de se rendre ensuite au cimetière où il reposait. Il avait disparu il y avait aujourd’hui vingt ans. L’immense douleur de cette séparation irrévocable s’était peu à peu estompée, mais pas le souvenir de son conjoint qui restait si présent. C’était un homme coléreux, mais qui se calmait rapidement, encore un peu honteux de s’être laissé entraîner par ses émotions. Il avait toujours été bon avec elle, avait œuvré durement toute sa vie et s’était efforcé de l’aider à bien éduquer leurs quatre enfants qui étaient tous partis travailler à Mexico depuis bien longtemps.
Lorsqu’elle priait dans l’église, elle se rappelait les agréables moments passés ensemble. Ils n’étaient pas riches, mais n’avaient jamais souffert de la faim ou de grave maladie. Leur vie avait été modeste, mais s’était déroulée sans encombre.
Elle monta avec difficulté les quatre marches en pierre lustrées par le frottement des semelles de plusieurs générations de croyants, une par une, avec la peur de tomber et de ne plus se relever. Chaque année, cela devenait de plus en plus difficile de se déplacer et de grimper ces quelques marches. Elle redoutait de ne plus pouvoir venir dans cette église où elle avait tant prié pour la santé de sa famille. Sur le porche, un mendiant qui était assis là lui tendit la main en prenant un air faussement malheureux. Elle n’avait pas de quoi lui donner l’aumône et elle pénétra dans l’église en faisant mine de l’ignorer. La vieille Indienne franchit la lourde porte d’entrée en chêne à deux battants et apprécia la fraîcheur conservée par les murs épais et cette odeur si particulière mêlée d’encens.
Elle se remémora l’église de son enfance dans le petit village de San Juan Chamula. On y pratiquait les rites indiens tzotziles et le lieu de culte ne possédait même pas de véritable autel pour dire la messe. Il n’y avait pas de dorures ou de cloisons richement décorées et tout le fond de l’église était en effet occupé par des tables et des étagères couvertes de magnifiques fleurs, poussant dans la fertile terre brune de la région, et qui étaient régulièrement changées afin de ne pas en laisser de fanées.
Lorsqu’elle était petite fille, Mercedes adorait s’asseoir sur les longues aiguilles de sapin odorant qui tapissaient le sol et écouter les doux chants rituels psalmodiés à voix basse devant une rangée de bougies et d’œufs posés par terre, voire de poules vivantes. L’église de San Cristóbal n’avait pas le même charme, mais son époux était métis et pratiquait le culte des Espagnols. Et puis c’était là qu’elle s’était mariée avec ce beau chauffeur de car de touristes et qu’elle avait baptisé ses enfants.
Elle sursauta.
L’église était habituellement vide à cette heure-ci de la journée et elle avait cru voir une silhouette noire passer rapidement entre deux colonnes de marbre. Elle plissa ses paupières ridées, mais ne distingua rien. La vieille femme haussa les épaules. C’était sans doute le curé. Elle changea sa canne de main et trempa ses doigts dans le bénitier en forme de coquille.
À nouveau, elle eut la sensation d’une présence furtive.
Elle avait senti un léger courant d’air sur sa nuque, comme si quelqu’un s’était faufilé derrière son dos.
Elle se retourna.
Il n’y avait personne.
Décidément, sa solitude faisait jouer des tours à son imagination. En touchant son front pour se signer d’une main tremblotante, elle perçut quelque chose de poisseux sous la pulpe de ses doigts. Interloquée, elle examina sa main.
Elle était ensanglantée.
Son moment de stupeur passé, la vieille dame eut peur de s’être blessée. Puis, à moitié rassurée devant l’absence de coupure, elle se pencha pour regarder à l’intérieur du bénitier.
L’eau était rouge.
Rouge de sang.
Elle cria d’une voix éraillée et sortit de l’église du plus vite que lui permettaient ses pauvres jambes tordues. La nouvelle se répandit rapidement dans tout le village. Les gens accoururent pour voir le bénitier.
Pour certains, c’était le sang du Christ et un miracle. Pour d’autres, c’était l’œuvre du diable qui profanait un lieu saint.
La police fut prévenue et le sang examiné par des experts. Il s’agissait de sang humain. Appartenant à une dizaine de personnes…
… pour le moins.