9 - Hantise

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9 HantiseLa poignée en laiton de la porte de la chambre des Demange s’abaissa progressivement. Le battant vint contre la chaise qui était derrière et la poussa en silence. Celle-ci glissait effectivement sur le sol sans faire de bruit, centimètre par centimètre. Réveillée par le sentiment qu’il se passait quelque chose d’anormal, Claire regardait la porte s’entrouvrir et la chaise avancer peu à peu dans la pièce, mais elle semblait hypnotisée et sans pouvoir de réaction. Elle était tétanisée par la peur, incapable de bouger ses bras ou ses jambes qui pesaient des tonnes et paraissaient collés au lit. Elle fit un effort surhumain pour relever la tête, mais elle ne pouvait la remuer d’un centimètre. Seuls ses yeux étaient en mesure de suivre le mouvement inexorable de la chaise sur le sol. La température baissait rapidement dans la chambre, jusqu’à devenir glaciale. Une odeur de pourriture envahit l’espace pendant qu’une inquiétante silhouette sombre et vêtue de haillons se glissa furtivement dans pièce. Elle tendit une main décharnée aux ongles noirs et cassés pour attraper le couteau de cuisine sur la table de nuit. La jeune femme voulait crier, mais aucun son ne sortait de sa bouche. Elle n’arrivait même plus à respirer. Paniquée et immobile, elle avait senti ses poumons se bloquer, avant d’avoir pu inspirer. Elle vit la main armée de la longue lame se lever lentement pour la frapper en pleine poitrine puis, tout d’un coup, elle se vit glisser inexorablement vers le bord de son lit et tomber dans une vertigineuse chute sans fin. En se cognant le coude sur le plancher, Claire s’arracha brutalement à son cauchemar, le souffle coupé et le corps en sueur. Elle resta ensuite un instant assise sur le bord de sa couche, hagarde et haletante, cherchant à retrouver une respiration régulière. Ayant recouvré un peu de calme intérieur, elle s’efforça de trouver, à tâtons, l’interrupteur de sa lampe de chevet et l’actionna d’une main fébrile. La chaise était encore tranquillement posée au même endroit, derrière la porte de sa chambre, et paraissait la narguer. Elle fut un long moment tremblante, puis regarda l’heure sur son radioréveil. Les chiffres verts marquaient 6 h 6 du matin et Pierre n’était toujours pas rentré se coucher. Elle repoussa la chaise d’un geste énervé, ouvrit la porte et descendit dans la salle de bains. Face au miroir révélateur, elle fit une grimace. Ses yeux étaient rougis par le manque de sommeil. En plus, j’ai vraiment une tête de déterrée. Elle avait le visage livide, les cheveux en bataille et de gros cernes alourdissaient son regard. C’est idiot, il faut que j’arrête de me mettre dans des états pareils. Elle s’arrosa sa figure d’eau fraîche et plongea un moment son visage dans sa serviette de bain en respirant très lentement pour se détendre. La jeune femme donna ensuite un rapide coup de peigne dans ses cheveux blonds. Arrivée dans la cuisine, elle poussa les volets, alluma la radio et prépara son petit déjeuner. La météo annonçait une belle journée, c’était déjà ça. Elle ouvrit la porte du réfrigérateur et pencha la tête vers l’intérieur à la recherche d’une bouteille de lait. – Zut, elle est presque vidée, marmonna-t-elle en secouant le récipient. Il lui fallait encore aller dans cette maudite cave pour en chercher une nouvelle dans la réserve. En descendant les marches, elle se remémora sa folle soirée de la veille et prit une grande inspiration pour se donner du courage. Arrivée dans la réserve, elle saisit une nouvelle bouteille de lait et s’apprêtait à faire demi-tour lorsqu’elle perçut distinctement une porte grincer au rez-de-chaussée, ainsi que des bruits de pas. Elle s’immobilisa, le récipient à la main. Il y a quelqu’un en haut ! Cette fois, c’est sûr ! C’était certain, ce n’était plus son imagination qui lui jouait des tours. Elle mémorisa d’un coup d’œil la cave et éteignit la lumière. Au-dessus, des pas lents se faisaient à nouveau entendre. Elle avança à tâtons. Au bout de trois mètres, elle s’accroupit, posa sa bouteille de lait sur le sol en béton et chercha fébrilement de la main droite la caisse à outils de son mari, en balayant l’espace des mains. Il fallait qu’elle trouve de quoi se défendre, et vite. Dans le noir, elle commençait à perdre rapidement le sens de l’orientation. Elle finit par la repérer du bout des doigts après avoir fait plusieurs grands cercles avec ses deux bras étendus. En prenant soin de ne pas faire de bruit, elle ouvrit la caisse métallique en deux par le milieu. Alors qu’elle cherchait un outil pouvant servir d’arme, un clou s’enfonça sous l’ongle de son index droit. Claire grimaça et se mordit les lèvres pour ne pas crier. Elle se saisit ensuite d’un marteau dans un des compartiments après avoir hésité avec un tournevis. Ainsi équipée, elle se releva puis, en s’aidant de la main gauche qu’elle faisait glisser sur le plafond, elle se dirigea vers le point le plus bas de la cave. – Bon sang ! jura-t-elle à voix basse en se cognant désormais le pied contre une caisse. Elle tendit l’oreille. Au rez-de-chaussée, le son de pas avait cessé un instant et se dirigeait maintenant vers l’escalier de la cave. Il fallait faire vite, l’individu l’avait entendue faire du bruit. Claire se dissimula derrière une pile de cartons. La faible hauteur du plafond lui permettrait de se défendre plus facilement si elle était agressée. Elle jeta un regard entre les cartons en prenant soin de rester bien cachée. Elle sentit un léger sifflement dans sa poitrine. Elle n’était sans doute pas loin de subir une crise d’asthme qui la laisserait sans défense. Angoissée à cette idée, elle mit sa main devant son nez pour éviter de respirer des poussières. Quelqu’un descendait désormais l’escalier de la cave d’un pas lourd et mécanique. Marche… … par… … marche. Arrivée au bas de l’escalier, elle entrevit une silhouette d’homme qui se tournait vers elle. La lumière jaillit. – Claire, tu es là ? 11 SéductionPierre Demange avait été invité à déjeuner par Emma Palmeri, une jeune journaliste qui souhaitait écrire un article à la suite d’un débat télévisé auquel il avait participé. L’émission, bien que de piètre qualité et diffusée à une heure assez tardive, avait rencontré un certain succès d’audience et provoqué de vives querelles religieuses relayées dans les médias et par les politiciens. Ils en avaient longuement discuté lors du repas pris sur la terrasse d’une brasserie de l’avenue de l’Opéra. Bien que néophyte sur le sujet, la journaliste s’était sérieusement documentée et connaissait bien l’ensemble des écrits de l’historien. Elle avait également montré la même passion que lui pour l’étude des textes sacrés anciens et le bombardait de questions, parfois naïves. Emma Palmeri était une belle brune à la peau mate qui approchait la trentaine. Elle débordait de féminité et dégageait une forte sensualité. Elle avait la voix grave et légèrement enrouée, un peu comme certaines chanteuses italiennes. En parlant, elle agitait les mains en jouant avec les bracelets fantaisie qu’elle avait à chaque poignet. Demange avait été immédiatement subjugué lorsqu’il l’avait vue arriver et lui, qui d’habitude se moquait éperdument de sa tenue, se sentit soudainement gêné dans son costume élimé et ses mocassins usés qu’il s’efforçait de dissimuler sous la table. – D’où vous vient votre passion pour les textes religieux anciens ? demanda-t-elle avec un large sourire qui éclaira son visage. Tout en écoutant la réponse, elle dévisagea son interlocuteur d’un œil curieux. Demange n’avait pas un physique particulièrement remarquable. Les cheveux bruns et mal coupés, les yeux marron et une paire de lunettes disgracieuses, ainsi qu’une taille moyenne ne l’avantageaient pas. Mais à y mieux regarder, il faisait plus jeune que ses trente-cinq années et avait un aspect plutôt agréable qui provoquait naturellement la sympathie. Il avait également un côté trop sérieux, sans doute lié à son métier, mais au bout du compte, il émanait de lui beaucoup de gentillesse et de douceur. Bref, le genre d’homme qui n’attirait pas l’attention des femmes au premier abord, mais qui avait des qualités qu’elles appréciaient. – En fait… Demange s’éclaircit la gorge, mal à l’aise devant le regard profond de la jeune femme. Bon sang ! Quels yeux magnifiques ! – Je n’ai pas eu d’éducation religieuse à la base. Pas plus de culture sur le sujet que n’importe quel Français moyen, je veux dire… Mais quelque chose m’intriguait à propos de la religion chrétienne. Une question me revenait sans cesse à l’esprit. Comment se fait-il que le christianisme ne se soit pas développé là où elle est née ? Je sais bien que le dicton dit que « Nul n’est prophète en son pays », mais quand même. On a là un Jésus qui, devant de nombreuses personnes, effectue des miracles, multiplie les pains et les poissons, soigne les malades et ressuscite un homme mort, et le pays dans lequel il a réalisé tout cela reste de religion juive. C’est tout de même étonnant, non ? – Et vous avez trouvé la réponse à ce mystère questionna la journaliste avec un demi-sourire charmeur. Il ajusta ses lunettes démodées sur son nez d’un geste fébrile, avant de débattre avec un air grave qui dissimulait mal sa gêne. – Elle réside dans le fait que la religion a été propagée dans le monde gréco-latin par un dénommé Saül, saint Paul pour les chrétiens. Celui-ci n’était pas un disciple de Jésus, mais quelqu’un qui, un jour, a dit qu’il avait eu une vision de Jésus alors qu’il empruntait une route vers Damas. Il a ensuite répandu son message chrétien dans le monde gréco-romain, mais en abandonnant progressivement les coutumes hébraïques, en particulier la circoncision qui passait pour une pratique barbare… La jeune femme aborda brusquement un autre sujet : – Vous avez écrit un ouvrage très critique sur les Évangiles, il me semble ? – Tout à fait. Il s’intitule : « Pour une lecture sans concession des Évangiles ». – Pourquoi les Évangiles et pas le Coran ? Difficile de rester concentré devant une femme aussi éblouissante… Il se ressaisit. – Oh, bien sûr, j’aurais pu, mais le Coran est un peu trop récent et pose moins de problèmes sur le plan historique, alors que les Évangiles sont plus mystérieux dans la mesure où ils ont été écrits bien après les « faits » qu’ils racontent. – C’est la raison essentielle de votre passion pour le sujet ? – Non, pas seulement. Cela permet aussi de rencontrer de bien charmantes jeunes femmes, dit-il avec un sourire timide. Elle fit semblant d’ignorer ce compliment maladroit et continua à prendre des notes sur un petit calepin posé sur le rebord de la table. Pierre fut à la fois surpris et gêné par son audace inhabituelle. Devant l’attirance qu’il éprouvait envers la journaliste, il se sentait de plus en plus mal à l’aise dans son costume marron démodé. Il avait de plus tendance à transpirer, mais n’osait pas enlever sa veste de peur qu’elle ne remarque qu’il n’avait pas repassé sa chemise. Finalement, il parvint à reprendre une attitude concentrée et revint à son sujet. – En fait, ce que j’aime, c’est faire un véritable travail d’archéologue sur les textes, gratter les différentes couches de réécriture qui ont été faites au cours de l’Histoire en repérant, par exemple, des expressions qui ne sont pas d’époque. Vous savez, ces textes sacrés ont souvent été modifiés plusieurs fois de suite, mais on peut les dater grâce à leur forme scripturale. On peut également s’interroger sur le fait que des textes rédigés en grec, et empreints de philosophie grecque, aient pu déformer le sens de la pensée juive. En retraduisant les écrits en araméen, qui devait être la langue de Jésus, on découvre alors un nouveau sens à ses paroles… Elle changea à nouveau de sujet, comme si ce que lui racontait l’historien devenait abscons et ne l’intéressait plus. – Lors du débat télévisé, vous avez indiqué avoir des doutes sur l’existence de Jésus, dit la journaliste en fronçant les sourcils. Vous pensez réellement qu’il n’a pas existé ? – Je n’ai pas dit cela, contesta Demange en levant les mains. Je constate simplement que nous n’avons aucune preuve matérielle de son existence. Les Évangiles ne sont d’ailleurs que le reflet d’une tradition et c’est pour cela que l’on parle d’Évangile « selon » Jean ou « selon » Marc, pour bien marquer qu’ils n’ont pas été écrits par les dénommés Jean ou Marc. De plus, l’existence de Jésus est ainsi admise dans le grand public bien qu’aucun texte de l’époque n’en fasse mention. Par ailleurs, aucun des Évangiles ne s’accorde sur une année de naissance. Même le jour du 25 décembre est une date purement inventée au IVe siècle. Jésus pourrait donc n’être qu’un mythe, car personne ne peut aujourd’hui prouver son historicité. D’un autre côté, aucun élément factuel ne permet de dire qu’il n’a pas vécu. Elle fronça les sourcils et se pencha en avant, approchant ainsi son visage de celui de Pierre qui sentit son cœur s’affoler et ses mains devenir moites. – Excusez-moi d’insister mais, au fond de vous-même, croyez-vous que Jésus ait pu exister, ou non ? – Je ne sais pas. Je suis historiquement incapable de répondre, faute de preuves. On ne peut ici qu’émettre des hypothèses. Certains chercheurs pensent qu’il ne s’agit effectivement que d’une légende. D’autres estiment qu’il a pu exister un rebelle à l’ordre établi que l’on a « déifié » a posteriori. En fin de compte, Dieu seul sait si Jésus a existé, ironisa Demange avec un sourire de contentement. La journaliste ne releva pas la plaisanterie et resta concentrée sur ses réponses en même temps qu’elle prenait frénétiquement des notes, noircissant son calepin d’une écriture nerveuse. L’historien trouvait étrange qu’elle n’ait pas amené de quoi l’enregistrer. – Une autre chose m’a étonnée lors de l’émission, reprit-elle. Le prêtre qui vous faisait face ne semblait pas trop vous contredire, bien que vous ayez des doutes sur la réalité de certains événements racontés dans les Évangiles. – François Montaigu est une personne qui a l’esprit très ouvert. Pour lui, il s’agit de toute manière d’une question de foi qui dépasse les débats matérialistes d’un historien. À l’extrême, la non-existence de Jésus n’enlèverait, selon lui, rien à la beauté du message qui lui a été attribué. Demange consulta sa montre. Il était déjà près de quinze heures et il n’avait pas vu le temps s’écouler en si agréable compagnie. Sa femme était de nature inquiète, il ne fallait donc pas trop tarder à rentrer. Il mit fin à l’entretien avec regret et voulut prendre rapidement congé de la journaliste après s’être excusé. Il devait passer voir son éditeur à quinze heures trente et comptait bien profiter de la fin de l’après-midi pour s’acheter des vêtements. Claire lui en avait rappelé maintes fois la nécessité, et il ne pouvait que lui donner raison après la gêne ressentie tout au long de l’entretien avec la séduisante Emma Palmeri. La jeune femme prit un air déçu et arbora une mine boudeuse qui la rendit encore plus charmante. L’historien ne put donc résister à lui proposer une nouvelle interview. Décidément, cette discussion avec une beauté lors d’une agréable journée d’été l’avait mis de bien bonne humeur. Celle-ci ne durerait pas longtemps.
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