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DéductionÀ la brigade criminelle du 36, quai des Orfèvres, un jeune lieutenant de police entra d’un pas énergique dans le bureau numéro 414 de son chef, avec un lourd dossier sous le bras droit.
Martin Delpech était un brillant officier de trente ans, qui avait intégré la brigade de Paris l’année précédente. Il était plutôt beau gosse mais, en bon célibataire endurci, était souvent habillé de manière négligée et portait habituellement des chemises non repassées. Grand et mince, il avait un visage agréable au teint mat et ses cheveux très noirs décoiffés encadraient des yeux bleu clair qui fascinaient toutes les filles du service. Pourtant, bien que doté d’un physique avantageux, Martin était farouche avec les femmes, alors que ces dames trouvaient, quant à elles, que sa timidité le rendait encore plus craquant.
La pièce dans laquelle il avait pénétré comportait une armoire métallique grise, un bureau marron sur lequel reposait un ordinateur bas de gamme avec un écran ridiculement petit et sale, des dossiers empilés au sol sur une hauteur impressionnante et une collection de circulaires punaisées de manière anarchique sur les murs. Une cafetière posée sur le radiateur en fonte et un four à micro-ondes constituaient, par ailleurs, l’indispensable matériel de survie de tous les membres de la brigade criminelle qui ne comptaient pas leurs heures de travail, particulièrement lors des nuits de garde à vue.
L’homme assis derrière le bureau, le commandant Gilles Contassot, était le chef du groupe d’enquête. La cinquantaine bien tassée, le crâne largement dégarni, moustachu et ventripotent, il avait un physique assez grossier que n’améliorait pas une chemise à carreaux rouges démodée, surmontée d’une cravate orange criard. Il était fort occupé à engloutir une série de pains au chocolat et de croissants, indifférent aux nombreuses miettes grasses qui parsemaient les feuilles des dossiers éparpillés devant lui.
L’apparence agréable et juvénile de son jeune interlocuteur contrastait fortement avec ce personnage, que l’on pouvait qualifier à première vue de vieux ringard. Delpech suspectait cependant le commandant d’en rajouter dans la négligence vestimentaire pour provoquer les fayots diplômés de la brigade criminelle, qui étaient toujours tirés à quatre épingles dans leurs costumes bleu marine, et que Contassot détestait ouvertement.
Après en avoir demandé la permission, il s’assit sur une chaise, face au bureau de son supérieur hiérarchique qui continuait à mastiquer consciencieusement et bruyamment, sans relever le nez de ses dossiers.
– Nous avons du nouveau, et du bon, lança Martin Delpech sur un ton un peu péremptoire.
– De quoi s’agit-il ? questionna Contassot d’un air indifférent, manifestement plus préoccupé par ce qu’il était en train de manger que par le déroulement de l’enquête.
– Le curé qui s’est fait dérouiller, François Montaigu, on sait maintenant que ce meurtre et celui de la femme ont été commis par le même assassin.
Le commandant cessa sa mastication et releva la tête la bouche encore pleine.
– La sociologue ? Comment s’appelait-elle déjà ? …
Il s’interrompit pour déglutir avec difficulté.
– Marie Radier.
– Ah oui, Marie Radier.
Puis soudainement suspicieux.
– Comment tu es sûr que c’est le même bonhomme qui a fait cela ?
– On en est totalement certain. Je viens de voir le médecin légiste. Le prêtre a été marqué au fer rouge des mêmes chiffres « 666 » sur le front que ceux de la femme retrouvée la veille, précisa le jeune lieutenant.
– Quelle est la cause du décès ? demanda Contassot en essayant désespérément de faire rentrer un croissant dans son petit verre de café afin de le tremper.
– Pareil, égorgé, complètement vidé de son sang. Le pauvre type a dû déguster avant de mourir.
– Le lieu du crime ?
Il posait machinalement les questions rodées par trente ans de métier.
– Il a été retrouvé dans sa voiture, dans un parking lors d’une ronde de vigiles hier soir. Il était allongé sur les sièges arrière du véhicule, entièrement nu.
– Que sait-on sur lui ?
– C’était un prêtre très célèbre et apprécié dans son quartier. Un brave homme.
– Des ennemis connus ?
Il secoua négativement la tête.
– Non, personne.
– Quoi d’autre ?
Le commandant ne réussit pas à étouffer un rot épais qui lui échappa entre ses lèvres charnues.
– Il a dû être séquestré deux ou trois jours avant d’être assassiné. Il était déshydraté et portait des traces aux poignets et aux chevilles. Il devait être ligoté, probablement par des sangles en cuir. De nombreux hématomes et de la peau arrachée à ces endroits-là prouvent qu’il a dû se débattre comme un fou sous la douleur.
– Des indices ?
– Rien pour l’instant. La police scientifique n’a pas fini d’examiner le véhicule, mais il ne sera pas facile de repérer un ADN pertinente. Le prêtre emmenait souvent des personnes âgées, pour les conduire à l’église ou participer à des fêtes. En revanche, on a constaté que quelqu’un est entré dans le presbytère et a fouillé partout, mais sans voler d’objet de valeur.
Contassot s’essuya la bouche du revers de la main et regarda la trace grasse laissée sur sa peau en se demandant où il pourrait désormais bien s’éponger. N’ayant pas trouvé de solution, le côté de son pantalon en tergal fit l’affaire. Il n’était pas à une tache près et avait, de toute manière, l’habitude de se faire houspiller par sa femme qui se coltinait tous les travaux ménagers du foyer.
– Le chiffre « 666 », t’en penses quoi ?
– Il faut l’interpréter comme une signature, dit le jeune policier avec un peu trop d’assurance. Ce type se prend probablement pour le diable.
– Alors, lance une recherche sur le milieu des sectes sataniques ou de celles qui prônent l’Apocalypse… ou tout ce que tu trouves comme conneries dans le genre…
La conversation semblait désormais l’ennuyer. Il y coupa court.
– Au fait, tu veux un café ? Sers-toi, invita-t-il en désignant de la tête la cafetière.
– Volontiers. Tu as du sucre ?
– Non, j’en mets jamais, je suis au régime, répondit-il avec le plus grand sérieux.
Le jeune enquêteur regarda le sachet et ce qui restait de pâtisseries posées sur le bureau d’un air sidéré. Il se servit du breuvage dans un gobelet en plastique et l’avala d’un trait en faisant la grimace. Le café était tout juste chaud et surtout très amer.
Delpech sortit ensuite une série de photos de son dossier qu’il étala sur le bureau, devant son supérieur. Malgré son expérience, celui-ci eut un mouvement de recul face aux clichés en gros plan de la victime ensanglantée.
– Il faut vraiment être barjot pour faire des trucs pareils.
Il fit une grimace de dégoût devant les photos détaillant les blessures.
– Tu me montres ça à l’heure de la bouffe en plus !
Le jeune enquêteur eut un demi-sourire. Il consulta sa montre qui n’indiquait pas encore onze heures.
– Il y a quelque chose d’intéressant dans tout cela, insinua Delpech.
– Quoi donc ?
– Eh bien, un tueur en série ou un pervers laissent toujours apparaître le mobile de leurs actes dans ce qu’ils font subir à leurs victimes. Habituellement une obsession sexuelle, une manie morbide, une mise en scène bizarre, un truc dans ce genre…
– Mouais… Ce n’est pas à moi que tu vas apprendre ça, jeune homme. Et tu vois quoi dans toutes ces horreurs ? questionna Contassot en éparpillant les photos qu’il marqua d’empreintes grasses.
– Le premier point porte sur le fait que les deux victimes aient été complètement vidées de leur sang.
– Et alors ?
La remarque était faite sur un ton brutal, mais tempéré par le fait amusant qu’une grosse miette de croissant restait collée sur le coin de sa moustache humide de café. Le lieutenant s’efforça de ne pas sourire, puis osa une hypothèse incongrue :
– Alors, sur le plan symbolique, le sang est source de vie…
Contassot l’interrompit immédiatement, repoussant l’idée du revers de la main droite.
– Qu’est-ce que tu me fais là ? Tu repasses l’épreuve de philo du bac ? Tu veux m’apprendre qu’un taré a vidé de leur sang deux personnes pour leur faire symboliquement perdre la vie ?
Il haussa les épaules en levant les yeux au ciel. Martin n’eut pas de mal à comprendre qu’il y avait été un peu fort et explicita son raisonnement.
– Non, non. Je veux simplement dire qu’il peut s’agir d’un sacrifice à une divinité démoniaque.
Le commandant se calma aussi subitement.
– Bof, peut-être, mais ton argument est un peu tiré par les cheveux. Autre chose de plus concret ?
– La victime a eu les yeux arrachés et la langue coupée.
– J’ai bien vu sur les photos, merci… Mais encore ?
– Soit c’est une forme de perversion, soit notre pauvre cureton a remarqué quelque chose qu’il a répété… et ça n’a pas plu au tueur apparemment…