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CarrogeCrrrrrrr…
Un léger craquement se produisit.
Claire Demange n’y prêta pas attention. L’ancienne demeure de famille de son mari émettait naturellement des bruits variés, notamment les soirs d’été, lorsque la charpente en sapin se refroidissait. Lors de ces instants, on croyait entendre les gémissements d’une centenaire se plaignant des rhumatismes de son corps trop usé.
La jeune femme était inquiète. Il était 23 h 15 et son conjoint, qui n’était toujours pas rentré, n’avait pas donné de ses nouvelles depuis plusieurs heures. Elle ne comprenait pas les raisons de ce retard, d’autant que Pierre était quelqu’un de très prévisible, en tout temps à l’heure et fidèle à ses habitudes. Pas du tout le genre d’homme à traîner avant de revenir au foyer. C’était quelqu’un qui ne se sentait bien que chez lui et appréciait la douce présence de sa femme à ses côtés.
Elle avait essayé plusieurs fois de le contacter sur son portable qui était sur messagerie.
Ne te tracasse pas. Il a dû oublier de l’allumer ce matin, cet étourdi… pensa-t-elle pour se rassurer.
Claire n’avait pas eu le cœur à se préparer un repas en l’attendant et se contentait de grignoter un morceau de fromage, en surfant sur Internet d’un air soucieux. En raison de la chaleur caniculaire de ce mois de juillet, elle s’était vêtue d’un T-shirt à la coupe large et d’un short rose vif qui révélait ses longues jambes à la peau laiteuse. Quant à ses pieds, beaucoup trop grands à son goût, ils étaient chaussés d’une paire de tongs épaisses et confortables, qu’elle faisait claquer sur ses talons pour tromper son inquiétude. D’un geste précis, elle noua ses fins cheveux blonds sur sa nuque humide, s’éventa nerveusement à l’aide d’un cahier, puis plissa les paupières sur ses yeux verts en étouffant un bâillement. Elle avait très mal dormi la veille en raison de la température élevée qui avait régné pendant la nuit et la fatigue commençait à se faire sérieusement sentir.
Pour chercher une réponse à l’absence inexpliquée de son mari, elle décida d’ouvrir la boîte mail de celui-ci. Claire était un peu honteuse de fouiller dans les courriels de son époux, mais elle était tout autant furieuse de ne pas avoir reçu d’appel téléphonique ou de message de sa part pour la prévenir de son retard. D’un geste nerveux, elle dissimula une mèche rebelle derrière son oreille droite.
– Zut, il a mis un mot de passe, marmonna-t-elle entre ses dents.
Elle fit une première tentative d’accès avec le prénom « Pierre », mais sans résultat. Puis elle tapa « Pierrot » au clavier. Cela ne marchait pas non plus. Elle entra ensuite la date de naissance de son mari dans le champ de saisie. La boîte de réception s’ouvrit.
– Bingo ! clama-t-elle en serrant les poings en signe de victoire. Trop facile, mon chéri !
Claire était informaticienne et cela la fit sourire. Pierre était un intellectuel passionné d’histoire qui n’était pas très sensibilisé à la sécurité des ordinateurs. Fort heureusement, il n’avait pas d’abonnement internet pour son compte bancaire, car c’était elle qui s’occupait la plupart du temps des aspects pratiques du ménage. Elle cliqua sur le courriel. Il émanait d’un certain François Montaigu, un prêtre, semblait-il. Le contenu du message se révéla être totalement énigmatique pour elle :
« Pierre, passez me rendre visite dès que vous le pourrez. Il faut que nous reparlions du sujet qui nous préoccupe. J’ai de nouveaux éléments très intéressants à vous fournir. Je sais qu’avec vous ils seront en de bonnes mains et que vous en ferez un usage approprié. Je me sens cependant surveillé. Il est donc plus que temps que nous diffusions l’information, bien qu’il m’en coûte, comme vous pouvez l’imaginer. Bien amicalement. Que Dieu vous garde. François. »
Ce message la laissa perplexe. Elle n’avait jamais entendu parler de ce François. Le terme « surveillé » ajouta à son inquiétude. Dans quelle aventure son mari s’était-il encore fourré, naïf comme il était ?
Crrrrrrr…
Elle ignora de nouveau le bruit plaintif qui semblait pourtant s’approcher d’elle et se cala sur son siège pour mieux réfléchir. Pierre était historien spécialiste de textes religieux anciens, mais il n’était pas croyant. Claire en déduit donc qu’il avait dû rencontrer ce François Montaigu dans le cadre de ses recherches. Elle consulta les dossiers de réception et d’envoi de la boîte mail et vit que le prêtre et l’historien avaient déjà échangé plusieurs messages. Les discussions portaient effectivement sur les Évangiles, Pierre émettant des critiques auxquelles son interlocuteur répondait d’une manière très ouverte pour un religieux. Certains courriels récents portaient un même intitulé : « Re : carroge ».
Ces messages ne comportaient en général que quelques mots, dont la signification n’était pas évidente. Claire, de plus en plus intriguée, remonta au premier mail reçu de la liste. Dans celui-ci, il était simplement indiqué :
« J’ai réussi à déchiffrer un premier mot : « carroge ». Il revient souvent, je pense que c’est important, voire la clé de l’énigme. »
Saisie par la curiosité, elle ouvrit son explorateur internet et tapa le mot « carroge » dans un moteur de recherche.
« Deux cent dix résultats » afficha l’outil. Ces données n’étaient cependant pas probantes. La plupart des réponses étaient écrites en langues étrangères. Claire réduisit la recherche aux pages en français, mais les quarante-six résultats apparaissant ensuite ne la renseignèrent pas non plus. Le moteur proposait l’orthographe « carrouge ». Elle fit une tentative, mais les liens aboutissaient essentiellement sur des sites concernant une ville suisse et un château situé en Basse-Normandie. Sachant que son mari était seulement passionné d’analyse de textes anciens, elle saisit dans la fenêtre de recherche les mots « carroge étymologie ».
La réponse lui suggérait d’essayer « carouge étymologie ». Elle cliqua sur le lien, mais les résultats ne lui apportèrent toujours pas d’éclaircissement. Frustrée de tourner en rond, elle tapota nerveusement des ongles sur le bas du clavier et tenta un dernier essai avec « carroge origine du nom ». Là encore, les résultats furent décevants.
Crrrrrrr…
Un nouveau craquement s’était fait entendre, cette fois-ci vraiment très proche du bureau. Claire le perçut vaguement, mais elle était encore trop absorbée par ses recherches pour s’en préoccuper. Toujours soucieuse du sort de son époux, elle fit une nouvelle vérification de son téléphone portable posé sur le meuble de l’ordinateur. Aucun message n’avait été reçu. Elle se mordilla la lèvre inférieure d’exaspération. L’attente était frustrante. Elle se dit que, lorsqu’il reviendrait, il aurait une bonne réprimande suivie d’une soupe à la grimace.
Ça, mon vieux, tu vas y avoir droit !
Claire était furieuse, mais l’anxiété grandissait cependant en elle. Son regard préoccupé se dirigea sur une feuille de papier qui était posée près du portable. Des mots y avaient été griffonnés par son mari. Elle y reconnut l’énigmatique mot « carroge » ainsi que d’autres qui ne l’éclairèrent pas plus : « bone, cachier, craon… ».
Un sévère bâillement la sortit brutalement de sa réflexion. Il était plus que temps d’aller au lit. Il se faisait très tard et son époux paraissait bien parti pour découcher…
Il ne me tromperait pas, au moins ?
Cette hypothèse ne l’effleura cependant qu’un court instant. Elle secoua la tête négativement en souriant à cette idée. Son mari était extrêmement timide et avait mis un temps infini à lui déclarer sa flamme, malgré toutes les avances qu’elle lui avait faites et qu’il ne semblait pas comprendre. Il avait presque fallu qu’elle le v***e lors de leur première relation intime. Ce souvenir la fit pouffer. Elle hocha doucement la tête.
Pas vraiment son genre de courir la gueuse. Entre un manuscrit ancien et une belle fille, il préférerait la lecture…
Claire monta d’un pied lourd à l’étage du pavillon et elle fit une étape à la salle de bains où elle enfila une chemise de nuit blanche après s’être rapidement passé une crème de nuit sur le visage. Elle soupira à la vue de la pâleur de son teint et de sa poitrine menue qui la complexait tant. Elle finit par tirer la langue à son image dans le miroir et se jeta dans son lit. La fraîcheur des draps était agréable et elle changeait de position dès que l’emplacement se réchauffait sous l’effet de la chaleur de son corps. Malgré la nuit, il faisait encore très lourd et sa peau était constamment moite. Le sommeil serait difficile à trouver.
Soucieuse par nature, elle avait laissé la fenêtre ouverte, mais s’était assurée que les volets étaient bien fermés. La maison était très isolée et située à la lisière d’une forêt, ce qui renforçait son sentiment d’insécurité. Le bruit du vent dans les branches et les cris des animaux la nuit l’effrayaient, même lorsqu’elle sentait la présence apaisante de son époux allongé à côté d’elle. Elle serra affectueusement son oreiller entre ses bras comme s’il s’agissait de son mari. La chaleur et l’inquiétude l’empêchaient toutefois de s’assoupir dans cette maison qui lui paraissait désormais beaucoup trop grande. Elle se tournait et retournait dans le lit dans l’espoir de trouver une meilleure position de sommeil, mais en vain. N’arrivant pas à s’endormir, elle se souvint qu’elle n’avait pas clos la porte de la chambre et, sentant que cela nuirait à sa détente, s’apprêta à se relever pour la fermer.
Crrrrrrr…
C’est alors que se fit entendre à nouveau le craquement, avec un son désormais plus sourd. Il ne provenait pas de la toiture, mais du parquet du rez-de-chaussée. La jeune femme frissonna de peur.
On dirait que quelqu’un marche dans l’habitation !!!
Elle tenta de se rassurer.
Ce n’est peut-être qu’une fausse impression ou bien Pierre qui vient de rentrer ?
Il fallait cependant en avoir le cœur net. Sans allumer et pieds nus, elle se leva et rouvrit doucement la porte de la chambre pour éviter de la faire grincer. Ce faisant, elle se cogna le petit doigt de pied droit contre le chambranle. Des éclairs lumineux zébrèrent son champ de vision et elle se sentit un instant défaillir. Elle se mordit les lèvres pour ne pas crier.
Quelle andouille ! pensa-t-elle en se maudissant.
Elle reprit son souffle et descendit lentement en veillant à ne pas faire gémir le bois de l’escalier. Il fallait surtout éviter la troisième marche si bruyante. Claire retenait sa respiration pour être à l’écoute du moindre son. De sa main moite, elle se cramponna à la rampe de peur de tomber. Son ventre se nouait d’appréhension. Tous ses sens étaient en éveil. Elle plissa les yeux. Il n’y avait pas de lumière allumée en bas. Ce n’était donc pas son mari qui était de retour.
Sois prudente !
Descendre une marche.
Puis une autre.
Doucement…
Ne pas se faire repérer…
Elle enjamba avec précaution la troisième marche en s’appuyant sur la rambarde et le mur opposé de l’escalier. Arrivée au rez-de-chaussée, elle emprunta le couloir qui desservait les principales pièces et sentit le carrelage frais sous ses pieds. Un léger courant d’air en provenance du salon vint caresser son visage.
Son sang se glaça.
Pendant la nuit, elle n’aimait pas laisser les fenêtres ouvertes au niveau du jardin et elle était persuadée de les avoir toutes bien fermées avant d’aller se coucher. La jeune femme fit marche arrière, tout doucement, en direction de la cuisine. Elle effleura du bout des doigts le buffet et en ouvrit très lentement l’un des tiroirs. Elle se saisit avec une extrême précaution d’un couteau de boucherie, en prenant soin de ne pas faire de bruit avec les autres ustensiles métalliques contenus dans le tiroir, puis s’engagea à nouveau dans le couloir, le plat de la longue lame plaqué contre sa poitrine, comme pour mieux se protéger.
Elle s’attendait à ce que quelqu’un lui bondisse dessus à chaque instant. La traversée du couloir lui parut interminable. Avec une grande prudence, elle posait délicatement ses pieds nus par terre, respectant un temps entre chaque pas pour percevoir la moindre présence, la main gauche tâtonnant dans le vide devant elle pour éviter de se cogner.
Claire passa lentement devant la salle à manger et arriva à proximité de la porte du salon qu’elle poussa doucement de la main gauche tout en tenant fermement son couteau de l’autre main.
Qu’y a-t-il de pire que d’être agressé chez soi, où l’on se persuade habituellement que l’on est en sécurité ?
Le battant s’ouvrit lentement, beaucoup trop lentement, en dévoilant progressivement la fenêtre du salon qui était grande ouverte. Elle sursauta devant une ombre mouvante et se rassura immédiatement. Il ne s’agissait en fait que des rideaux blancs qui bougeaient mollement sous l’effet du faible vent qui s’était levé en soirée. Un clair de lune éclairait le centre de la pièce, mais n’était pas suffisant pour l’assurer qu’il n’y avait pas quelqu’un de dissimilé derrière le canapé ou l’un des fauteuils.
Bien qu’apeurée à l’idée de découvrir le visage d’un individu en cet endroit, elle se résolut à approcher une main tremblante vers l’interrupteur et l’actionna. Elle fut éblouie pendant un instant puis se dirigea courageusement, le couteau pointé devant elle, vers le siège en cuir noir qui lui faisait face. Elle le poussa du plat du pied gauche et celui-ci glissa sur le parquet jusqu’à buter contre le mur dans un bruit sourd.
Personne…
Elle se dirigea alors vers un fauteuil et le contourna à distance respectable.
Rien non plus…
À demi rassurée, Claire se déplaça vers la fenêtre, tourna la tête pour avoir la garantie qu’elle n’était pas suivie, puis posa sa lame par terre et rabattit précipitamment les volets, fermant ensuite la fenêtre et tirant les rideaux après avoir vérifié dans les reflets des vitres qu’il n’y avait toujours personne dans son dos.
Pour se décontracter, Claire inspira profondément par le nez, puis expira par la bouche en creusant les joues et en arrondissant les lèvres. Elle finit par sourire de sa peur et s’engagea à nouveau dans le couloir avec la présence rassurante du couteau de cuisine dans sa main droite. Après être passée devant la porte entrouverte du bureau, elle s’arrêta. Elle y avait laissé son téléphone portable. Elle fit demi-tour pour aller le récupérer. Son inquiétude reprit, car elle ne se souvenait pas d’avoir laissé la porte entrebâillée. Aussi, cette fois-ci, poussa-t-elle vivement le battant du pied en éclairant brutalement la pièce.
Celle-ci était vide. Elle afficha de nouveau un léger sourire.
Tu te fais vraiment des idées, ma vieille !
Claire se dit que son imagination lui jouait décidément bien des tours et qu’elle s’angoissait bien inutilement. Elle allait empoigner le smartphone posé sur le meuble du bureau lorsqu’elle arrêta subitement son geste.
Un frisson la parcourut.
La mystérieuse feuille de notes de Pierre, qui était à côté du téléphone, avait disparu.