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Au commencementHuit siècles plus tôt…
Ne pas faiblir.
Tous leurs pénibles efforts de ces derniers jours risquaient d’être réduits à néant.
Ne pas être vus. Surtout, ne pas être vus.
Sinon, leurs corps seraient soumis aux pires tourments et leurs vies ne vaudraient même plus un denier.
La glaciale nuit d’hiver était sur le point de s’achever lorsque les quatre silhouettes encapuchonnées surgirent dans la forêt, l’une après l’autre, tels des lutins empressés. Une torche, plantée dans le sol sablonneux, éclairait faiblement l’entrée du puits d’où étaient sortis les moines vêtus de leurs robes de bure marron. Leurs ombres fantomatiques semblaient effectuer une danse macabre sur les arbres environnants pendant qu’ils s’affairaient en transportant de hautes poteries, qu’ils descendaient ensuite dans la galerie souterraine pour dissimuler leur contenu au regard des hommes.
Se hâter de finir le labeur.
Leur statut d’hommes d’Église ne leur serait d’aucune protection s’ils étaient pris sur le fait. Ils seraient sévèrement punis dans leur chair, bien qu’ils aient encore plus peur de n’avoir point de salut pour leur âme.
Leur travail enfin terminé, ils s’accroupirent ensemble pour pousser une lourde dalle de marbre gris destinée à obstruer la cavité dans le sol. Ils la recouvrirent ensuite de terre, de cailloux et de branches mortes pour la dissimuler complètement. Tous finissaient d’œuvrer en silence, avec l’angoisse au ventre et en ayant conscience de la gravité de leur labeur.
Avons-nous été bien inspirés ?
Frère Jehan, qui n’avait pas ménagé sa peine malgré son âge avancé et sa bedaine proéminente, se releva péniblement, le visage rouge et le souffle court.
– Ad perpetuam rei memoriam, pensa-t-il en s’essuyant les mains l’une contre l’autre.
Ces mots, qui annonçaient habituellement les décisions rendues par le Saint-Siège, prenaient ici tout leur sens : « À la mémoire éternelle du fait. » Ici, tout serait en effet bien conservé et préservé de la folie des hommes pour de nombreuses années.
Ayant repris une respiration régulière, il s’adressa aux autres moines en conseillant d’un ton ferme et grave :
– Ne vos discovrez a nul humme [Ne vous confiez à personne].
Tous acquiescèrent de la tête en silence, puis ils se dispersèrent rapidement, chacun empruntant un chemin différent après avoir ramassé ses affaires. Deux d’entre eux ramenèrent les mules qui avaient convoyé le dernier chargement, et le plus jeune d’entre eux emporta sur son épaule droite la corde qui les avait aidés à descendre dans le tunnel creusé dans le sol. Frère Jehan rabattit sa capuche sur sa tonsure et dissimula ses mains sous ses larges manches. Il frissonna, ses vêtements étant encore humides de transpiration. Le froid était particulièrement vif en ce mois de janvier et il hâta ses pas pour tenter de retrouver un peu de chaleur. En marchant en direction du monastère, il se sentait soulagé d’en avoir enfin fini avec cette affaire. Les manuscrits ramenés de la Terre sainte étaient désormais conservés à l’abri de mauvais desseins. À ce jour, les hommes n’étaient pas prêts à les accepter. Trop d’usages, trop de coutumes l’avaient emporté sur la réflexion du sens profond du message de Jésus. Peut-être que ceux des siècles à venir auraient la sagesse suffisante pour comprendre la signification de ces documents et en feraient bon usage ?
En tout cas, il l’espérait de tout son être. Mais avaient-ils eu raison de cacher la vérité aux yeux des chrétiens ?
Mon Dieu, avons-nous pris la juste décision ?
Il marcha ainsi, pensif, pendant une demi-heure environ sur des chemins souvent glaiseux et parfois caillouteux. Une nappe de brume matinale s’immisçait comme les bras d’une pieuvre au creux des vallons. Pendant un court instant, un pâle soleil fit timidement son apparition à l’horizon, découvrant lentement les cimes des arbres dont les branches, comme de maigres doigts tendus, semblaient implorer la chaleur de ses rayons. Le vent qui commençait à se lever était chargé d’une forte odeur d’humus, annonçant la proximité de la pluie. À la sortie d’un petit bois, Jehan aperçut des nuages inquiétants qui arrivaient rapidement de l’ouest. Les branches s’agitèrent brusquement sous l’effet du vent, comme pour avertir de l’imminence d’une menace. Il pressa le pas, la tête baissée pour mieux affronter les effluves glacés. Les brumes disparurent comme par enchantement. Bientôt, quelques gouttes de pluie mêlées de neige commencèrent à tomber. Dans un champ proche, des corbeaux s’envolèrent sur le passage du religieux en croassant lugubrement, comme pour annoncer un funeste présage.
Une inquiétude le tenailla.
Mes jeunes frères sauront-ils conserver le silence ?
Il était presque arrivé à l’entrée du village lorsqu’il aperçut, au détour d’un bosquet, à environ une cinquantaine de mètres de lui, un chevalier en haubert et en armes qui stationnait au milieu du chemin sur son destrier. De la buée sortait des naseaux du cheval qui piaffait d’impatience. Son cavalier restait cependant silencieux et immobile, maîtrisant parfaitement sa monture d’une main ferme. Par la fente horizontale du heaume cylindrique, on pouvait imaginer deux yeux attentifs aux moindres gestes du moine. L’écu de l’homme arborait des armoiries qui n’étaient pas familières au religieux. D’or à deux chevrons de gueules, il comportait une sainte croix, d’argent dans sa partie supérieure. Frère Jehan se doutait qu’il s’agissait d’un ordre de chevaliers monastiques, mais cet ordre ne lui était pas connu.
Cet homme respire la mort…
Il s’écarta sur le bord du chemin pour lui laisser la place. Le cavalier ne bougea pas.
Le moine fit quelques pas en avant.
L’homme en armes demeura immobile, telle la Faucheuse attendant son heure.
Frère Jehan sentit l’inquiétude monter rapidement en lui.
Aurions-nous été dénoncés à la Sainte Inquisition ?
Il décida de rester naturel, autant que possible, pour donner le change.
– Sire cheualier, u erres vos ? [Sire chevalier, où allez-vous ?], questionna-t-il.
Le silence fut la seule réponse. Le moine avança donc lentement pour tenter de passer sur le côté droit du chemin. L’homme dégaina prestement son épée. La mort était prête à frapper.
– Sire, leisse m’aller [Sire, laissez-moi passer], quémanda-t-il.
– Vos n’iroiz [Vous ne passerez pas], répondit une voix étouffée par le heaume et lourde de menaces.
Frère Jehan s’arrêta net. Il devait agir.
Vite !
Les précipitations de neige mouillée redoublaient. Le vieux moine jeta un bref regard sur sa droite. Un terrain d’herbes rases et trempées descendait en pente douce à partir du chemin. S’enfuir de ce côté à découvert ne lui laissait aucune chance face au chevalier. En revanche, l’autre côté présentait une pente plus raide qui était couverte de petits rochers et de buissons épineux prospérant jusqu’à la lisière d’une forêt. Le cheval y serait gêné dans son galop et le dénivelé obligerait le cavalier à louvoyer, alors que lui pourrait courir en ligne droite. Il n’hésita pas.
– Je ne morai de t’espee [Je ne mourrai pas de ton épée], lança-t-il comme un défi, à moins que ce ne fût pour se donner du courage.
Il bondit sur le côté gauche, escalada un petit talus en terre et commença à gravir la pente du plus vite que ses mollets parcourus d’épaisses varices le lui permettaient encore. Le cavalier éperonna aussitôt son cheval pour se lancer à sa poursuite. Frère Jehan savait pertinemment qu’en raison de son âge, il devrait se surpasser pour survivre. Les précipitations glaciales et à présent plus vigoureuses rendaient le terrain glissant pour ses vieilles jambes. Son visage ruisselait et il devait cligner des yeux pour éviter les obstacles. De plus, son ventre fort proéminent le ralentissait dans sa fuite.
Est-ce le moyen qu’a trouvé Dieu pour me faire expier mon péché de gourmandise ?
Sans compter force ripailles, qui avaient été souvent suivies de longues beuveries avec frère Gilles…
Jehan ne voulait pas mourir. Pas ici, pas maintenant. Il se jura qu’il ne finirait pas le nez dans la glaise, son cadavre abandonné aux corbeaux et autres charognards. Il tenait tant à revoir le doux soleil d’un printemps fleuri aux feuillages vert tendre et passer du bon temps avec ses frères autour d’une bouteille de vin fin…
Au bout d’une cinquantaine de mètres, le pied droit du moine dérapa sur de la boue argileuse et il tomba brutalement les mains en avant. Il se releva instantanément, mais la chute lui avait coupé le souffle. En tournant vivement la tête, il constata avec appréhension que le cavalier avait réduit son écart. Il essaya donc d’accélérer sa course malgré la raideur de la pente.
Viste… Viste…
Il faut courir plus vite…
Par malchance, dans sa précipitation, sa robe s’accrocha dans des ronces, heureusement sans trop le ralentir. Derrière lui, il entendait distinctement le chevalier encourager sa monture. Par peur de perdre un temps précieux, il n’osait cependant plus regarder derrière lui pour estimer son avance. Le bruit des sabots du cheval et de son souffle puissant se rapprochait dangereusement.
Mon Dieu, donnez-moi la force de réussir !
Il fallait tenir bon, continuer à courir et ne plus ralentir malgré l’air qui manquait à ses poumons.
Peour… Grant peour…
L’effroi, l’immense peur viscérale qui le submergeait décuplait sa capacité à s’enfuir, mais faisait malheureusement trembler ses jambes et rendait ses pas maladroits. Il devait absolument rester concentré pour ne pas se laisser déborder par la panique. Bien garder en vue la lisière de la forêt et s’attacher à cet unique objectif. Ne pas penser au glaive épais qui vous poursuit, au froid métal qui pouvait transpercer votre dos à tout moment et vous paralyser instantanément dans une effroyable douleur.
Dolor…
Encore un effort, oublie la peine…
Il s’encouragea. Il ne terminerait pas son existence ici, le nez dans la glaise. Il pouvait réussir à s’échapper. Il survivrait.
Oïl… Seur ! [Oui… C’est sûr !]
Il se persuada ainsi qu’il avait une chance de s’en sortir. Une faible chance, mais une chance quand même. Tout n’était pas perdu. La pente s’arrondissait vers le sommet jusqu’à devenir un faux plat. Il allait atteindre son but. Les premiers chênes étaient à portée de main. La forêt était sombre et touffue, il pourrait se faufiler entre les arbres. Là était son espoir de survie. Il était à bout de souffle et épuisé, mais il allait réussir.
Le vieux moine mettait toutes ses forces dans sa fuite, la bouche grande ouverte à la recherche de l’air qui entrait péniblement dans sa gorge en un sifflement rauque. Malgré la douleur éprouvée par son corps chenu, la crainte de la mort lui donnait l’énergie du désespoir.
Jésus, sauve-moi, je t’en supplie ! Pardonne-moi d’avoir douté !
Oublier les poumons qui brûlent, les jambes qui s’alourdissent et l’esprit qui s’obscurcit.
Corir…
Courir, sans ralentir.
Ne tresbuchier…
Ne plus trébucher.
… glissier…
Éviter absolument de glisser. Le bois salvateur approche.
Forest…
La forêt est là, à portée de tes vieilles jambes !
Il était tout près de s’engager au milieu des premiers arbres lorsque le cavalier le rattrapa.
La lame émit son sifflement mortel. La tête ensanglantée de frère Jehan tournoya un instant dans les airs avant de rebondir lourdement sur le sol, pour finir sa course au milieu des bruyères, tandis que son corps exténué basculait en avant vers le tapis de neige molle.
Il ne reverrait pas le printemps accompagné du chant mélodieux des oiseaux et n’entendit pas, heureusement pour lui, le croassement des corbeaux qui se rapprochaient lentement de sa dépouille.
Ad perpetuam rei memoriam…