3 - Madon

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3 MadonDe nos jours. Guatemala, village de Santiago Atitlán : juillet, 2 h 45 du matin. Le chien aux poils blancs crasseux dormait, allongé sur la terre battue, juste derrière un muret décrépi qui l’abritait du vent. Quelque chose le réveilla. Il releva la tête et observa autour de lui en tendant l’oreille. Tout était calme dans le petit bourg planté sur les pentes d’un volcan. Il voulut conforter cette impression et leva sa truffe pour mieux capter la moindre odeur suspecte. Il ne sentit rien d’anormal. Rassuré, il réinstalla donc confortablement son museau sur ses pattes avant pour retrouver son sommeil. Quelque chose d’inhabituel l’empêcha cependant de se rendormir. Il se releva péniblement, étira sa maigre carcasse puis gratta son flanc gauche pelé avec sa patte arrière. Il sortit ensuite en trottinant de la ruelle aux murs barbouillés de mauvaise peinture blanche et atteignit la petite place du village, face à la vieille église de style baroque. La veille avait été jour de marché et il chercha en zigzaguant, nez à terre, le moindre indice de résidus de nourriture. Mais les gens d’ici étaient pauvres et il ne trouva rien de consistant à se mettre sous la dent. Il ne fallait, de toute manière, guère espérer découvrir des restes de poulet, mais au mieux quelques haricots rouges très épicés qui provoqueraient chez lui de sonores flatulences ou, pour les jours de chance, des miettes de tortillas pas trop rances. L’animal se dirigea alors vers la rue principale qui descendait en pente douce vers le lac Atitlán. Les eaux indigo, qui emplissaient la caldeira pendant le jour, avaient pris l’apparence d’une masse noire qui brillait faiblement de la froide luminosité de la pleine lune. Un frémissement du vent parcouru la surface. Uqux Cho, l’esprit maya des lacs, semblait encore flotter au-dessus des eaux. Arrivé au milieu de la voie, le chien stoppa net, les oreilles aux aguets. Le souffle frais des hauts plateaux soulevait la poussière du sol et faisait tournoyer de vieux détritus en papier. Il aurait eu peur de cette brise s’il avait connu la légende qui racontait qu’il s’agissait du souffle d’un esprit prisonnier des flots et qui criait vengeance. Mais ce n’était pas cela qui l’inquiétait. Il porta un instant son attention vers le petit cimetière aux modestes tombes peintes de symboliques couleurs vives en mémoire des défunts. Toutes ces bizarreries des coutumes humaines dépassaient son entendement canin. Tout en bas, les vieux pontons d’accostage en bois vermoulu semblaient arrimés de toute éternité à la plage de sable volcanique où reposaient quelques barques de pêche rectangulaires dont le fond plat était usé par des années de labeur. Tout était calme. Comme d’habitude. Comme toujours. Brusquement, des colonnes de lumière blanche s’élevèrent les unes après les autres dans le ciel. Elles provenaient du flanc boisé de San Pedro, un des trois volcans qui entouraient le lac, comme des sentinelles prêtes à régurgiter leur lave. Le chien gémit de peur et recula en baissant craintivement la tête. Puis il se ressaisit et aboya de manière continue pour donner l’alerte. Au bout de quelques minutes, une lampe s’alluma au premier étage d’une petite masure sans style et un villageois sortit la tête par une fenêtre pour l’insulter. Bientôt, tous les chiens du village se lancèrent dans un festival sonore de jappements frénétiques et hurlements désespérés à la mort. Les volets des maisonnettes s’ouvrirent les uns après les autres, chacun se questionnant sur l’origine de ce tintamarre. Petit à petit, les villageois émergèrent dans les rues les yeux encore ensommeillés, puis rapidement écarquillés devant ce spectacle inhabituel. Les voix cristallines d’un chœur d’enfants s’ajoutèrent aux lumières aveuglantes qui perçaient entre les conifères. Juste à côté, un peu plus à droite, une silhouette opalescente apparut, quelques brefs instants. Elle semblait flotter au-dessus du sol, tel un fantôme en errance. N’importe qui aurait blêmi à cette vision spectrale glissant entre les arbres. Les gens d’ici n’étaient pourtant pas effrayés par ce fantôme qui surgissait du néant. Bien au contraire. Ils avaient une certitude dans leur cœur, à la vue de cette apparition divine. Elle était enfin revenue, leur sainte mère, leur protectrice, celle qu’ils avaient si souvent implorée depuis tant d’années. – Virgen de Guadalupe ! s’exclama une jeune Indienne tzutuhil qui tomba à genoux en faisant le signe de croix. Rapidement, plusieurs autres femmes l’imitèrent et se mirent à prier la Sainte Vierge, les larmes aux yeux. Dios te salve, María, llena eres de gracia… Leur ferveur était palpable. Notre-Dame de Guadalupe était auparavant apparue en 1531, sur une colline au nord de Mexico, à Juan Diego Cuauhtlatoatzin qui l’avait décrite comme « éblouissante de lumière ». C’était à nouveau elle, il n’y avait pas de doute, elle ne les avait pas oubliés. Leurs corps étaient exténués par l’arrachage d’une piètre pitance à un sol ingrat, mais l’espoir se lisait sur leurs visages de parchemin burinés par le frais climat des Hautes Terres, tandis qu’ils tendaient leurs pauvres mains, afin d’implorer la bienveillance divine en pardon du péché originel. Pourtant, quelques-uns des Indiens eurent des doutes et pensèrent immédiatement à ce fourbe de Maximón, qui avait autrefois protégé le village en y chassant les démons, puis s’était retourné contre les habitants en s’amusant à leur jeter des sorts. Depuis, on ne savait jamais si ses actions allaient être bienfaisantes… ou maléfiques… Demain, pour attirer ses bonnes grâces, ils devraient donc faire de nouvelles offrandes d’alcool de maïs et de cigarettes aux pieds de sa statue en bois, revêtue d’un costume traditionnel et d’écharpes de soie colorée. Avec Maximón1, on ne savait jamais… 1 À la fois divinité maya, saint et Judas, Maximón est le protecteur du village de Santiago Atitlán, que les habitants vénèrent et craignent à la fois.
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