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FantômeClaire chercha fébrilement le papier annoté de la main de son mari et regarda même sous le bureau pour voir s’il n’était pas tombé par terre. Elle fouilla partout, sur les meubles et le sol de chaque pièce du rez-de-chaussée, en essayant de se souvenir où elle avait bien pu le déposer.
Non, finalement, elle était sûre de l’avoir laissé sur le bureau. Quelqu’un était entré et l’avait pris, c’était certain.
Elle eut une pensée oppressante.
Et si cet individu était encore dans le pavillon ?
Que devait-elle faire ? Appeler la police ? Pour se plaindre de quoi ? Qu’un papier avait disparu sur un meuble ?
Et le portable de Pierre qui ne répond toujours pas…
Après un bref moment d’affolement, elle se ressaisit et décida de contrôler systématiquement la maison, pièce par pièce. Munie de son couteau de cuisine, elle s’engagea dans le couloir et retraversa le salon. Dans la salle à manger, elle se pencha pour regarder sous la grande table en bois et entre les pieds des chaises qui l’entouraient. Elle ouvrit ensuite toutes les portes de chaque pièce de l’habitation, jusqu’à leur fin de course contre le mur, afin de bien vérifier que personne ne se cachait derrière. Dans la salle de bains, elle tira le rideau de douche pour inspecter le contenu de la baignoire. Dans la cuisine, elle fouilla même les placards situés sous l’évier.
Rien…
Mais il restait à examiner la cave. Cette épouvantable cave. Claire détestait le sous-sol du pavillon. Il était mal éclairé et poussiéreux et elle ne s’y aventurait que rarement. Elle était en effet sujette aux allergies et s’angoissait toujours à l’idée d’avoir une violente crise d’asthme, particulièrement lorsqu’elle était seule.
Sans parler des cafards…
Il fallait quand même en avoir le cœur net. D’un pas décidé, elle retourna chercher une lampe torche dans le bureau, ouvrit la porte du couloir donnant accès au sous-sol et appuya sur l’interrupteur. Une ampoule crasseuse qui pendait au bout de son fil électrique éclairait à peine l’étroit escalier qui présentait une pente raide. Elle en descendit les marches avec précaution. Arrivée en bas, elle jeta d’abord un coup d’œil dans le petit cellier situé à gauche et tourna ensuite sur sa droite vers la pénombre de la grande cave qui se transformait en totale obscurité à l’autre extrémité. Le plafond de celle-ci était de deux mètres de hauteur, mais compte tenu de la déclinaison du terrain sur lequel était construit le pavillon, il ne faisait plus qu’un mètre soixante à l’autre extrémité et il fallait marcher courbé au milieu des cartons qui jonchaient le sol. Bien qu’ils aient emménagé deux ans auparavant, ils n’avaient pas eu encore le courage de tout ranger. Il restait encore là, pêle-mêle, de vieux vêtements, des ustensiles de cuisine et surtout de nombreux ouvrages historiques de la bibliothèque de Pierre.
Claire promena fébrilement le faisceau de la lampe dans toute la cave. Elle vérifia chaque recoin, mais ne trouva rien. Après avoir jeté un dernier regard sous l’escalier, elle décida donc d’aller contrôler l’étage du pavillon, pas mécontente de quitter ces lieux sinistres qui sentaient l’humidité.
La jeune femme monta les escaliers très lentement, marche par marche, jusqu’en haut de l’habitation. Il lui semblait que sa respiration et le moindre de ses mouvements provoquaient un bruit épouvantable qui signalerait son emplacement exact à un éventuel intrus. Arrivée sur le palier du premier étage, elle s’arrêta un court instant pour réfléchir. Les portes des trois chambres se faisaient face. Celle de gauche était ouverte et laissait filtrer une pâle lumière lunaire. La porte du fond était fermée et celle de droite était entrebâillée sur un noir absolu. Le cœur de Claire s’accéléra. Quelle que soit la porte qu’elle pousserait, quelqu’un pouvait la surprendre par-derrière.
Il fallait quand même qu’elle se décide.
Courage, ma vieille !
Elle commença par la chambre de gauche. Il fallait éclairer et elle avait peur qu’on lui attrape subitement la main lorsqu’elle pénétrerait le bras dans l’espace. L’idée de se faire agresser et v****r la terrorisait. Elle respira un grand coup pour se donner du courage. En tâtonnant, elle atteignit avec difficulté l’interrupteur et l’actionna. Après avoir jeté un œil dans la pièce, elle se glissa prestement dans celle-ci de peur d’être attaquée dans le dos. Elle se mit ensuite à genoux pour vérifier qu’il n’y avait personne sous le lit et ouvrit également l’armoire à linge. Ne découvrant rien, elle décida de contrôler la chambre dont la porte était restée entrouverte. Reprenant sa tactique du rez-de-chaussée, Claire poussa cette dernière jusqu’à ce que le battant touche le mur. Elle ne trouvait cependant pas l’interrupteur électrique.
Bon sang ! Où est-il ?
Du fait qu’elle se tenait courbée, prête à se défendre avec son couteau de cuisine, elle cherchait l’interrupteur beaucoup trop bas. Ses doigts, rendus moites par le stress, finirent par le repérer et la pièce s’éclaira d’une luminosité blafarde.
La chambre, qui devait servir pour le premier enfant du couple, était vide de tout meuble et occupant. Il restait encore à ouvrir la dernière porte.
Claire Demange n’aimait pas cette pièce. Son mari n’avait pas eu le temps de faire des travaux et une vieille tapisserie marron foncé lui donnait un air lugubre. S’il y avait quelqu’un, il ne pouvait plus se cacher que là. Elle retint sa respiration et sentit une goutte de transpiration couler lentement le long de son cou. Elle ne savait plus si c’était lié à la chaleur ou à l’effroi qu’elle éprouvait, mais il fallait absolument qu’elle en ait le cœur net. Claire tendit les doigts vers la poignée. Sa main se mit brusquement à trembler nerveusement. Son souffle s’accéléra et son estomac se noua. Elle tenta de respirer régulièrement pour se calmer. Mais la peur était là, tenace, insidieuse. Elle avait ce côté vicieux de faire perdre ses moyens quand on en avait le plus besoin. Claire se sentait paralysée mais, dans le même temps, tous ses sens étaient en éveil. Elle finit par se ressaisir, agrippa fermement la poignée et ouvrit brutalement la porte.
Son cœur bondit à la vue de la silhouette qui se tenait debout devant elle.
Un être fantomatique, habillé d’un linge blanc et d’une pâleur mortuaire lui faisait face.
Elle hurla et eut un mouvement de recul qui lui fit presque lâcher son couteau.
L’apparition en face d’elle fit de même…
Ce n’était que sa propre image qui se reflétait dans la vitre de la porte-fenêtre.
Point de spectre, ici, mais ses cheveux défaits, son teint clair surmontant sa chemise de nuit blanche.
La pièce était bien vide.
Claire avait eu peur de son propre aspect.
Quelle idiote !
Épuisée par la tension nerveuse soudainement relâchée, elle retourna dans sa chambre et s’assit sur son lit pour retrouver son calme. Elle n’y resta cependant qu’un instant et se ressaisit pour aller revérifier systématiquement que toutes les ouvertures, portes d’entrée et fenêtres du pavillon, étaient bien bouclées.
Son travail terminé, elle fut un peu plus rassurée et décida d’aller se doucher. Elle avait tellement transpiré sous l’effet de l’angoisse que sa propre odeur lui répugnait. Son visage, qui se reflétait dans le miroir de la salle de bains, lui apparut marqué par l’épuisement nerveux. Quant à son teint de peau, d’ordinaire pâle, il lui paraissait désormais cadavérique.
Elle se déshabilla prestement et entra dans la douche avec empressement. Le large pommeau de celle-ci diffusait des jets en abondance sur son corps mince. Elle laissa l’eau tiède lui masser la tête pendant un long moment. De fins ruisseaux glissaient sur son visage et son dos en de douces caresses qui se prolongeaient jusqu’à ses mollets. Cela lui fit un bien fou. Claire eut l’impression que son cerveau se vidait de la tension accumulée.
Elle venait de se saisir du gel douche et de commencer à se savonner lorsqu’elle crut entendre un nouveau grincement. Elle tendit l’oreille.
Était-ce vraiment un bruit ou le fruit de son imagination ? Ayant fouillé la maison de fond en comble, elle se convainquit qu’elle était assurément seule.
Arrête de divaguer, imbécile !
La jeune femme finit de se laver, se sécha et étala une crème de nuit sur son visage en massant lentement du bout des doigts son front et ses pommettes, puis en tapotant légèrement le contour de ses yeux.
Les hommes ne savent pas ce qu’ils perdent à ne pas se faire du bien !
Elle monta ensuite se coucher, non sans avoir placé au préalable une chaise contre la porte de la chambre et posé le couteau de cuisine sur sa table de nuit. Elle s’allongea sur le côté gauche, contrairement à son habitude, préférant en effet être face à la porte d’entrée de peur d’être surprise par-derrière dans son sommeil. La présence rassurante de Pierre dans le lit lui manquait terriblement et elle n’arrivait pas à se calmer. Elle se demandait si elle avait bien vérifié tous les endroits où pouvait se cacher quelqu’un et elle visualisait mentalement son passage dans les différentes pièces pour être tranquille. Malgré cela, elle ne fut pas apaisée.
Le siège derrière la porte sera-t-il suffisant pour t’alerter en cas d’intrusion ?
À un moment, au milieu d’un demi-sommeil, elle sursauta brutalement, croyant avoir senti une présence menaçante dans la chambre, debout au pied de son lit. Couverte de sueur, elle alluma un instant sa lampe de chevet pour s’assurer qu’il n’y avait personne. Il n’y avait rien que la tapisserie bleue et un poster de paysage de montagne. Avant de reposer sa tête sur l’oreiller, elle ne put s’empêcher de d’écouter pour vérifier qu’il n’y avait pas quelqu’un sur le palier de l’étage, juste derrière la porte.
Nerveuse, elle se tourna et se retourna sans cesse dans le lit. Comme elle en avait l’habitude lorsqu’elle était enfant, et comme pour mieux se protéger, elle se couvrit avec le drap jusqu’aux oreilles. Elle se pelotonna ensuite en recroquevillant ses jambes, dans une position fœtale protectrice. L’idée que, pendant la nuit, on puisse lui saisir un bras ou un mollet qui dépasserait des linges l’aurait empêchée de dormir. Pour se rassurer, elle caressa avec le pouce et l’index la croix qu’elle portait au cou. Le bijou appartenait à sa mère récemment décédée d’un cancer. Elle n’était pas croyante, mais il lui semblait que ce petit objet lui apportait une présence maternelle protectrice.
Finalement, sans s’en apercevoir, Claire finit par trouver un sommeil profond qui ne tarderait pas à être troublé.