6 - Oculum

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6 OculumAu début, il y eut une lumière. Une luminosité blanche, crue, agressive, qui lui éclaboussait le visage. Le prêtre tourna la tête vers la droite et comprima le plus possible ses paupières fermées pour se protéger de l’éclairage. Il voulut mettre ses mains devant ses yeux meurtris, mais il était retenu couché sur le dos avec les bras attachés en croix au niveau des poignets. Il essaya de remuer ses jambes, en vain, car ses pieds étaient eux aussi solidement ligotés. Des liens en cuir, fortement serrés, lui rentraient dans les chairs au moindre mouvement. Il régnait dans la pièce une douce température qui lui fit cependant du bien, en raison de sa nudité. Il avait énormément souffert du froid dans le cachot et il frissonna encore à l’image de ce souvenir pénible. Son estomac lui rappela toutefois bruyamment qu’il n’avait rien mangé depuis un long moment, et surtout, qu’il avait très soif. Sa langue collait au palais et il avait du mal à saliver. François Montaigu chercha à savoir où il était et fit un effort pour entrouvrir progressivement les paupières. Il distingua à la droite de ses pieds un ordinateur surmonté d’une webcam, ainsi qu’un petit bureau métallique gris. Sur sa gauche, se trouvait un second ordinateur et, contre le mur, des étagères sur lesquelles reposaient différents bocaux remplis de liquides, sans doute des conservateurs chimiques. Certains contenaient en effet des cadavres d’araignées, crapauds, scorpions, serpents, rats et autres espèces répugnantes… Deux récipients, de plus grande taille, semblaient renfermer des morceaux de chair humaine desquels il préféra détourner son regard. Dans un coin de la pièce, sous un évier blanc, un seau et une serpillière expliquaient l’odeur de détergent qui prédominait dans l’espace. Mais surtout, trop près de l’endroit où il était couché, beaucoup trop près, il y avait cette petite table sur roulettes recouverte d’un drap bleu sur lequel reposaient scalpels, ciseaux et pinces soigneusement rangés. Il ne pouvait détacher ses yeux de ces ustensiles inquiétants et la peur, une peur sourde et profonde, s’insinua immédiatement en lui. TU AS PEUR DE TON CHÂTIMENT ? Sa soif et sa faim étaient désormais oubliées. La petite table et ses outils tranchants l’obnubilaient à présent, au point que son regard, comme hypnotisé, avait du mal à regarder autre chose. Il se ressaisit cependant et chercha à nouveau un moyen de se libérer de ses liens, mais ce fut peine perdue, car il était très solidement maintenu par les sangles. La pièce en béton nue était dépourvue de fenêtre et il comprit qu’il était inutile d’appeler à l’aide. Son regard vint alors scruter la table métallique sur laquelle il était ligoté et il fut horrifié de voir que celle-ci était parcourue de rigoles partant du centre et aboutissant en étoile à un canal plus large qui faisait le tour du meuble et dont la fonction était sans doute de recueillir du sang. Cela lui rappela un reportage télévisé sur les camps d’extermination nazis et les terrifiantes expériences qui y étaient menées en matière de vivisection humaine. L’effroi lui noua instantanément la gorge. Il chercha une solution pour s’échapper en essayant d’éviter d’être pris de panique. Il tira de toutes ses forces sur ses attaches, mais ne réussit qu’à se blesser avec les lanières de cuir. Il donna ensuite à son corps un mouvement de balancier pour tenter de faire bouger la table qui restait solidement boulonnée au sol. Un immense sentiment d’impuissance l’assaillit. Il abandonna alors tout espoir de s’échapper et se réfugia dans les prières en pleurant. Mon Dieu, Jésus, pardon d’avoir douté. TON HEURE EST VENUE. Au bout de quelques instants, un bruit de clé dans la serrure de la seule porte de la pièce le fit sursauter. Il baissa les yeux et chercha à voir, entre ses pieds nus, qui pénétrait dans le local. Un homme apparut, vêtu d’une tenue complète de chirurgien : blouse bleue, calot et masque. Il se dirigea vers l’ordinateur de droite et l’alluma, indifférent à la présence du prêtre ligoté sur la table. L’individu était très grand, la peau mate et très maigre. Ses yeux gris ne reflétaient aucune émotion. François Montaigu le reconnut immédiatement. C’était bien lui qui le fixait du regard dans le fond de l’église, lorsqu’il officiait pour la messe. Il pianota un instant sur le clavier et fit le tour de la table d’opération pour mettre en marche le second ordinateur. Les écrans montrèrent une image de face et de profil de la table, ainsi que du prêtre couché dessus. L’abbé sentit son ventre se nouer et sa respiration s’accélérer. Son esprit essayait de refuser l’évidence. Il allait sans doute être filmé pendant que l’homme le torturerait. Pour protéger ses yeux des éclaboussures, l’inconnu posa des lunettes de protection en plastique sur son nez, après avoir enfilé calmement des gants en latex fin. Il se présenta en face de la petite table à roulettes et regarda avec attention les ustensiles. Il contrôla consciencieusement l’état des lames des scalpels, ciseaux, sondes, écarteurs, dilatateurs rectaux, crochets et scies, ainsi que la propreté des différentes pinces en les orientant vers la lumière. Il actionna plusieurs fois un sécateur de thorax pour en vérifier le bon fonctionnement. Sa future victime le voyait agir avec des yeux hallucinés par l’horreur de la situation. Il avait parfaitement compris que la table ne comportait aucun nécessaire pour points de suture et encore moins de produits anesthésiants. Je vais être découpé à vif ! Satisfait de son travail d’inspection de ses outils, le chirurgien entreprit de les placer rigoureusement parallèles les uns par rapport aux autres. – Qui êtes-vous ? demanda Montaigu d’un ton angoissé. Que me voulez-vous ? Il chercha à faire sortir l’homme de son silence. Il fallait absolument nouer un contact, éveiller de l’empathie chez cet individu qui avait obligatoirement une âme, comme chaque être humain créé par Dieu sur cette terre. – Je m’appelle François Montaigu… Je suis prêtre, vous me reconnaissez ? Il continuait à lui tourner le dos, indifférent à ses paroles inquiètes. Au milieu du tintement des instruments de chirurgie, Montaigu crut distinguer des bribes de phrases en latin prononcées à voix basse. Il faut que tu l’empêches de continuer ! Il le faut absolument ! Il devait le raisonner, interrompre ce qu’il se préparait à faire. Le prêtre s’efforça d’adopter un ton compréhensif. – Voulez-vous que nous parlions, mon fils ? L’homme resta imperturbable, semblant l’ignorer totalement. Il vint vers la table, bloqua brutalement la tête du prêtre avec une sorte d’étau à vis et lui serra fortement une sangle en cuir sur le front pour bien immobiliser son crâne. Après un instant de réflexion, il prit un récipient métallique en forme de haricot et un court scalpel. – Qu’allez-vous me faire ? demanda l’homme d’Église d’une voix tremblante en apercevant les mains de l’homme et l’instrument tranchant s’approcher dangereusement de son visage. La réponse fut donnée d’un ton neutre. – Oculos habent et non videbunt. Il ne comprit pas immédiatement. Ils ont des yeux, mais ne voient pas ??? Que veut-il dire ? ARRACHER LES YEUX. François Montaigu hurla comme un dément lorsque la lame effilée vint lui découper proprement la paupière supérieure droite, d’un mouvement semi-circulaire. Ce n’était que le début de sa pénitence…
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