Disparitions-1

2000 Mots
DisparitionsIl était près de quinze heures, et Sweeney approchait du château de Havengear. En traversant les villes de Westhill, puis d’Alford, le jeune inspecteur avait profité des arrêts aux stops pour tenter de se souvenir de ce que, selon Wilkinson, le nom de Havengear était censé lui rappeler. Peine perdue : le vert insolent, mais si apaisant de l’Aberdeenshire, l’avait plus invité à la somnolence qu’à la réflexion. Enfin, dans une longue courbe à gauche, il aperçut une grille en fer forgé noir, assez imposante, cernée par les murs de pierre d’une vaste propriété. Mais aussi par deux policemen. J’y suis… soupira Sweeney, avant de stopper à la hauteur de l’un des agents. – Bonjour. Inspecteur Sweeney d’Édimbourg, se présenta-t-il. On m’a demandé de prendre contact avec le superintendant Rolling. – Je peux voir votre carte ? répliqua sèchement le planton. Tandis que Sweeney fouillait dans sa poche, maudissant le zèle selon lui excessif de l’agent, le second policeman s’était déjà précipité sur la radio embarquée dans sa voiture. Le premier homme contrôla soigneusement l’identité du conducteur, le salua en lui rendant sa carte, puis il rejoignit son collègue. Le jeune inspecteur en profita pour observer les abords, et il remarqua les initiales JC plantées au sommet du portail – Jules César ou Jésus Christ ? sourit-il – ainsi que la caméra de surveillance qui surplombait la grille d’entrée. Du beau matériel, moderne et discret, apprécia-t-il en connaisseur. Quelques instants plus tard, les deux agents signifiaient au visiteur qu’il était autorisé à pénétrer dans la propriété. – Toujours tout droit. À trois cents mètres à la sortie du bois, lui indiqua l’homme qui tenait la radio. Puis la grille pivota automatiquement. Sweeney remercia d’un geste de la main, avant de remonter sa vitre en démarrant. L’Escort s’engouffra sous d’épaisses frondaisons d’aulnes et de hêtres. La piste, sinueuse et recouverte d’une couche de terre sablonneuse, était marquée par de larges ornières gorgées d’eau. Il a plu, constata sobrement l’inspecteur. Puis, tout à coup, le rideau d’arbres s’effaça, dégageant la vue et laissant la place à de vastes pelouses d’un vert parfait. Au milieu de cet écrin surgit alors, majestueuse, l’architecture élancée du château de Havengear. Pour parvenir à l’observer dans son ensemble, Sweeney dut avancer la tête au-dessus du volant et jeter un œil par le haut de son pare-brise. Marrant, songea-t-il, on dirait que les murs sont roses. Et puis c’est bizarre, se dit-il encore, le bas du château donne l’impression d’être plutôt massif, avec des fenêtres étroites qui ressemblent à des meurtrières, tandis que le haut est beaucoup plus stylé, avec trois ou quatre petites tours qui montent vers le ciel. Un curieux mélange de château fort et de Disneyland… Et puis peut-être qu’ils ont un fantôme ! finit par sourire le jeune inspecteur. Mais il se reprocha aussitôt sa bonne humeur : Ne rigole pas trop vite, Archie : s’ils ont fait appel à toi, c’est peut-être que l’endroit a été le théâtre d’un véritable c*****e. Retrouve ton sérieux, et sans tarder ! Plus concentré, Sweeney rangea soigneusement son Escort au milieu d’un parking improvisé, délimité par les tresses bleu et blanc de la police. Il coupa le moteur, récupéra son club de golf sur la banquette arrière, et il s’apprêtait à quitter sa voiture lorsqu’un frisson lui parcourut tout le dos : Great Scott ! jura-t-il, brusquement rattrapé par l’idée qui l’avait taraudé pendant le trajet. Havengear, JC : ça y est. Je me souviens ! Havengear, mais oui… C’est la demeure de James Callahan ! (Voir la VIDEO 1/5) * Tout émoustillé à l’idée de croiser une célébrité du cinéma, Sweeney s’avança d’un pas décidé vers l’entrée principale du château. Sur le perron, il aperçut aussitôt le superintendant Rolling, devisant avec deux experts de la Scientifique. Alexander Rolling, mon ancien instructeur à Tulliallan. Son principal défaut ? songea le jeune inspecteur. Être Britannique ! Un pur produit de Scotland Yard, persuadé d’être infaillible. C’est tout du moins ce qu’il s’efforce de laisser paraître… Intelligent, travailleur, bourru parfois, mais surtout si… suffisant ! Et cette façon insupportable de prononcer "Rrolling", en roulant les R… se souvint Sweeney. À croire qu’il considère les Écossais comme des primitifs, des sous-êtres… Oui, comme des sauvages ! En tout cas, jugea-t-il, c’est toujours le sentiment que j’ai eu… Je le vois mieux maintenant… Toujours les mêmes lunettes larges et carrées – des vitres ! – le front haut, les cheveux grisonnants, le nez long et fin prolongé par une lèvre invisible puis un menton en forme de boule… Sans compter ses costumes de collégien attardé, son loden bleu, et sa casquette vissée jusqu’aux yeux. Une vraie caricature de colonel à la retraite ! – Bonjour monsieur, le salua Sweeney. – Ah oui, Sweeney ! se détourna le superintendant. Ma caution écossaise est déjà là, c’est très bien. Ça va ? – Vous vous souvenez de moi ? s’assura le jeune inspecteur. – Euh… Oui. Tulliallan, n’est-ce pas ? parut hésiter Alexander Rolling. Mais vous ne jouiez pas encore au golf à l’époque ? se moqua son supérieur en observant le sand wedge sur l’épaule de l’Écossais. Les deux Scientifiques en combinaison blanche sourirent de la plaisanterie. – N… Non, répondit Sweeney, un peu gêné. C’est… C’est juste un objet. – Un objet ? Je m’en serais douté, jeune homme. Mais justement, à quoi vous sert-il ? insista le superintendant. – Il… C’est… voulut répondre l’inspecteur. Avant de se raviser : Maintenant ça suffit, Archie ! Ne te laisse pas impressionner. Rolling n’est plus ton instructeur, et tu n’es plus l’un de ses morveux d’élèves. En outre, il essaie de jouer de sa prétendue supériorité britannique. Great Scott ! Ça ne se passera pas comme ça : William Wallace(1) n’est pas mort en vain ! – Si vous me disiez plutôt ce qu’il se passe ? contre-attaqua Sweeney. Quelle est cette affaire qui nécessite ma présence à vos côtés ? Et que faisons-nous chez Sir Callahan ? – Ah ? Euh… Oui, bien sûr ! sourit le superintendant, gêné à son tour. Et voilà le travail, se félicita le jeune inspecteur. Je ne vais pas me laisser marcher sur les pieds par ce benêt mondain ! – Je vous informe tout de suite. Cependant, s’excusa Rolling, il faut d’abord que j’en termine avec ces messieurs de la Scientifique. Monsieur Jeffreys vous donnera les premiers éléments. – Qui ça ? s’étonna Sweeney. – Gordon Jeffreys, c’est le majordome de Sir Callahan. Il vous fera part de son témoignage… Monsieur Jeffreys ! héla-t-il un homme que l’inspecteur n’avait pas encore remarqué, fumant devant la porte. Le majordome écrasa sa cigarette et s’avança. – Monsieur Jeffreys, je vous présente l’inspecteur Sweeney. L’inspecteur vient d’arriver. Il m’assistera dans l’affaire qui nous occupe. Affaire dont je ne sais toujours rien ! maugréa Sweeney. Toutefois, le jeune policier prit le temps de jauger le nouveau venu. La trentaine, plutôt beau gosse, grand, brun, les cheveux coupés en brosse, Gordon Jeffreys portait un costume bleu à rayures agrémenté d’un surprenant œillet à la boutonnière. Un pédant ! le catalogua Sweeney sans trop réfléchir. – Que voulez-vous ? prononça Jeffreys sur un ton hautain. C’est bien ce que je pensais, confirma l’inspecteur. – Je souhaiterais, reprit le superintendant, que vous informiez mon assistant de vos constatations de ce matin. Le temps de terminer ici, et je vous rejoins… – Au bureau ? le devança Jeffreys. – Parfait, acquiesça Rolling. À tout à l’heure, inspecteur. – Vous me suivez ? proposa le majordome. Ce dernier opéra un demi-tour digne d’un cadet de Sandhurst(2) puis il repoussa la porte du château. – Après vous, invita-t-il Sweeney à entrer. Oubliant son appréhension – il allait bientôt croiser une star du cinéma ! –, le jeune inspecteur dépassa Gordon Jeffreys et il s’engouffra dans le vestibule. Mais pour aussitôt s’immobiliser. À ses pieds, marquées par trois repères jaunes, s’étalaient autant de petites taches brunâtres. Dans le prolongement du vestibule, sur un tapis persan, on distinguait une autre tache rouge sombre, beaucoup plus large cette fois, délimitée par deux réglettes graduées de la Scientifique. Enfin, dans les marches d’un escalier en chêne, on dénombrait encore trois repères jaunes disposés à intervalles irréguliers. Du sang ! réalisa Sweeney. Le tapis du hall en est manifestement imprégné, et les autres taches semblent indiquer le déplacement de la victime. Déjà plongé dans ses premières réflexions, l’inspecteur négligea d’observer la décoration intérieure du château de Havengear, de facture moyenâgeuse, aux ogives boisées et romantiques, mais finalement assez kitsch. – Veuillez me suivre. C’est à gauche, lui indiqua Gordon Jeffreys, avant de le précéder à travers un large couloir… Mon bureau, précisa-t-il en ouvrant la seconde porte. Le jeune majordome pénétra le premier, puis il désigna à l’inspecteur les deux chaises libres devant sa table. – Je vous en prie, invita-t-il Sweeney à s’asseoir. Avant de commettre aussitôt une première maladresse : – Vous n’avez pas eu le temps de finir votre parcours ? demanda-t-il, tout en lorgnant d’un œil ironique vers la canne de golf de l’inspecteur. Merci de me faciliter la tâche, se réjouit Sweeney. Profitons de l’occasion pour prendre le dessus. – Monsieur Jeffreys, à partir de maintenant, c’est moi qui pose les questions ! répliqua-t-il sèchement. Vous voulez bien vous asseoir ? et tandis que le majordome s’exécutait, Sweeney déposa son sand wedge à même le sol ; il extirpa tranquillement son dictaphone de la poche arrière de son pantalon, puis il déclencha la b***e. Un "clic" sonore et dérangeant envahit d’un coup le bureau de Gordon Jeffreys… * – Monsieur Jeffreys, pouvez-vous me dire ce qu’il se passe ici ? – Vous n’en savez rien ? – Non. Je viens d’arriver. – Vous êtes bien inspecteur ? Quelle est votre fonction ? – Je suis l’adjoint du superintendant. Mais ça, vous le saviez déjà, s’agaça Sweeney. Toutefois vous avez raison : n’inversons pas les rôles et commençons par les présentations. Monsieur Jeffreys, qui êtes-vous, et quelles sont vos fonctions auprès de Sir Callahan ? retourna-t-il la question. L’inspecteur accrut son avantage en désignant malicieusement la b***e en mouvement de son dictaphone. – Vous… Vous voulez dire… hésita l’homme au costume, perturbé par l’enregistrement de ses paroles. – Vous êtes le majordome, c’est bien ça ? – Si vous voulez, grommela Jeffreys. Ou plutôt je le suis devenu, précisa-t-il. En réalité, j’étais l’agent de Shauna… – Shauna Powers, l’actrice ? La femme de Sir Callahan ? – Oui. Après leur rencontre sur le tournage de Casse de haut vol… – J’ai vu le film deux fois. Excellent. – …et leur mariage, un an plus tard, je suis finalement devenu leur agent, à tous les deux. À leur demande, je suis même venu travailler au château – mais je n’y habite pas – et, petit à petit, Sir Callahan m’a également confié la gestion de son domaine. Parallèlement à mes fonctions d’agent, je m’occupe dorénavant de toute la logistique nécessaire aux activités professionnelles du couple. – En quelque sorte, vous êtes leur homme de confiance ? – On peut dire ça, sourit Gordon Jeffreys, flatté. – Maintenant, abrégea l’inspecteur, venons-en aux faits : qu’est-ce que la police fait chez vous, et pourquoi Sir Callahan ne nous a-t-il pas accueillis ? Est-ce qu’il est en déplacement ? – Mais voyons, s’insurgea le majordome, il a disparu ! – Comment ? – Alors, vous ne savez vraiment pas ? – Qui… Qui a disparu ? bredouilla Sweeney. – Sir James, sa femme Shauna et leur fille Lucy. – Tou… Toute la famille ? – Mais oui ! C’est moi qui ai donné l’alerte ce matin. Le jeune inspecteur détourna le regard, comme s’il avait besoin de réfléchir. Alors c’est donc ça, comprit Sweeney. Si Rolling et moi avons été dépêchés à Havengear, c’est qu’en haut lieu, on craint pour un couple de stars. Effectivement, étant donné les traces de sang dans l’entrée, l’affaire pourrait être sérieuse… Il est temps de faire de cette discussion un interrogatoire digne de ce nom, résolut l’inspecteur. L’Écossais releva les yeux et il les planta aussitôt dans ceux de son interlocuteur : – Monsieur, quels éléments vous permettent de dire que ces trois personnes ont disparu, et à quelle heure avez-vous contacté nos services ? Aïe ! Une double question, se reprocha immédiatement Sweeney. C’est toujours mauvais, je n’aurais pas dû. Comme il le redoutait, Jeffreys ne répondit qu’à la seconde partie de sa demande : – Je suis arrivé au château à neuf heures. Le dimanche, nous prenons notre petit déjeuner tous ensemble. En franchissant la grille, j’ai tout de suite remarqué que les caméras ne fonctionnaient pas. Mais ça ne m’a pas inquiété. – Pourquoi ? – Parce qu’il peut arriver à Sir Callahan, notamment le samedi soir, de demander à la télésurveillance d’interrompre ses enregistrements. – Pour quelle raison ? – Lorsque James et Shauna reçoivent des amis – vous vous doutez qu’il s’agit le plus souvent de personnalités non seulement du cinéma, mais aussi des médias ou de la politique –, ces amis n’ont aucune envie d’être filmés. – Je vois… Et pour hier soir ? – Je ne sais pas. – Pardon ? – Même si nous sommes très proches, James et Shauna ne me communiquent pas toujours les noms de leurs invités. Toutefois… hésita Jeffreys. – Oui ? – À ma connaissance, reprit-il, il me semble qu’ils n’attendaient personne. Shauna m’avait dit vouloir passer une soirée en famille. – Mmm… À ce propos, est-ce que vous auriez une photo ? – Comment ? Vous ne connaissez pas James et Shauna ? Vous n’allez jamais au cinéma ? se moqua le majordome. – Si bien sûr, s’énerva Sweeney. Mais je voudrais voir le visage de leur fille. – Ah oui, vous avez raison, comprit Jeffreys. Pendant que ce dernier cherchait dans un tiroir, l’inspecteur enchaîna : – Quel est son nom déjà ? – Lucy… Mais ses parents l’appellent Liz. Je crois que c’est un clin d’œil, ainsi qu’un hommage, à leur amie personnelle, la grande Liz. – La… La grande Liz ? – Elizabeth Taylor ! s’indigna Jeffreys. Elle et Sir James se connaissent bien. Elle a même séjourné au château, il y a quelques années. – Ah ? Euh… Évidemment, déclara Sweeney, penaud. Et quel âge a-t-elle ? essaya-t-il encore. – Qui ça ? Elizabeth Taylor ? Vous ne savez pas que… – Mais non ! pesta l’Écossais. La petite ?
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