Le majordome ignora la question et s’exclama :
– Ah, la voilà ! et il remit à l’inspecteur une grande photo en couleur.
– Sur celle-là, ils sont magnifiques. Nous l’avons prise le mois dernier sur les pelouses du château, lors de la garden-party que j’avais organisée pour l’anniversaire de Shauna.
L’inspecteur s’empara du cliché. Aussitôt, son visage d’habitude si inexpressif parut traduire une grande surprise. Car si les sourires ravageurs de Sir James, septuagénaire à la forme insolente, et de Shauna Powers, brune incendiaire de quarante ans sa cadette, étaient mondialement connus, celui de la petite fille que leurs deux bras enserraient, était en revanche plus inattendu.
– Elle est…
– Oui. Thaïlandaise, comprit Jeffreys. James et Shauna ont eu beaucoup de chance : moins d’un an après leur demande d’adoption, une réponse positive est arrivée pour Lucy. Ils sont allés la chercher à Bangkok… Vous ne vous souvenez pas ? poursuivit-il. Les magazines en ont beaucoup parlé. Sur ce coup-là, je me suis bien défendu. J’ai même eu la couverture de…
– Quel âge a-t-elle ? interrompit Sweeney les péroraisons de l’agent.
– Déjà cinq ans. Elle est mignonne, non ?
L’inspecteur ne répondit pas, comme s’il était subitement troublé. Cinq ans ? Cinq ans et orpheline, comme moi, à la mort de mes parents… Je ne pensais pas… Ho ! Hé, Archie ! réagit Sweeney. Secoue-toi ! Ce n’est pas parce que tante Midge t’a entraîné sur ce terrain à midi, qu’il faut te laisser aller. Revenons à nos moutons.
– Est-ce que je peux la conserver ? enchaîna l’Écossais.
– Heu… J’en ai déjà donné une au superintendant.
– Merci, s’empressa de répondre Sweeney, et il empocha la photo. Vous disiez, continua-t-il, que vous étiez arrivé ce matin vers neuf heures. Qui d’autre était là ?
– Personne. Le samedi soir constitue le seul moment d’intimité pour la famille. Tous les employés doivent avoir quitté le château avant dix-neuf heures, et la reprise du travail se fait le dimanche soir.
– Mmm… Et vous ?
– Quoi moi ?
– Oui, vous : à quelle heure les avez-vous quittés ?
– Il était… Oui, environ dix-neuf heures trente, juste avant le retour de Sir James.
– Sir Callahan n’était pas là à votre départ ?
– Non. Il était parti faire une course en ville.
– Alors comment savez-vous qu’il a disparu du château, puisqu’il n’était pas encore rentré ?
La mine de Gordon Jeffreys se renfrogna, traduisant à quel point les questions du jeune inspecteur commençaient à l’agacer.
– Lorsque j’ai appelé la télésurveillance ce matin, répondit-il, l’employé m’a confirmé que c’était bien Sir James qui lui avait demandé, un peu après vingt heures, de couper le système.
– Mais Sir Callahan n’a pas obligatoirement téléphoné depuis le château ?
– Si, j’ai vérifié avant de vous alerter. Sur l’enregistrement d’hier soir, on voit Sir James qui franchit la grille au volant de son 4x4, une Range Rover noire. On le reconnaît parfaitement.
– À quelle heure ?
– Dix-neuf heures quarante-deux ! s’énerva Jeffreys. J’ai déjà montré trois fois la b***e à votre chef.
– Après ? poursuivit calmement Sweeney.
– Après ça, plus aucun mouvement jusqu’à la coupure de vingt heures cinq. Mais ce matin, le 4x4 n’était plus là.
– Pourtant j’ai vu deux voitures vertes stationnées à l’écart du parking de police, en arrivant tout à l’heure.
– La Jaguar de Shauna – les clés sont encore au salon, précisa le majordome – et ma petite Bentley.
– Y a-t-il d’autres véhicules au château, dans un garage par exemple ?
– Non. Aucun garage.
– D’accord. Et alors, ce matin ?
– Je vous l’ai déjà dit : je suis arrivé à neuf heures, comme d’habitude… Je suis allé au bureau, j’ai préparé mon intervention du petit déjeuner – c’est souvent là que je présente à James et Shauna les scripts qui nous arrivent – mais comme rien ne bougeait, vers neuf heures trente, j’ai décidé d’aller vérifier s’ils dormaient encore. Généralement, la petite Lucy est debout dès sept heures. Elle allume la télévision et vient faire un bisou à "tonton Gordon" lorsque j’arrive.
– Et pas ce matin ?
– Non, rien. Alors je suis allé écouter au bas de l’escalier, mais c’est aussi à ce moment-là que j’ai vu la tache de sang sur le tapis du vestibule.
– Pas en entrant ?
– Non. Le tapis possède plusieurs motifs de couleur, je n’ai pas fait attention. Et puis la routine, sûrement : je ne pensais qu’à me rendre au bureau.
– Ensuite ?
– Ensuite, j’ai voulu monter au premier étage. Mais j’ai remarqué les autres taches sur les marches. Je me suis dit que quelque chose n’allait pas, que quelqu’un avait dû se blesser. J’ai appelé, mais personne n’a répondu. Alors, en faisant attention à mes pas, je suis monté dans les chambres. Mais il n’y avait personne. Les lits n’avaient même pas été défaits.
– Ou ils avaient déjà été faits, proposa Sweeney.
– Euh… Je n’y avais pas pensé.
– Continuez, le pria-t-il. D’autres traces ?
– Non, aucune dans les étages. J’ai cherché et appelé dans tout le château : personne. Et c’est en sortant, pour aller voir dans le parc, que j’ai remarqué l’absence du 4x4.
– Mmm… Est-ce que des affaires ont été emportées ? Des valises ?
– Je n’ai pas vraiment vérifié.
– Vous auriez dû… continua Sweeney de déstabiliser Jeffreys.
– Mais… Mais je ne crois pas qu’ils aient pris quoi que ce soit, termina le majordome. À part leurs papiers.
– Vous en êtes sûr ?
– Oui, je connais le tiroir où ils les rangent, et ils ont tout emporté… Alors, comme j’étais inquiet, reprit-il, j’ai appelé la télésurveillance et puis j’ai visionné la fin de l’enregistrement. Sans résultat.
– Pouvez-vous couper les caméras depuis le château ? voulut savoir l’inspecteur.
– Oui, bien sûr. Mais si on le fait sans prévenir la sécurité, celle-ci téléphone. Et si l’appel de contrôle ne leur semble pas concluant – il faut échanger un mot de passe – l’agence envoie un véhicule avec deux gardes et un chien. C’est pour cette raison que James les a tout d’abord appelés, hier soir.
– Sir James leur a donné le mot de passe ?
– Oui, évidemment. Tout leur a paru normal.
– Et ce mot, qui le connaît ?
– James, Shauna et moi.
– C’est tout ?
– Oui.
– Mmm…
Sweeney réfléchit quelques instants, avant de reprendre :
– Vous dites qu’ils avaient prévu de passer un week-end en famille. Ils sont peut-être partis à la campagne ?
– Mais non ! s’offusqua Jeffreys. Pas sans me prévenir.
– J’imagine que vous avez cherché à les joindre ?
– Oui. Juste après avoir constaté l’absence du 4x4. Et c’est précisément le résultat de cet appel qui m’a poussé à vous alerter.
– Pourquoi ?
– Mais parce que leurs deux portables sont restés au château ! À chacun de mes appels, les sonneries ont retenti dans le salon. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de vous appeler.
– Vous avez fait le 999(3) ?
– Bien sûr que non ! Pour que les photographes envahissent le parc ? Vous êtes fou !... Il nous est même arrivé de trouver des paparazzi jusque dans les arbres. Vous n’imaginez pas ce qu’ils nous font vivre, même si la situation s’est améliorée depuis un an.
– Monsieur Jeffreys, qui avez-vous appelé ? insista Sweeney.
– Mais notre ami Sir Everton, le secrétaire d’État à la Culture. Il m’a dit qu’il alerterait son collègue de l’Intérieur et, vers midi, le superintendant Rolling était déjà là.
– Je vois… soupira le jeune Écossais, écœuré. Puis il enchaîna :
– À votre avis, où sont-ils partis ?
– Mais si je le savais, s’emporta Jeffreys, vous ne seriez pas dans mon bureau à enregistrer tout ce que je dis !... Au fait, s’inquiéta-t-il brusquement, vous n’allez pas vous servir de cette b***e ?
– Pour les besoins de mon enquête, si bien sûr.
– Non, je voulais dire : aucun risque vis-à-vis des médias ?
– Non non, sourit Sweeney.
– J’insiste, martela l’agent. Pour l’instant, rien ne doit filtrer dans la presse. Sir Everton m’a assuré qu’il y veillerait personnellement.
– Qui vous a dit ça ?
– Mais Sir Everton, le ministre !
– Ah oui… se souvint l’inspecteur, peu impressionné.
– Dans l’immédiat, ajouta Jeffreys, soyons clairs : tant que je n’aurai pas eu de nouvelles de Sir James ou de Shauna, toute médiatisation est interdite. Elle ne nous sert pas.
– Dans l’immédiat, dites-vous… Mais plus tard ? ironisa Sweeney.
En voilà un qui ne perd pas le nord, jugea l’Écossais, brusquement agacé. Ce dernier finit même par éteindre son dictaphone.
– Bon, je vous laisse, lança-t-il au majordome, et il rempocha son appareil. Mais vous restez à notre disposition. Est-ce que je peux avoir votre numéro de portable ?
– Je l’ai déjà donné à votre chef. Vous connaissez le chemin ? le congédia Jeffreys.
Définitivement impatienté par la suffisance de son interlocuteur, Sweeney récupéra son club de golf, avant de sortir sans se retourner. Puis il se dirigea vers le vestibule.
Parvenu devant les traces de sang, l’inspecteur se mit involontairement à échafauder quelques hypothèses. Lorsqu’il aperçut le superintendant dans le parc :
– Monsieur ! Monsieur ! interpella-t-il son supérieur qui s’éloignait.
Rolling attendit que le jeune inspecteur, ralenti par son sand wedge, le rejoigne.
– Alors, ça s’est bien passé avec Jeffreys ? Il vous a raconté ?
– Hem… Oui, si on veut. Mais cette « disparition », vous y croyez ? Et le sang ? Vous avez une idée ?
– Pour l’instant, tout ce que je sais, c’est que l’ensemble des traces relevées – escalier, tapis et vestibule – appartiennent à un même groupe : O négatif.
– Mince, le plus rare, commenta l’inspecteur. Et alors ? le relança-t-il.
– Et alors, devina Rolling, Sir James et la petite Lucy sont du groupe A. Tandis que Shauna Powers…
– Je vois, comprit Sweeney. Donc ?
– Donc c’est embêtant, sourit le superintendant, faussement détendu. Mais rien ne nous dit que notre couple de stars ne sera pas de retour à dix-sept heures, pour prendre le thé. N’est-ce pas ?... Alors il ne faut pas s’emballer. Et surtout, le plus important, pas un mot à la presse. D’accord, Sweeney ?
– Oui, monsieur. Jeffreys m’a déjà fait la leçon.
– Très bien, sourit à nouveau Rolling.
Qu’est-ce qu’il m’énerve, celui-là, avec son flegme ! ne put s’empêcher de pester l’Écossais.
– Vous permettez ? ajouta le superintendant. Il faut que je téléphone.
– Au sujet de l’affaire ?
– En effet. Le majordome m’a dit que Sir James possédait un voilier dans le port de Banff, à cinquante kilomètres au nord. Je vérifie auprès de la capitainerie.
– D’accord.
Pendant que Rolling composait son numéro, Sweeney sortit de sa poche la photo que Jeffreys lui avait confiée. Alors, où es-tu petite Liz ? Où tes parents t’ont-ils emmenée ? Que fais-tu en ce moment ? Es-tu en sécurité ?... Et puis tout ce sang, songea-t-il encore. Que s’est-il passé ? Qu’est-il arrivé à ta mère adoptive, si c’est bien elle qui a laissé ces traces ? Et si ton père…
– Bingo ! s’exclama tout à coup Rolling, tirant Sweeney de ses pensées.
– Quoi, bingo ?
– Le voilier n’est plus là. Le port vient de me le confirmer.
– Et quand est-il parti ?
– Hier soir, ou ce matin. Pas avant. On ne connaît pas sa destination… Je vais tout de suite me rendre à Banff pour recueillir d’éventuels témoignages et essayer de retrouver le 4x4 de Sir James. Voyons, quelle heure est-il ? Seize heures… OK, le temps de faire la route, ça me laisse environ trois bonnes heures avant la nuit pour repérer le véhicule… Je lance également une patrouille depuis un poste de la région et je pars aussitôt.
Le superintendant rouvrit le clapet de son portable, tout en ordonnant à Sweeney :
– Vous, vous restez là. Si on me cherche, dites que je reviens dans la soirée.
– Mais monsieur… voulut protester l’inspecteur.
– Quoi ?
– Votre numéro, monsieur ! Je n’ai même pas votre numéro de portable.
Agacé, Rolling tapota les touches de son clavier et il plaça les chiffres sous le nez de l’Écossais. Sweeney s’efforça de mémoriser le numéro, puis il l’enregistra sur son propre répertoire. Pendant ce temps, le superintendant avait déjà fait signe à son conducteur. Tout en téléphonant, Rolling prit place dans sa voiture de fonction.
– À tout à l’heure, monsieur ! lui lança Sweeney en agitant son club de golf.
Bien. Qu’est-ce que je fais moi, maintenant ? réfléchit-il, tandis que la Mondeo disparaissait sous les arbres du parc. Et par quoi est-ce que je commence ? Pfff !… soupira-t-il. Quand je pense que je devrais être chez tante Midge en train de siroter un earl grey fumant…
Pfff !... soupira-t-il encore.
(1) William Wallace (1270-1305), popularisé par le film Braveheart, est le symbole de la résistance écossaise à l’oppression anglaise.
(2) École d’officiers de l’armée de terre britannique
(3) Numéro d’urgence au Royaume-Uni