PROLOGUENous nous promenions à Arradon. C’était presque le printemps. Je tenais Sarah par la main.
Elle avait voulu voir l’exposition d’aquarelles de Guenaël Le Coq, à la chapelle Saint-Jean. Ça ne m’avait pas déplu. Le dessin est ferme, les couleurs légères.
Nous avons ensuite marché dans le bourg.
Arradon, pour les citadins de Vannes, c’est la porte du paradis, le chemin où l’on traîne, admirant les belles propriétés qui descendent vers la mer, en route vers les petites plages du Golfe du Morbihan, contournées, secrètes, poissonneuses, un rien vaseuses. Les pères y emmènent leurs enfants, le dimanche en fin de matinée, près de la Tour Vincent. A marée basse, ils mettent à l’eau une coque en plastique, y installent les bébés, chacun avec son gilet de sauvetage. Pieds nus, pantalon retroussé, ils les traînent au large vers les troupeaux d’oiseaux de mer, leur montrent les échassiers blancs au bec jaune, les canards à peine sauvages, les contours de l’Ile d’Arz, de l’Ile aux Moines. Ils leur apprennent qu’on peut regarder de loin la terre et ses maisons, la désirer quand le clapotis devient trop fort, quand le cri des mouettes se fait strident.
A Kérat, Sarah me dit brusquement :
— C’est bien là que nous avons rencontré Marie Lafitte avec ce gros chien ?* C’était en novembre dernier, n’est-ce pas ?
— Oui. Mais je préfère ne pas parler de cette toupie. Elle me fout le bourdon.
— Ah ! Bon !… Tu veux qu’on cherche un coin abrité, pour le pique-n***e ?
Après le pique-n***e face à la mer – une « casquette » du boulanger d’Arradon, des rillettes et des mandarines –, nous sommes restés assis au soleil. J’étais si bien que le temps s’est arrêté. Je crois que je me suis endormi un moment, le dos appuyé contre une barque renversée. Je sentais que Sarah me calait la tête avec quelque chose de doux. Son écharpe en peau de zibi, peut-être… J’ai même dû prononcer ce mot ridicule, parce que j’ai entendu un rire.
Et puis, d’un coup, tout m’est remonté à la mémoire, les images se succédaient, je voyais Marie Lafitte, et l’Institut, à Vannes, où le commissaire et moi avions fait connaissance avec la Science, en 1996, au cours de cette fameuse affaire Garnier.
Enfin, la Science… Je veux dire la horde des scientifiques de l’Institut. Des gens plutôt attachants, quoique souvent discoureurs et vaniteux. Tout aussi vaniteux, envieux, gourmands, négligents, distraits et vulnérables que vous et moi. Intéressés aussi, pour certains. Méchamment intéressés…
Dites-vous bien que ce n’est pas parce qu’on est, comme eux, obnubilé par l’histoire, l’archéologie, la sociologie, la linguistique, la logique, la mathématique, la sémiologie, la philosophie – j’en passe et des meilleures – qu’on est un pur esprit.
Par exemple, on peut être sémiologue et amoureux. Ou bien sémioticien et pêcheur de moules. Si ! Si !
Certains d’entre vous n’en seront même pas étonnés, pour la bonne raison qu’ils ne fréquentent ni sémiologues, ni sémioticiens. Eh bien…, ces gens disent qu’ils étudient la signification. Allez savoir comment, où, pourquoi… Il ne faut pas m’en demander trop.
C’est Marie Lafitte qui m’est apparue la première dans mon sommeil. A cette époque-là, elle habitait encore la maison de Locminé, avec son mari Jean-Edmond, un physicien de la Fac de Rennes. C’est elle qui a trouvé le cadavre sous la table de l’ordinateur.
Un témoin, rien de plus. Elle a pourtant ensorcelé notre divisionnaire, le commissaire Cazaubon. Enfin, c’est ce que je crois…
Elle ne faisait pas partie de l’Institut, mais elle y travaillait fréquemment et s’y était approprié un rôle étonnant, voire dangereux. Elle critiquait méthodiquement le travail de ses collègues. Son truc, c’était de mettre en pièces leurs méthodes surannées, de démonter leurs hypothèses ou leurs préjugés, d’exposer les failles de leur discours.
Pour enfoncer le clou, elle se servait d’un ordinateur, chargé par elle de simuler les raisonnements scientifiques humains et de produire des conclusions. Elle m’avait expliqué un jour que ce qui sort d’un ordinateur est plus neutre et moins offensant que ce qui sort de la plume, ou de la bouche, d’un être humain. « Je peux donc y aller carrément », avait-elle ajouté d’un air innocent.
Je la vois assise, en train d’écrire avec application, entourée de ses cheveux. Longs, épais et bouclés comme vous n’avez pas idée… Chaque mèche a sa vie propre et ondule de façon indépendante. Façon Botticelli, dit Sarah.
Je vois Maud Evenou, son amie et collègue, installée à la table toute proche. Une grande femme rousse, aussi imposante que Marie est minuscule. Elles travaillaient ensemble, et enseignaient leurs méthodes subversives à la jeune génération qui fréquentait l’Institut. Bref, à elles deux, elles foutaient le bordel dans la communauté scientifique. Intellectuellement parlant, j’entends.
Voilà Isabelle Delaporte. Elle entre dans la pièce, une lettre à la main. C’est la secrétaire du Laboratoire d’Informatique où le drame a eu lieu. Un petit bijou aux cheveux cendrés, aux yeux bleus.
J’avoue avoir eu un faible pour elle. Je ne connaissais pas encore Sarah. Ma petite amie du moment s’appelait Arlette. Une beauté, blonde et sculpturale. Nous ne nous entendions déjà plus.
Vous êtes si jolies, mais la barque s’éloigne…**
Qu’est-ce ça vient faire là ? Et puis, zut ! Je n’ai pas à me justifier quand je dors.
Ensuite, c’est Bob Garrett, un géant aux cheveux ras, genre Schwarzenegger, qui arrive dans le bureau. Il tient un transparent écrit à la main. Il dit : « Maud, c’est bien à vous ? J’ai reconnu votre écriture ».
Maud Evenou répond : « Bob, soyez gentil, prêtez-moi votre pull ! ».
Les rêves sont parfois un peu décousus, n’est-ce pas ?
Paul Thompson de La Ferrière entre alors, vêtu d’une élégante veste en tweed, il se dirige vers le tableau noir et commence aussi sec une conférence sur la logique des requêtes dans une base de données relationnelle. Si ! Je vous assure que c’était ça, j’ai une mémoire d’éléphant…
Tout le monde écoute religieusement, en silence, même Maud Evenou qui, d’ordinaire, a le clapet affûté. Marie Lafitte et Bob Garrett prennent des notes.
Je commence à m’ennuyer quand Lucie Jouanno fait son apparition, le teint doré, vêtue de voiles soyeux. Elle me rappelle une indienne que j’avais vue aux environs de New Delhi, lavant son buffle dans une mare. Une princesse des mille et une nuits en sari turquoise au milieu de la boue. Lucie est bretonne pourtant. Elle a passé un DEUG d’informatique à la Fac de Rennes. Je ne l’ai jamais vu porter un imperméable ou un manteau. C’est le genre à passer entre les gouttes. Au Laboratoire d’Informatique, elle range les livres, tape une lettre de temps en temps.
Son arrivée coupe le sifflet à Paul. Plus question de logique des requêtes, modale, approximative, floue ou autre. Il se précipite vers la déesse, lui prend la main en disant : « Je ne veux pas que vous restiez seule le soir au labo. C’est trop dangereux ».
Pendant ce temps-là, Alain Kit-Wah, un ingénieur informaticien, dit le Chinetoque, qui a surgi d’on ne sait où, s’est assis à côté de Marie Lafitte et lui montre des liasses de sorties machine. Ils travaillent tranquillement, au milieu d’un brouhaha de conversations.
Le bureau est pourtant petit, mais je les vois tous aussi clairement que je vous vois et quand les quatre techniciens, Martin, François, Chabot et Courtois, frappent à la porte, Maud Evenou s’arrange pour les caser.
Martin a apporté de la bière et des photos de la longère en ruines qu’il retape dans le Golfe. D’ailleurs, il porte un pantalon couvert de plâtre.
François, un soixante-huitard attardé qui ressemble à un druide, tend à Maud une poignée d’algues brunes et visqueuses, et dit : « C’est pour votre terrine de lotte ». Maud remercie et fourre ces horreurs dans un grand sac en tapisserie qui déborde déjà d’écharpes, de magazines et de tickets de bus. Personne n’a l’air étonné.
Chabot, timide, fripé, s’assied dans un coin sans mot dire à côté de Courtois. Tous les deux, je les vois à peine. Ils sont transparents. Seul le blouson en cuir noir de Courtois se détache sur le mur.
« Est-ce que Jeanne a fini de pleurer ? » demande Maud à Bob Garrett.
Jeanne Régnier, je me la rappelle bien, parce qu’elle a réussi à faire perdre patience au commissaire. C’est la secrétaire de la revue Sinapse de Bob Garrett. Elle fait irruption dans la pièce, et dit d’un ton furieux : « Je vous déteste tous. Je lui dirai, au commissaire Cazaubon, où vous étiez lundi soir ! ». « Jeanne ! » répond Maud tranquillement. « Vous n’êtes pas laide. Vous en trouverez, un autre bonhomme ! Quelqu’un de Vannes, cette fois-ci, hein ? ».
Je n’ai pas entendu la réponse de Jeanne. Le gardien, monsieur Pleven, un homme trapu et silencieux, nous a fait signe que c’était l’heure. Sarah me secouait. Il commençait à pleuvoir.
— Tu pourras continuer l’histoire à la maison, me dit-elle. Je t’aiderai à l’écrire. On va commencer par le premier jour de ta rencontre avec Marie Lafitte.
* Voir La filière d’Arradon, même éditeur, 1999.
** Apollinaire, Alcools, Mai.