Chapitre I-1

2043 Mots
IPourquoi Marie Lafitte s’était-elle rendue au deuxième étage de l’Institut, ce mardi matin ? J’ai pensé très vite qu’elle s’était prescrit un petit tour dans l’ascenseur, pour s’aguerrir, à l’abri des témoins, dans le bâtiment encore désert. C’est son genre. — Tu extrapoles, Alban, me fait souvent remarquer le commissaire divisionnaire. L’extrapolation est une variété inférieure de raisonnement. Nous ne pouvons pas nous permettre ça à tous les coins de rue. Une fois, pour le faire enrager, je lui ai demandé si le juge d’instruction savait comment il avait obtenu ses conclusions dans l’affaire des frères Lagrange. — En raisonnant par analogie avec le cas des Cortone, je ne le lui ai pas caché, a-t-il répondu. Les faits m’ont donné raison. J’ai dit perfidement : — Vous avez eu de la chance. L’analogie, c’est pas vraiment la fleur des pois. Mon chat raisonne par analogie. — J’ai une haute opinion de Bogart, Alban. Ce chat est exceptionnel. Tu ne le mérites pas, a-t-il répondu. — Il m’a choisi, chef, ai-je dit, histoire d’avoir le dernier mot. Pour en revenir à Marie Lafitte, le commissaire et moi avons su, après coup, qu’elle avait une trouille bleue des ascenseurs. C’est Maud Evenou, sa collègue et amie, qui a cafté. Marie est aussi claustrophobe, a-t-elle ajouté en s’esclaffant. Mais vous ne la ferez pas avouer, commissaire. Quand elle est arrivée au Laboratoire d’Informatique, au rez-de-chaussée de l’Institut, il était 8 heures. Il n’y avait pas un chat. Elle a posé ses petites affaires sur une chaise dans le bureau de Maud Evenou et décidé, après bien des hésitations, d’aller chercher un café au sixième étage, où il y a un distributeur de boissons tout neuf, qui rend la monnaie. Au retour, son gobelet encore à demi-plein à la main, elle a cru que l’ascenseur faisait un léger bruit, comme s’il frottait contre une paroi. Son cœur s’est mis à battre… Et voilà-t’y-pas que l’ascenseur s’arrête plusieurs fois. Avec un hoquet. Entre les étages. Lorsque le voyant du deuxième étage s’est allumé et que la porte s’est ouverte, elle a bondi dehors aveuglément, renversant du café sur sa jupe blanche. Elle s’est retrouvée sur le palier, honteuse de sa frayeur, et contrariée par l’énorme tache qui ornait le devant de sa jupe. Il était maintenant 8 heures 30. Elle devait se dépêcher, elle devait se reprendre, elle devait nettoyer cette tache avant de rencontrer qui que ce soit. Elle a pris le couloir des historiens. Elle savait où étaient les toilettes. Quand le commissaire lui a fait remarquer que les toilettes étaient disposées exactement de la même façon à tous les étages de l’Institut, elle a murmuré qu’elle montait souvent voir le chercheur américain aveugle du deuxième étage. Il a un gros chien beige, a-t-elle ajouté d’un air de défi. C’est-y une réponse logique, ça ? La spécialité de Marie Lafitte est pourtant l’étude du raisonnement, et même, tenez-vous bien, sa simulation sur ordinateur, si vous voyez ce que je veux dire. Le nombre de ses publications sur ce sujet, en collaboration avec Maud Evenou, est impressionnant. Ce qui prouve bien qu’il reste encore quelques cordonniers mal chaussés, en dépit des statistiques officielles. Au milieu du couloir, elle s’est aperçue que la porte de la salle de conférences était entrouverte. Etrange ! Normalement, toutes les portes étaient bouclées chaque soir, à cause des vols fréquents de matériel. Il devait être plus tard qu’elle ne croyait. Elle a passé le nez dans l’entrebâillement de la porte, se disant qu’elle verrait peut-être Bill l’Amerloque et sa Totote beige. Ils étaient très matinaux habituellement. Ne voyant personne, elle s’est avancée dans la pièce. Pourquoi ? Elle n’a pas pu s’expliquer clairement. Elle avait toujours sa tache de café, mais… — Mais quoi ? a dit le commissaire rudement. Il avait pris une grosse voix, mais j’avais le sentiment qu’il se marrait. Marie Lafitte, à mon grand étonnement, est devenue toute blanche : — J’ai eu… une sorte de… pressentiment. C’était… mal rangé. Alain Kit-Wah est méticuleux. C’est souvent lui qui part le dernier, le soir. Il y avait une chaise renversée près de l’un des ordinateurs et une liasse de sorties d’imprimante était déroulée par terre. Elle s’est approchée : des câbles neufs, probablement pour le branchement au réseau informatique, sortaient du mur. Ils ressemblaient un peu à des serpents, jaunes et noirs, formant des anneaux lâches sur la moquette. Il faut refaire toute l’installation, se dit-elle, quel gâchis… Puis il lui sembla que son cœur s’arrêtait. Derrière le dernier ordinateur, l’un des fils, plus long que les autres, ne faisait pas d’anneaux. Il semblait tendu vers le sol. Comme fascinée, elle s’est encore avancée. Un homme très grand était couché par terre, la tête sous la table de l’ordinateur. Il ne bougeait pas. Luttant contre l’envie de s’enfuir, elle a regardé sous la table. Un câble était enroulé autour du cou de l’homme. Elle voyait son visage violet. Les yeux étaient grands ouverts, tournés vers le haut. La bouche… Elle pensa que c’était Jacques Garnier, le directeur du Laboratoire d’Informatique. — Vous l’avez reconnu ? demanda le commissaire. Pourtant… — Pas vraiment. J’ai juste pensé que ça devait être lui. À cause de tous ces ennuis dans le labo. J’ai eu beau me dire que ça n’arrive jamais, chez des gens comme nous… — Des gens comme vous ? — Commissaire, il n’y a que des chercheurs en sciences humaines qui viennent travailler dans ce laboratoire d’informatique. Des historiens, des sociologues, des ethnologues… — Et alors ? — Mais ces gens-là… n’ont pas d’action sur le réel. Ils parlent des événements, ils inventent et échafaudent des concepts. Leur domaine, c’est le discours. — Et le personnel technique du laboratoire ? Les électroniciens, les informaticiens ? — Je ne sais pas, commissaire. Après, il y avait eu comme un brouillard. Elle n’avait même pas senti qu’elle tombait. Le coin de la table lui avait heurté la tête. Une traînée rouge s’était formée sur la moquette. Avant de sombrer, elle s’était demandée d’où ça venait. Bill l’Amerloque, un historien, nous a raconté la suite. Totote et lui étaient arrivés au deuxième étage sur les talons de Marie Lafitte. Totote a mené directement son maître à la salle de conférences, ignorant le bureau de Bill. Bill, un peu étonné, le suivit sans discussion. Le chien savait toujours ce qu’il faisait. Il devait y avoir un ami à lui déjà installé dans la salle. Totote avait tellement d’amis… Mais une fois dans la salle de conférences, tiré par le chien jusqu’au fond de la salle vers le cinquième ordinateur, Bill comprit que quelque chose de grave s’était passé. Totote s’était assis et poussait de petits cris. Bill se pencha et sentit que quelqu’un était couché par terre. Il s’accroupit et passa ses doigts sur un visage. Il connaissait plusieurs longues chevelures. Mais frisée comme ça… Le parfum léger, à base de jasmin, lui était familier. Il se releva lestement et, traînant Totote, revint aussi vite qu’il put dans le couloir. La secrétaire du département d’histoire, une forte femme, était déjà là. Elle revint avec lui dans la salle, poussa un hurlement puis essaya de ranimer Marie Lafitte, tout en criant à Bill de téléphoner à l’infirmerie et à l’administrateur. * Quand nous sommes arrivés du commissariat boulevard Nominoé, le commissaire et moi, le couloir du deuxième étage était envahi. L’administrateur essayait comme il pouvait de repousser les historiens dans leurs bureaux respectifs. On aurait dit qu’il chassait des mouches. L’arrivée du commissaire fit merveille. Comme par enchantement, ils se dispersèrent, retournant sans protester à leurs échafaudages de concepts. L’infirmière avait prestement réveillé Marie Lafitte de son état comateux. Dès son arrivée, le docteur Régis Armagnac, notre médecin légiste, un ami d’enfance du commissaire Cazaubon, a pansé la plaie de sa tête. Il nous a recommandé de la laisser se reposer. Elle avait perdu pas mal de sang. Elle murmura : — Je voulais seulement du café… Comme elle commençait à gigoter, l’administrateur l’a portée comme un paquet à l’infirmerie. L’Institut est un grand bâtiment des années 70 qui donne sur le boulevard de la Paix, à l’angle de la rue du Général-Thiébeauld. Il appartient à l’Agence Nationale de la Recherche, et abrite, outre le Laboratoire d’Informatique, et un laboratoire de mathématiques appliquées, une trentaine d’équipes de recherche en sciences humaines aux spécialités diverses telles que l’histoire, la sociologie, la linguistique, la sémiologie, la logique, la philosophie. Les gens au parfum appellent l’Institut « ISM », pour « Institut des Sciences Mérovéennes ». Intellectuellement parlant, le père fondateur de cet Institut serait en effet l’historien Mérovée, un Vannetais pur beurre, mort en 1900, lequel aurait été un champion avant l’heure du concept moderne d’interdisciplinarité. Marie Lafitte prétend cependant que l’administrateur l’a autorisée à farfouiller dans les archives de la maison et qu’elle a eu là la preuve formelle que « ISM » veut dire Institut des Sciences Molles. Mais nous avons appris à connaître cette nana. Quand elle prend un air aussi sérieux, on ne sait jamais si c’est du lard ou du cochon. Dans le doute, on laissera tomber la question. Nous nous sommes vite aperçus que notre travail d’enquête serait difficile. Allez donc mener une enquête dans un hall de gare ! Vous verriez ce va-et-vient ! Les chercheurs, les profs, les étudiants stationnent dans l’entrée, prennent les nombreux ascenseurs, vont bavarder à la cafétéria, becqueter à la cantine, travailler à la bibliothèque, parler ou dormir dans les salles de séminaires, discuter dans les bureaux. Dans la journée, l’entrée est libre. Des gens du quartier, des chômeurs, des clochards participent au bordel ambiant. Impossible de les distinguer de l’élite intellectuelle proprement dite. Heureusement, il n’y a que deux entrées : celle du parking souterrain, dans la rue du Général-Thiébeauld, et l’entrée principale, sur le boulevard de la Paix. On y a immédiatement posté des hommes, chargés d’empêcher les gens de sortir et de retenir les arrivants. La rude tâche de relever l’identité de toutes les personnes présentes a été confiée aux hommes de mon collègue Le Fichant. Le Laboratoire d’Informatique est un long rectangle qui occupe l’aile gauche du bâtiment, au rez-de-chaussée. Du côté éclairé, donnant sur le boulevard de la Paix, sont installés le directeur, les ingénieurs et chercheurs en informatique, ainsi que quelques salles de réunion. Du côté obscur, où se trouvent les escaliers, l’ascenseur, les toilettes et divers placards, on trouve des salles d’informatique, des salles de cours, et les trous à rats qui servent de bureaux aux techniciens. Nous nous sommes établis dans le bureau de Garnier, aidés par Isabelle Delaporte, la secrétaire, une petite femme élégante, aux cheveux cendrés. — Voulez-vous du café ? demanda-t-elle en souriant, après avoir répondu calmement à nos questions, et nous avoir apporté un tas impressionnant de dossiers. La mort de son patron n’avait pas l’air de l’avoir troublée outre mesure. — Il ne faut pas vous déranger, dit le commissaire. — Ne vous inquiétez pas. Il y a une machine à café au bout du couloir. Avec du sucre et du lait ? — Volontiers, merci, dit le commissaire. Pendant que nous sirotions le café, il examinait des feuilles posées sur son bureau. — Alban, regarde le plan qu’elle nous a donné, et la liste du personnel. A l’entrée du couloir, il y a le bureau de madame Evenou. C’est pas avec elle que travaille madame Lafitte ? — Madame Lafitte ? — C’est elle qui a trouvé le corps, tu sais bien. Elle est archéologue. Elle s’occupe de méthodes informatiques appliquées à l’archéologie. — Ah ! Oui ! La nana minuscule, qui a des cheveux incroyables. Et alors ? — Qu’est-ce qu’elle est allée faire au deuxième étage vers 8 heures si elle devait travailler ici avec Maud Evenou ? Si elle voulait du café, elle n’avait pas loin à aller. J’ai vérifié, il n’y a pas de machine à café au deuxième étage. Il connaissait déjà par cœur l’organisation du Laboratoire d’Informatique, le nom de chacun de ses membres ! Pas étonnant ! Il lui suffit d’un coup d’œil pour mémoriser une page, à cet homme-là ! Mais moi… En soupirant, je potassai les documents que la secrétaire avait apportés. Le Laboratoire d’Informatique se compose de douze membres, si l’on compte Garnier, son défunt directeur. A l’entrée se trouve le bureau de Maud Evenou, informaticienne, et de Marie Lafitte, puis celui de Garnier. A la suite, on trouve le secrétariat où règne Isabelle Delaporte, et le bureau de Paul Thompson de La Ferrière. J’ai su par la suite que ce mathématicien égaré dans l’informatique est un descendant des ducs de La Ferrière. Un Breton dont la mère était anglaise, ce qui explique son nom à coucher dehors. Vient ensuite la pièce de Bob Garrett, un statisticien qui donne dans la linguistique formelle, la traduction automatique, la fabrication de résumés sur ordinateur, que sais-je encore. Jeanne Régnier, qui travaille à la revue Sinapse dirigée par Bob Garrett, a son bureau à côté du sien. Après, il y a une sorte de renfoncement où trônent la photocopieuse et la machine à café, puis deux salles de réunion. En face des bureaux de ces chercheurs, de l’autre côté du couloir, le Laboratoire d’Informatique abrite une salle de micro-ordinateurs, une salle de mini-ordinateurs SUN, une salle de cours, et les bureaux des techniciens. Des trous à rats, ces bureaux, ai-je dit. Je n’ai pas exagéré. Entre l’escalier, les toilettes et l’ascenseur, on a casé six cubicles étroits. Quatre techniciens – François, Courtois, Chabot et Martin – végètent dans les premiers. Lucie Jouanno, une brune langoureuse et plantureuse, aux humbles fonctions de documentaliste-maison et de femme à tout faire, se morfond au bout du couloir, près de l’ascenseur. Alain Kit-Wah, que j’ai entendu appeler le Chinetoque, a son bureau au fond.
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