Chapitre I-2

1959 Mots
Côté techniciens, l’ambiance n’a pas l’air vraiment gaie. Au cours de l’enquête, j’ai nettement perçu une tension qui semblait se cristalliser autour d’Alain Kit-Wah. « Pourquoi cette hargne contre lui ? », ai-je demandé une fois à Marie Lafitte. « Alain a fait une école d’ingénieur, contrairement aux autres, mais ce n’est pas ça la vraie raison. Son père était vietnamien, on le considère comme un étranger », a-t-elle répondu d’un air embarrassé, comme si elle avait honte pour les autres. Vers 10 heures, on commença à interroger les quatre techniciens. Ils nous expliquèrent qu’ils avaient tous travaillé tard, la veille, à l’installation de nouveaux câbles pour le réseau informatique. Ils ne s’étaient pratiquement pas quittés. Martin s’était rendu dans la salle de conférences du deuxième étage vers 21 heures 30. François, le plus ancien, à la barbe fleurie, marmonna d’un air sentencieux : — L’Ankou a frappé. — Quand avez-vous vu monsieur Garnier pour la dernière fois ? demanda le commissaire, comme s’il n’avait pas entendu. — Heu… C’était hier soir… vers… 21 heures 30. Il se dirigeait vers le bureau de Lucie Jouanno. — Vous lui avez parlé ? — Il avait autre chose à faire. — Quoi ? Il était là pour surveiller les travaux, non ? François eut un rire caverneux : — Ah ! C’est ce que vous croyez… Lucie Jouanno pourra vous raconter ce qu’il voulait. — Qu’est-ce qu’il voulait ? — Je n’ai rien d’autre à dire. — A quelle heure avez-vous quitté l’Institut ? — Vers minuit, avec Martin, Courtois et Chabot. Courtois et Chabot avaient leur voiture au parking. Chabot nous a déposés en ville, Martin et moi. — Et les autres, vous les avez vus partir ? — Le Chinetoque est sorti du parking derrière nous. Ah ! Il se serait bien gardé de nous proposer une place dans sa voiture… C’est pas que j’aurais accepté… Il réfléchit un moment puis ajouta : — Lucie et Thompson de La Ferrière… Il me semble qu’ils ont plié bagage plus tôt. Vers 22 heures… Ils avaient leurs raisons, c’est sûr… — Quelles raisons ? — Moi, je ne suis pas du genre à écouter aux portes, monsieur le commissaire. Courtois portait un superbe blouson en cuir noir avec un blue-jean troué, et des santiags râpées. Chabot, qui n’avait guère que 25 ans, était vêtu d’un vieux costume foncé tout froissé. Ils avaient l’air terrorisé. Ils déclarèrent avoir eu la visite de Garnier la veille vers 21 heures 30, qu’il les avait engueulés parce qu’ils mangeaient leur sandwiches à la table où Martin avait empilé les cartes-modems. Interrogés sur Lucie Jouanno, ils échangèrent des regards furtifs. Ah ! Lucie ! Ils ne l’avaient pas vue de la soirée, elle s’occupait du téléphone depuis son bureau, puisque les appels extérieurs avaient été transférés du secrétariat sur son poste. Thompson de La Ferrière pourrait mieux qu’eux nous en parler… Martin, un petit homme, trapu, moustachu, qui portait un pull gris troué, tendu sur un estomac confortable et un pantalon sale, avait eu Garnier sur le dos presque toute la soirée du lundi. « Il n’arrêtait pas de m’emmerder, commissaire », dit-il comme s’il voulait se justifier de je ne sais quoi. « Jusqu’à quelle heure, la persécution ? », demanda le commissaire. « Bof… Jusque vers… 22 heures. C’est qu’il est venu me poursuivre jusque dans la salle de conférences du deuxième étage où j’étais avec Kit-Wah. Il fallait bien que j’aille là-haut, quand même, si je voulais m’entendre avec lui, pour les essais d’envoi de fichiers. Ce n’est pas lui qui serait descendu… Ah ! Non ! Monsieur ne se dérangerait pas… Monsieur est ingénieur, vous comprenez… ». Ce fut bien différent avec Maud Evenou. Grande et très forte, elle était vêtue d’un ensemble vert soyeux qui mettait en relief des cheveux roux superbes. Son visage était rond et souriant. Je fus frappé par le bijou moderne qu’elle portait sur son vaste sein. C’était quelque chose comme un bouclier rond associé à une lance, qui me parut très pointue. Attention les yeux ! Elle prit la parole sans attendre : — Alors, commissaire, vous n’allez pas faire de misères à Marie, j’espère. Nous travaillons ensemble depuis longtemps, vous savez… — Pouvez-vous me dire à quelle heure vous êtes arrivée ce matin ? — A 9 heures, comme d’habitude. — Si j’ai bien compris, vous habitez Locminé comme Marie Lafitte et vous deviez travailler ensemble ici toute la journée. Vous ne venez jamais en voiture ensemble ? — Presque jamais. Je préfère prendre le bus. Et puis, Marie va souvent travailler l’après-midi avec ses archéologues. Elle appartient à une équipe qui n’est pas logée à l’Institut, mais près de la gare de Vannes. Elle rentre chez elle très tard. — A quelle heure avez-vous quitté votre bureau hier soir ? — A 17 heures 30. Vous pouvez vérifier parce que j’ai bavardé un moment avec l’hôtesse dans le hall d’entrée. — Où avez-vous passé la soirée ? — Je suis d’abord allée voir une vieille amie à Auray. Nous avons dîné tôt et sommes allées ensuite à un concert au Centre Athéna. — Vous étiez en voiture ? — Oui, j’ai fait une exception parce que c’était un trajet compliqué, par le bus. — Vous m’avez dit être sortie par le hall de l’Institut. Votre voiture n’était donc pas au parking en sous-sol ? — J’avais passé ma clé à Alain Kit-Wah, qui, exceptionnellement, avait pris sa voiture hier. Il devait travailler tard. J’ai garé la mienne dans la rue. — Il vous a rendu votre clé ? — Oui. La voici. — J’aimerais que vous me parliez de Garnier. Quels étaient vos rapports avec lui ? — Pas meilleurs que ceux de mes collègues. Quand il est arrivé ici, il a voulu que je l’aide à monter le réseau de télécommunications et à en assurer la publicité. Ça ne m’intéressait pas et j’ai refusé. Depuis, c’était la guerre entre nous. Il disait partout que nos recherches, avec Marie, n’étaient pas de niveau international. Le commissaire sourit : — Le sont-elles, à votre avis ? — Il n’a jamais lu aucun de nos papiers ! Plusieurs de nos articles ont été acceptés dans des revues internationales, en tout cas ! Et Marie a déjà été invitée aux Etats-Unis, au Canada, pour parler de nos travaux. En Europe, c’est moi qui… — Qu’est-ce qui s’est passé dans la journée d’hier ? — Le matin, il y a eu une réunion du personnel. — Est-ce que Garnier y assistait ? — Vous plaisantez, commissaire ! A 9 heures, j’ai rassemblé en catastrophe tous ceux qui étaient déjà arrivés. Le lundi, Garnier arrivait un peu plus tard car il habite Grenoble. — De quoi a-t-il été question ? — De la lettre du directeur de l’Institut à Garnier. Isabelle Delaporte, la secrétaire, l’a reçue vendredi après-midi après le départ de Garnier, et elle m’en a aussitôt apporté une photocopie. Le directeur se plaignait du mauvais fonctionnement du réseau informatique. Pour se défendre, Garnier était capable de mettre en cause les informaticiens et les électroniciens du labo. — Qui était présent à cette réunion ? — Tous les techniciens. Lucie aussi, avec Paul Thompson de La Ferrière. Bob Garrett aurait dû être là, en tant que représentant du personnel, mais je n’y pouvais rien. — J’ai vu Paul… heu… Thompson de La Ferrière. Je suis donc au courant des accusations de vol que Garnier a portées contre lui. A la suite de ces accusations, monsieur de La Ferrière a intenté – et gagné – un procès en diffamation contre Garnier, si j’ai bien compris. Pouvez-vous me donner votre version des faits ? — Paul, qui est mathématicien et informaticien, avait demandé la permission à Garnier d’utiliser, durant un congrès à Rome, un ordinateur portable du laboratoire. Il l’a laissé un soir à son hôtel, est parti dîner, et ne l’a pas retrouvé à son retour. Heureusement, il a fait une déclaration de vol auprès de la police de Rome et en a gardé le double. Garnier disait que Paul – qui n’a pas d’ordinateur aussi puissant à lui – l’avait purement et simplement gardé pour lui. Il a exigé le remboursement de l’appareil. Paul a refusé de payer, disant que l’Agence Nationale de la Recherche était, de par son statut, assuré contre le vol par l’Etat. — Et quel est votre avis ? — Ah ! J’aurais fait comme lui ! L’ennui, c’est que, dans ce cas, la direction de l’Agence Nationale de la Recherche ne rembourse rien du tout ! Il faut remplacer ce qui a été volé ou accidenté sur les crédits propres du labo. Dans l’immeuble où travaille Marie, plusieurs équipes de recherche ont été cambriolées. Ils n’ont plus d’ordinateurs, plus de fax et ils doivent attendre les crédits de l’an prochain pour les remplacer. — Mais monsieur Thompson de La Ferrière n’a pas fait un procès pour une parole en l’air ? — Parole en l’air, commissaire ! Vous en avez de bonnes ! Une autre fois, j’étais au secrétariat quand Paul est venu se faire rembourser des frais de taxi. Isabelle Delaporte lui a dit de se servir lui-même dans la caisse noire et de laisser les reçus sur la table. Garnier est entré au moment où Paul prenait l’argent. Il l’a encore traité de voleur. Paul a répliqué. Un peu plus tard, dans le bureau de Garnier, ils en sont venus aux mains. La porte était ouverte. Lucie, en passant, a entendu… — Est-ce qu’il y a eu une sanction ? Maud Evenou se mit à rire : — L’administrateur a eu vent de l’affaire. Il a rappelé à Garnier que, si ça s’ébruitait, il aurait des ennuis avec la direction de l’Agence Nationale de la Recherche pour avoir autorisé la constitution d’une caisse noire au Laboratoire d’Informatique ! Garnier a dû faire marche arrière. Il ne décolérait pas ! Heureusement pour Paul, Lucie Jouanno, qui a entendu leurs disputes, a pu témoigner au procès contre Garnier. Le délit de diffamation envers Paul a été établi. — Pourquoi, à votre avis, Garnier a-t-il fait toutes ces histoires ? — Il en voulait à Paul parce qu’il ne s’intéressait pas au réseau. Paul avait demandé sa mutation au Centre de Mathématiques Appliquées, vous savez, et… — Est-ce que Garnier s’est attaqué à d’autres personnes du labo ? — Il voulait supprimer la revue Sinapse. Alors, Bob Garrett, qui en est le rédacteur en chef… vous pensez… Garnier s’est attaqué en priorité à ceux qui avaient quelque compétence informatique, parce qu’il voulait former une équipe dédiée à son projet de réseau. Il a commencé par les flatter, puis par augmenter leur prime semestrielle. Ça a marché au début auprès de ceux qui n’avaient pas un travail bien déterminé – comme les opérateurs – et travaillaient avant sur les gros ordinateurs. Ils ont perdu de leur importance depuis que l’Agence Nationale de la Recherche a décidé d’acheter des mini et micro-ordinateurs. — Vous voulez parler de Courtois, de Chabot, par exemple ? — Oui. Ils ont tous dû se reconvertir comme ils ont pu à l’usage des mini-ordinateurs SUN et des ordinateurs personnels. Comme leurs salaires sont minimes, Garnier a pu jouer avec les primes pour les avoir à sa botte. Ça a marché un moment, puis les gens n’ont plus accepté le comportement de Garnier, hurlant des ordres et des contrordres, injuriant les uns, menaçant les autres de sanctions, augmentant ou supprimant les primes semestrielles… Certains, comme Martin, ont d’ailleurs, petit à petit, acquis de bonnes compétences, en se familiarisant avec les ordinateurs personnels. — Est-ce que vous savez d’où venait Garnier ? — C’était un technicien. Il a travaillé longtemps dans le secteur privé, dit madame Evenou d’un air de mépris comique. Dernièrement, il dirigeait un labo de l’Agence Nationale de la Recherche à Grenoble. Braffort, le directeur des Sciences Humaines de l’ANR, laisse croire à la direction qu’il s’est donné un mal fou pour l’arracher à une équipe de pointe et en faire cadeau à l’Institut. Moi, je pense qu’on voulait à tout prix s’en débarrasser, là-bas. J’ai eu des échos… Après le départ de Maud Evenou, nous étions perplexes. — C’est bizarre que Garnier se soit mis tout le personnel à dos, dis-je. Il avait besoin de gens comme Alain Kit-Wah ou Martin, pour son réseau. Même s’il méprisait les travaux plus théoriques de madame Evenou, de Garrett, ou de Thompson de La Ferrière… — Oui, dit le commissaire. Alain Kit-Wah, en particulier. Il a fait une école d’ingénieur, il est analyste. Garnier, s’il avait été habile, aurait pu se faire seconder efficacement par lui. Mais j’ai cru comprendre qu’il n’était pas populaire. Tu as entendu comment Courtois lui parlait, ce matin ? Kit-Wah doit savoir que, si Garnier lui avait donné un poste de responsabilité, les autres se seraient retournés contre lui. — Kit-Wah n’a pas son bureau du côté chercheurs. Pourtant… — Peu de temps après son arrivée, il paraît que Garnier l’a fait déménager du côté obscur du couloir. C’est un des techniciens – Courtois – qui m’a dit ça triomphalement. Ah ! L’ambiance a l’air bonne ! — Et cette Lucie Jouanno ? Qu’est-ce qu’elle fait ? Le commissaire consulta ses notes : — Lucie a suivi quelques stages d’informatique, après un DEUG. Son statut est précaire. On l’emploie à classer la documentation technique. — Elle est plutôt canon, vous ne trouvez pas, chef ? Vous avez vu ses jambes ? D’ailleurs Garnier la poursuivait de ses assiduités. — Qui est-ce qui t’a dit ça, Alban ? — C’est Isabelle Delaporte. Quand elle savait que Garnier allait se rendre chez Lucie, elle la prévenait vite par le téléphone intérieur, pour qu’elle puisse se planquer ailleurs. Tout le labo était au courant. — C’est encore un autre genre de persécution… Et puis, elle a témoigné en faveur de Thompson de La Ferrière, au procès… Et si elle s’était rebiffée, lundi ? Oui, elle était au labo, ce soir-là…
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER