Acte I - L’aubergeJe terminais calmement mon dimanche au pub du bourg, une bière à la main, mon journal plié en quatre de l’autre, seul à ma table, comme toujours. Je n’aime plus beaucoup les conversations avec les autres… Parler avec eux, ça finit toujours mal et mes phalanges souffrent rien que d’y songer.
J’avais bien remarqué l’arrivée de cette belle blonde pulpeuse en tailleur chic et son garde du corps roulant des mécaniques. Elle posait des tas de questions au bar, au milieu de tous ces tarés qui s’imaginaient peut-être avoir la moindre chance de l’intéresser. Une fille pareille, ça évolue dans les hautes sphères de Wall Street… Ça jure dans notre décor miteux de bouseux sauvages. Je ne voyais franchement pas ce qu’elle foutait là et de quoi elle pouvait bien parler, mais mon sang n’a fait qu’un tour lorsqu’elle s’est retournée et a rivé ses yeux sur moi.
J’ai beau n’avoir peur de rien, du haut de mon mètre 95, cent-trente kilos de muscles, je me suis soudain senti tout petit.
L’un de mes anciens compagnons de beuverie a lâché tout haut :
— Oui ! C’est lui, là-bas. Il en a vu un de près… Enfin, c’est ce qu’il dit ! Hahaha !
La fin de sa phrase s’étrangla dans un rire gras, repris en coeur par toute l’assemblée de chemises à carreaux.
Bien entendu, je savais à quoi il faisait allusion, la cause de toutes nos embrouilles, nos bastons homériques et nos nuits au poste à cuver notre cuite en comptant nos ecchymoses. Mais ça, c’était de l’histoire ancienne, et cela faisait un bail que je n’embrayais plus sur ces provocations, ce qui m’avait progressivement conduit vers cette solitude silencieuse. J’étais toujours là, parmi eux, mais dans mon coin, faisant presque partie des meubles.
Et il était hors de question de changer de stratégie… J’étais résolu au silence. Sauf que… certaines rondeurs émousseraient les angles des principes les plus carrés. Et ces rondeurs se tenaient fermement devant moi, à portée de main.
Elle était plantée là, de l’autre côté de ma table, exhibant ce ventre incroyablement plat, absence de relief qui contrastait étonnamment avec… ces fameuses rondeurs précitées.
Mal à l’aise, je feignis l’indifférence en lui lâchant :
— Ma pt’ite dame, vous n’avez pas plus votre place à ma table qu’en ce bar mal famé grouillant d’ours mal léchés. Vous avez dû vachement vous perdre pour vous trouver ici.
— Est-ce vrai ? Vous avez vu la bête ? me répondit-elle comme si je n’avais pas pipé un mot.
Je me renfrognai… Comment échapper à cette malédiction ?
— Moi, je n’ai rien vu du tout. Dites-vous que je suis aveugle.
— Aveugle ? Vraimeeent ? dit-elle d’un ton langoureux en prenant appui des deux mains sur la table. Ainsi penchée en avant, ses rondeurs firent mine de s’évader de leur carcan.
— Que… qu’est-ce que vous me voulez, à la fin ? balbutiai-je plus que je ne l’aurais souhaité.
— Je suis journaliste au National Geographic, réponditelle en s’asseyant face à moi, un large sourire aux lèvres.
— Ah ? fis-je bêtement.
— Je veux faire un reportage sur le bigfoot et on dit qu’il y en aurait dans le coin. On dit même que vous seriez l’un des incroyables chanceux qui l’auraient vu plusieurs fois. Est-ce vrai ?
— On raconte beaucoup de choses, ma ptite dame. Mais c’est que des histoires pour les touristes, vous savez. Y a absolument rien de ça par ici. On vous a mal renseigné.
— Oh ! C’est dommage ! lâcha-t-elle avant d’ajouter : je vous aurais bien demandé de m’accompagner en forêt pour traquer la bête et avoir le scoop du siècle. Mais bon, tant pis !
— Vous voulez dire… vous et moi, dans la forêt ? J’étais bouche bée.
— Oui, vous et moi… enfin, avec Tom aussi, bien sûr.
Là, le grand dadais se planta à côté d’elle. Un vrai géant qui n’était plus du tout insignifiant, et elle était devenue soudain moins séduisante à mes yeux.
— Y a rien à voir ici. Vous vous trompez.
Là, comme une tornade qu’on n’attendait pas, les copains se sont mis à brailler.
— Mais qu’est-ce que tu racontes ? Ça fait des années que tu nous casses les pieds avec tes histoires, que tu cherches des traces, des empreintes, que tu hantes les bois avec ton appareil photo que t’as jamais été fichu d’utiliser et maintenant tu joues au c*n ?
— C’est faux ! Je sais utiliser mon appareil photo !
— Ah ouais ? Comme avec tes super clichés de bigfoot tout noirs parce que t’avais oublié d’enlever le cache ?
Je ne répondis rien… De toute façon, mes mots se seraient noyés dans le concert assourdissant de leurs rires. Je regrettais amèrement d’avoir répondu. J’aurais dû garder le silence, comme je m’y étais habitué, mais j’étais trop concentré à river mes yeux dans les siens si perçants, pour éviter, un peu plus bas, ce balcon affolant dont elle savait si bien jouer. J’étais sur une mauvaise pente.
— Je voudrais vous y voir ! Vous croyez que vous auriez pensé au cache devant ce spectacle… Je fermai les yeux pour faire appel à ma mémoire… et surtout ne pas me laisser distraire par un autre spectacle.
— Il devait bien faire dans les 2 mètres cinquante.
Elle planta son regard dans mes yeux à peine rouverts.
— Il n’existe pas, mais mesure 2,5 mètres ? fit-elle, ironique.
— 2,5 à 3,5 mètres m’dame, fit John en se tenant les bretelles. Des bestiaux encore plus grands que nous, y paraît.
— La ferme, John ! dis-je.
— Et paraît même qu’y puent la charogne à 10 mètres et même plus, ajouta Henry accoudé au bar.
— La ferme, Henry !
— Et qu’y sont pas méchants, hein ! Y sont timides et veulent nous éviter, nous les humains, parce que pour eux, c’est nous les bêtes ! S’esclaffa Jim
—La ferme, Jim !
— Même qu’y paraît qu’ils veulent pas nous voir pasqu’on n’est pas encore assez sage pour eux. Enfin, c’est eux qui l’ont dit à Jack…
Je vis rouge, c’en était trop !
— LA FERME ! m***e ! Cessez vos âneries, vous ne dites que des conneries. Jamais un bigfoot ne m’a rien dit. Vous délirez. Un bigfoot ça ne parle pas, c’est incapable de parler, y a jamais personne qui a prétendu qu’un bigfoot ait dit quelque chose.
C’est parce que des enfoirés comme vous racontent n’importe quoi sur eux que personne ne prend les vrais témoignages au sérieux… de votre faute si on me prend pour un fou.
— Te fâche pas, Jack. C’est pas la peine, tu vas te faire du tort. Me dit John pour me calmer.
— Mouais… Merci de t’en préoccuper, dis-je en soupirant.
— C’est rien ! Tout le monde sait que t’es cinglé depuis que tu prétends avoir vu le sasquatch. T’y peux rien.
— Mais je ne prétends pas ! Je l’ai vu ! Il existe, bordel de m***e ! Il est aussi vrai que toi et moi.
— Nous, on veut bien te croire, mais quand même, t’as jamais été fichu de nous ramener une preuve, Jack. Pas la moindre preuve.
— Vous croyez que c’est facile de prendre une photo valable ? Nom d’un chien, vous pouvez faire le guet pendant des mois sans rien voir. Puis un jour il passe devant vous et là, vous devez réagir en quelques secondes. Prendre l’appareil, l’allumer, quand les piles ne sont pas mortes, enlever le cache, viser, faire la mise au point et canarder… Ben la plupart du temps, quand l’image est nette, vous n’avez que la végétation car, lui, ça fait longtemps qu’il s’est barré en ricanant.
En plus, ces foutus appareils mettent des plombes entre votre clic et le cliché. Changez vos réglages pour que ça aille plus vite et vous obtenez une image floue, pixellisée, d’un bout de pied ressemblant à un rocher que personne n’identifiera.
— Et encore, ça, c’est quand t’as pas oublié d’enlever le bouchon…
Je fulminais… Ils se foutaient vraiment de moi.
— La prochaine fois, t’as intérêt à le flinguer ! Avec un bon vieux fusil, pas de mise au point, pas d’allumage ! Dis Henry, provocateur.
— Non, avec un fusil, c’est lui que tu allumes, répondit un Jim hilare.
Je soupirais, désespéré.
— Vous savez bien que l’état a voté une loi interdisant de tirer sur un bigfoot. Nom de Dieu, ça doit quand même vous faire réfléchir ça, non ?
— Réfléchir à quoi ? hasarda Henry
— Mais bon sang, si les politiciens perdent leur temps à voter une loi pour protéger les bigfoot, c’est quand même bien qu’ils considèrent son existence, non ?
Un grand silence suivit, brisé par le barman enjoué
— Ben moi, quand j’achète un ticket du grand sweepstake, je prie le ciel de me donner le numéro gagnant. Pourtant, j’crois pas une seconde en Dieu !
— Vous m’effrayez par votre connerie, les gars. En tout cas, il est hors de question de tirer sur un bigfoot, c’est un crime.
— Ouais, ben il est aussi hors de question pour toi d’avoir un jour une preuve alors ! se moqua Jim.
Une voix haute et suave interrompit le débat
— Ce serait dommage, quand même. Très dommage même. Parce que le groupe national Geographic qui m’emploie offre 500.000$ à celui qui apporterait une preuve irréfutable de la présence de bigfoot dans la région.
— 500.000 $ ? siffla ensemble la b***e de trappeurs-bûcherons.
— Oui. Mais pour une vraie preuve. Un bigfoot vivant… ou une dépouille.
— Il vous faut un spécimen ? Mort ou vif ? dit Henry d’une voix chevrotante.
— Oui. Mort ou vif ! Mais identifiable. Ce serait mieux vivant, bien sûr. Ou à défaut, une bonne photo, mais vu la qualité des photographes du coin… Dit-elle en m’adressant un clin d’oeil vexant.
Piqué au vif, je rétorquai :
— Vous offrez 500.000 $ pour commettre un crime ?
— Un crime ? Non… Bien sûr que non… Évidemment. Mais bonne chance pour vos photos, alors. Je vous laisse ma carte. Je vais encore traîner dans le coin quelques jours. Appelez-moi si vous avez quelque chose. Une photo… pas trop floue si possible… une empreinte, une touffe de poil… une peau entière… Ou… Plus ! Enfin, ne vous inquiétez pas. Ce n’est pas nous qui vous dénoncerions… hein ? Évidemment.
Voilà, elle avait injecté son venin. Après sa sortie du pub, un silence a plombé l’ambiance. Plus personne ne disait un mot… Mais tous se regardaient du coin de l’oeil. Suspicieux… Méfiants… La b***e de copains devenait soudain une horde de rivaux, prêts à tuer un être qui n’avait aucune existence à leurs yeux 5 minutes plus tôt.
J’en avais trop entendu. Il fallait que je quitte cet endroit au plus vite. M’extraire de cette ambiance pesante. Et puis, j’avais à faire. Je comptais justement partir le lendemain en repérage avec mon appareil photo. Et peut-être un fusil !