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1141 Mots
Comme à chaque fois que je revis ces moments-là dans ma tête, les larmes coulent sans que je sache les retenir. Alors je m’enfonce dans mon siège et rabats ma capuche, d’autant plus que les BTS arrivent, il est inutile que je me fasse remarquer. J’aperçois Tom, qui me repère immédiatement. Il faut dire que ça ne doit pas être bien compliqué, je dois être la seule à ressembler à la faucheuse dans cet amphi ! Pour ce qui est de ne pas se faire remarquer, j’aurais dû y penser avant… Tom me fait signe et vient s’installer à côté de moi. Quelques-uns de ses potes le suivent : — C’est ta meuf, mec ? lui chuchote un gars que je n’ai jamais vu avant, en passant devant moi. — T’es c*n, c’est ma sœur ! lui répond Tom avec un coup de poing dans l’épaule du gars. — J’étais pourtant certain que ta sœur était blonde hier ? s’exclame Lucien, qui de toute évidence ne m’a pas reconnu et s’est assis à la droite de Tom, provocant l’hilarité des autres. Je me penche au-dessus de mon pupitre pour observer, ou plutôt gifler du regard Lucien. — Salut Lucien, dis-je froidement, sourcils froncés. — Oh ! Pardon. Salut Katnyss, dit-il mal à l’aise, les yeux tout ronds de stupeur. — Pour ta gouverne, il existe dans ce bas monde, un produit magique nommé coloration. Lucien rougit et les autres ne soufflent plus un mot et s’installent dans le silence, à la grande surprise des profs. Visiblement, ils étaient les éléments les plus bruyants de la classe de BTS Design, puisque ceux qui se sont installés sur la rangée derrière nous sont restés plutôt silencieux. Les profs classent des papiers, qu’ils vont sans doute nous distribuer durant une plombe vu la quantité qu’il y a et le nombre d’élèves que nous sommes, ils doivent être en train de se les répartir. Les BTS Musique viennent d’arriver. L’amphi n’est pas tout à fait plein, mais presque. C’est parti pour la distribution des cartes d’étudiants, des emplois du temps, des fiches de renseignement à remplir pour les profs, celles pour l’administration, celle pour l’infirmerie, celle qui concerne notre option et celles pour le sport et les sorties. Rien que ça ! Heureusement, on a droit à une pause à onze heures, mais j’ai déjà faim et on ne mange qu’à treize heures… Ah oui ! J’allais oublier, il y a l’inévitable règlement intérieur de quatre pages que l’on doit lire avec attention avant de le signer. Bien qu’il ne change pas d’une année sur l’autre et que la moitié de celui-ci ne sera jamais respectée. C’est décidé, les fiches à faire signer ce soir aux parents attendront ce soir pour être remplies, ça m’occupera. Je n’ai aucune envie de le faire maintenant. En plus, il va falloir à tout prix que je boycotte la discussion avec mon père, qui j’en suis sûre, ne lui échappera pas, bien que Tom et moi lui ayons déjà dit de laisser tomber. Je ne comprends pas pourquoi les profs nous font faire de la paperasse, alors qu’habituellement ils ont horreur de perdre du temps. D’autant plus que nous, les terminales, on a tout de même un examen à passer en fin d’année, et qu’ils vont nous le rabâcher toutes les semaines ! — Prenez une pause de dix minutes, et évitez de faire trop de bruit dans les couloirs, s’il vous plaît ! Merci, nous dit le prof des BTS Design. Je ne sais même pas qui c’est, les deux profs de BTS n’ont pas encore pris la peine de se présenter. — Viens, me dit Tom. À défaut d’un latte machiatto je te paye un cappuccino. Il me prend la main, comme on le fait souvent, et on se dépêche de descendre les escaliers avant que ses copains le rattrapent. On sort de l’aile sud, pour rejoindre le centre, intersection des quatre ailes et donc des couloirs principaux, là où se trouvent les casiers et les machines à boissons. — T’as encore pleuré toi, me dit-il en me dévisageant. Je lui fais un signe de tête en guise de réponse. — Tu veux bien m’expliquer pourquoi, ça ? me demande-t-il en montrant ma tenue de la tête aux pieds. — Il faut bien que j’exprime ma peine d’une manière ou d’une autre… dis-je simplement en prenant le café qu’il me tend. La chemise de nuit ça allait cet été, mais au lycée c’est moyen, tu ne crois pas ? Il insère une pièce dans la machine pour faire couler son café, très sucré, comme il l’aime. — Katy… ça fait six mois… — C’est comme si c’était hier, Tom. — Mais tu n’avais pas besoin de faire tout ça avant cet été, où tu as commencé à te maquiller en noir. Et aujourd’hui tu as carrément sacrifié tes cheveux ! Alors que… Enfin, tu sais bien qu’il n’aurait pas voulu que tu fasses ça… Je vois son cœur se briser dans ses prunelles, comme si je lui échappais. Je ne peux pas retrouver l’amour de ma vie, il est parti pour toujours, mais je peux retrouver mon frère, nos confidences, notre complicité qui nous a échappé depuis ces deux derniers mois. — Il m’avait demandé en mariage… avoué-je à peine audible. — Quoi ? — Quelques heures avant sa mort, il m’a fait sa demande. On s’était promis de se marier quand on aurait dix-huit ans, lui dis-je en sortant de sous mon t-shirt mon pendentif avec ma bague de fiançailles. Mes larmes inondent mes joues sans crier gare. — Je n’ai pas eu le courage de le dire à nos familles… Tom me prend dans ses bras, il est sous le choc. Je ne lui avais jamais rien caché de si important avant, je crois qu’il comprend, ou du moins, il commence à prendre conscience de l’ampleur des dégâts que mon cœur a subi. — Quand j’allais au cimetière, je pouvais lui parler, me sentir proche de lui. Je sentais ses caresses dans le souffle du vent, je l’entendais me soutenir à travers l’épreuve de son absence… Je remontais la pente, lentement, mais sûrement. Il me l’avait promis, qu’avec le temps ça irait mieux… Mais tu m’as privé de tout ça, Tom ! Ils m’ont privé de tout ça ! — Mais pourquoi tu ne me l’as pas dit plus tôt ? — Parce que c’était intime ! m’exclamé-je avec la voix brisée. — Oh ! Katy… Je suis terriblement désolé, soupire-t-il. Il regarde sa montre, puis prend des serviettes en papier dans le distributeur posé sur une des hautes tables rondes, et me les tend. — Tiens, sèche tes larmes, il faut qu’on remonte, me dit-il en passant son bras autour de mes épaules. Nous arrivons à temps, les derniers élèves entrent dans l’amphi.
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