5

1717 Mots
— Ben, t’étais passée où ? me demande Leïa. — Boire un café avec Tom, chuchoté-je. — Non, mais tu te fous de moi ! On s’est pas vu de tout l’été, et c’est avec ton frère que tu bois un café ! s’énerve-t-elle. — Ton copain pourra toujours te consoler en te bécotant dans l’heure qui vient, lui réponds-je froidement. — Excuse-moi, je suis désolée Katnyss, je ne voulais pas te faire de la peine. Leïa est partie deux mois complets durant l’été : avec ses parents, puis avec son petit ami. Je ne l’ai pas vu depuis le dernier jour de cours de première. Elle ne s’est pas souciée de moi, ne répondait pas au téléphone, ni à mes mails, et ne m’a même pas prévenue de son retour. Quel genre de meilleure amie fait une chose pareille quand sa meilleure amie a perdu son propre petit ami à peine quatre mois plus tôt, alors qu’ils avaient tout un tas de projets et que tout s’est effondré d’un coup ? Un jour j’ai lu une citation très pertinente de Will Smith, elle disait : « Si tu es absent lors de mes combats, n’espère pas être présent lors de mes succès. » Alors certes, je n’ai pas encore surmonté cette épreuve, je suis toujours en plein combat, mais Leïa a quitté l’arène sans regarder derrière elle, j’estime qu’elle n’a pas le droit de savoir quels sont les pronostics. Je lui en veux terriblement, comme j’en veux à mes parents, à la police, aux urgentistes… Enfin, bref, j’en veux à la terre entière, et j’estime avoir de bonnes raisons, du moins, en ce qui concerne la police. Ils ont bâclé l’enquête, la voiture n’a jamais été retrouvée, aucune personne n’a été arrêtée et rendue coupable du meurtre de Benoît, parce que pour moi, c’en est un. Mais personne n’a été capable de décrire clairement la voiture et personne n’a eu le temps de relever la plaque d’immatriculation au moment du drame. Autrement dit, on n’avait rien, que dalle, niet. Alors c’est devenu juste un tragique accident. Lenny et Millicent, les amis que nous avions les années précédentes ne sont pas dans ma classe cette année, ce qui veut dire, vu l’emploi du temps que je me paye, que je n’aurai pas beaucoup de temps pour les voir et qu’ils se feront sûrement de nouveaux amis. Je ne vais probablement pas recoller les morceaux avec Leïa, elle est en dessin avec Eddy, elle veut devenir restauratrice d’œuvres d’art depuis que l’on est au collège, tandis que je souhaite intégrer le conservatoire depuis que j’ai posé les doigts sur un piano, j’avais cinq ans. Tom me comprend, Benoît me comprenait, mais personne d’autre ne me comprend. Même les profs ne comprennent pas comment je joue, comment je vis la musique, ni ma vision de celle-ci, ni comment je la ressens. Et je crois que je n’ai plus envie d’essayer de me faire comprendre. La musique ce n’est pas un métier, c’est une passion, ce n’est pas un devoir, c’est un besoin, ce n’est pas des notes, c’est une expression de soi. Pour résumer, M. Batignole, le prof principal des BTS Musique, sera aussi mon prof de musique, ce qui veut dire : - Solfège : 4 heures / semaine. - Expression musicale : 3 heures / semaine. - Histoire de la musique : 2 heures / semaine. M. Zerne, celui qui a aidé la prof avec le micro, sera mon prof d’instrument, comme ils disent : tous les soirs de dix-sept heures à dix-huit heures et tous les mercredis après-midi ! Bon, je ne vais pas commencer à me plaindre, parce que sinon je peux oublier le conservatoire. J’ai tout de même de la chance, il n’y a que le vendredi où je commence ma journée à huit heures, et à part le mercredi, j’ai toujours un moment dans la journée pour me changer les idées ou faire mes devoirs. Ce qui m’embête c’est que : soit je me lève à la même heure que d’habitude pour que Tom puisse m’emmener au lycée, soit je prends le bus pour venir à neuf heures. Mais prendre le bus signifie un tête-à-tête tous les matins avec ma mère et bien souvent ses clientes. Chose qui m’est insupportable à imaginer. Rien que de penser à ces femmes huppées qui me regardent en se disant : « Pauvre enfant dérangée, elle était si charmante avant ce dramatique accident… ». Ah ! Leur regard de pitié me donne envie de vomir ! C’est décidé, Tom m’emmènera au lycée. Il faut absolument que j’échappe à ce lieu que l’on dit « Chez moi », au maximum. La moitié de ma classe qui est en option dessin a exactement les mêmes horaires que moi, sauf qu’ils ont des cours qui concernent leur option quand moi, je suis en musique. J’ai jeté un œil sur l’emploi du temps de Leïa. Celui de Tom est bien comblé aussi, mais pas de chance pour lui, il commence tous les matins à huit heures, pas de chance pour moi en revanche, il termine tous les soirs à dix-sept heures. Tom compare nos emplois du temps : — On pourra au moins manger ensemble le mercredi midi et le vendredi midi, me dit-il. Ça va être la course cette année, on va ne faire que se croiser… Il n’est pas plus enchanté que moi, on avait l’habitude de se voir souvent. Mais peut-être que notre éloignement de cet été nous aura permis d’apprendre à vivre un peu l’un sans l’autre. C’est vrai que même quand Benoît était là, nous étions tout le temps ensemble, en dehors de nos moments d’intimités à Benoît et moi… Sans Benoît, sans Tom, sans Leïa et Eddy, sans Lenny et Millicent… Je sens monter la nausée, cet infâme sentiment de solitude et d’abandon qui s’empare sauvagement de moi, comme il le fait si souvent depuis deux mois. Pitié, pourvu que je ne pleure pas là au milieu ! Si je n’arrive pas à contrôler mes émotions tout de suite, je vais littéralement exploser en larmes, la crise d’angoisse n’est pas loin ! Pitié, pitié, pitié ! Concentre-toi sur quelque chose, Katnyss ! Là ! Juste en bas, deux rangées en dessous de moi. Il y a cette magnifique chevelure brune aux reflets naturellement caramel. Ces cheveux sont légèrement longs – juste assez pour y passer ses doigts et si accrocher fermement – mais coupés à la perfection. Je crois que c’est un élève de BTS, mais je n’en suis pas sûre. Bref, on s’en fiche, mon nœud à l’estomac a disparu, mais il laisse place à des grognements, j’ai faim, et ces cheveux ont la couleur du chocolat au caramel fondant que j’aime déguster en cachette dans ma chambre ! — Il est bientôt l’heure. Vos cours commenceront cet après-midi. Bon appétit à tous, nous dit M. Zerne pendant que M. Batignole et Mme Bernard s’affairent à ranger les différents formulaires de leur classe respective, et que M. Gilles, le prof de dessin, s’en va déjà. Alléluia ! Mon estomac va enfin pouvoir être rassasié. Je remballe mes affaires et j’attends patiemment, dans un premier temps, que Leïa et Eddy veuillent bien dégager le passage. Ça m’agace rapidement, ils n’ont pas l’air pressé. Ils viennent de passer tout l’été ensemble et discutent pourtant comme s’ils ne s’étaient pas vus depuis deux mois ! « Calme-toi, Katnyss ! » m’intimé-je. Je dois être un peu jalouse, je l’avoue, parce qu’à bien y réfléchir, je faisais la même chose quand Benoît était là. J’ai envie de les secouer, à croire qu’ils font exprès de jouer avec mes nerfs. Je n’y tiens plus, je passe par-dessus la table pour atteindre la rangée du dessous qui est vide, imitée par Tom et ses copains, et me précipite dehors. Je jette mon sac dans mon casier avant d’aller au self. Exceptionnellement, je peux manger avec Tom, ses potes se joignent à nous. Leïa et Eddy également. Je me demande pourquoi, d’ailleurs. Ils ne m’adressent presque pas la parole et ne s’intéressent pas au monde extérieur non plus. Je feins de m’intéresser à la conversation des garçons à laquelle Tom prend part avec entrain, mais en réalité j’ai du mal à suivre le fil, je ne ris pas avec eux et pour finir, je reste en tête à tête avec ma pizza caoutchouteuse et trop salée, et personne ne fait attention à moi. Je me perds dans la contemplation de l’étendue d’herbe, sur laquelle donne la baie vitrée de la cafèt, jusqu’à ce que mes yeux se posent sur cette chevelure parfaite, couleur caramel, avec laquelle le vent joue et où le soleil fait apparaître des reflets dorés. J’en fais tomber ma fourchette. Le fracas sur mon assiette me fait sursauter, mais personne ne paraît s’en rendre compte. Je consulte la pendule du réfectoire, il est treize heures trente. J’ai encore trente minutes avant le début des cours, alors j’avale mon verre d’eau, empoche mon muffin et me lève. — Tu t’en vas déjà ? s’étonne Tom. — Besoin de prendre l’air, lui dis-je simplement. Il me fait signe de la tête et me laisse aller, mais je sens son regard vriller sur moi tandis que je vide mon plateau, jusqu’à ce que j’aie franchi les portes de sortie. Je vais m’asseoir sur un banc au soleil et je mange mon muffin tout en l’émiettant. Concentrée sur la brise légère qui souffle dans mes cheveux, je constate, le cœur lourd, que je ne l’entends pas. Je ne sens pas sa présence. Je me sens vide. Alors je fixe un point droit devant moi, sans même savoir ce que je regarde, mais j’oublie où je suis et me perds dans mes souvenirs. Brusquement, mon point de repère m’échappe et me ramène à la réalité. Ce n’était pas un simple point, c’était la chevelure caramel que je fixais et qui vient de se retourner. Ce visage nouveau me rend un regard interrogateur. Je détourne vivement les yeux et me lève. Je jette le papier d’emballage de mon muffin, et la sonnerie retentit au moment où je franchis à nouveau les portes du lycée. Je vais donc directement récupérer mon sac, pour me rendre à mon premier cours de l’année : expression musicale.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER