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1434 Mots
Je connais déjà tous mes profs pour mes cours de cet après-midi, ça devrait être plutôt tranquille. M. Batignole nous a présenté le programme des trois matières que l’on a avec lui pour l’année. Il lui aura fallu une heure quasiment pour ne rien dire. Et il nous a demandés pour la semaine prochaine de rédiger un texte de quinze lignes, où nous devons dire ce que représente la musique pour nous. Il dit que ça l’aidera à mieux nous connaître. En littérature, après nous avoir fait remplir la fiche basique de présentation, Mme Bernard nous a fait passer une copie de la poésie « Le corbeau et le renard » de Jean de la Fontaine, illustrations incluses. « Pour commencer en douceur. » a-t-elle dit. Non, mais je rêve, on est plus en cinquième ! Bref, à étudier pour demain. J’ai une heure d’étude avant mon cours de piano, je profite donc des derniers rayons du soleil. Leïa approche, seule. — Je peux ? me demande-t-elle en indiquant la place à côté de moi sur le banc. Je lui fais signe que oui. — Tu veux que je t’accompagne au cimetière après les cours ? continue-t-elle prudemment. — Je ne vais plus au cimetière, dis-je péniblement sans la regarder. — Oh, pourquoi ? — Tu le saurais si tu avais décroché ton téléphone cet été, ou si tu avais lu mes mails, dis-je durement en la toisant. — Je suis désolée de t’avoir évincée cet été, Katy, dit-elle en détournant le regard pour fixer ses mains. Ça aurait été trop dur de devoir contenir mon propre bonheur parce que tu avais été privée du tien. Je ne voulais pas culpabiliser d’en profiter. Je n’en reviens pas qu’elle ose me dire un truc aussi égoïste. — Eh bien dans ce cas, je ne te retiens pas, craché-je en la plantant là, pour aller me réfugier dans le grand chêne qui pousse au milieu du terrain. Normalement, on n’a pas le droit, mais tout le monde le fait. Ce n’est pas officiellement interdit. Et là, il n’y a personne. Surtout à cette heure-ci. Ceux qui n’ont pas cours rentrent chez eux ou attendent leur cours de musique ou de dessin. Ils sont donc trop bien élevés pour grimper aux arbres. Comment ma meilleure amie a-t-elle pu ignorer que je me serais réjoui de son bonheur malgré ma tristesse ? Me connaît-elle si mal que ça ? Si elle avait été là pour moi, j’aurais pu être là pour elle. Qui sait, ça m’aurait peut-être aidé à surpasser mon malheur, à voir que le bonheur existe encore dans ce monde. Tout ce que je suis capable de ressortir de tout ça aujourd’hui, c’est qu’il est là pour vous planter des couteaux dans le cœur. Le bonheur m’a apporté l’amour : pour me l’arracher au plus beau de son aventure, l’amitié : pour m’en priver quand j’en ai eu le plus besoin, le soutien : pour qu’il se dérobe dans ma chute. Le résultat fait terriblement mal, et les blessures longues, trop longues à la guérison. En arrivant en cours de piano (d’instrument, en réalité, étant donné que nous jouons pour la plupart d’instruments différents), M. Zerne m’a gentiment tendu un mouchoir, sans rien dire. Au début, je n’ai pas compris. Puis, j’ai constaté avec embarras que mes joues étaient striées de larmes. Aujourd’hui, on n’a pas vraiment joué, on a rempli une fiche de présentation, puis travaillé nos gammes. On remarque ceux qui n’ont pas touché leur instrument de l’été : les instruments ne sont pas accordés, beaucoup de fausses notes malgré toutes ces années de musique derrière nous. Certes, pour moi c’est facile à dire, je n’ai pas besoin d’accorder mon instrument, mais j’ai tout de même travaillé tout l’été, chaque jour minimum une heure, parfois jusqu’à cinq ou six heures, parce qu’il n’y avait que ça pour m’apaiser et me donner l’impression que Benoît était toujours là à m’écouter, avachi sur mon lit, avant de se décider à me rejoindre pour jouer à quatre mains. Parce que oui, Benoît était aussi pianiste. Il jouait merveilleusement bien, et jouer avec lui c’était un pur bonheur, un véritable moment de tendresse. Ensuite, je cessais de jouer et c’était lui qui reprenait le flambeau. Il jouait, tandis que je l’écoutais, assise à ses côtés la plupart du temps, une main posée sur sa cuisse et la tête sur son épaule, je fermais les yeux et le laissais me faire rêver. Il adorait ça et en profitait pour déposer des baisers sur mon front. Après sa disparition, ça me manquait terriblement bien sûr, mais en fermant les yeux, je me l’imaginais tellement bien, que je pouvais presque le sentir près de moi. Quoi qu’il en soit, tandis que certains se remettaient dans le bain avec les bases, j’ai branché le casque sur le piano pour jouer quelques morceaux. Le prof est venu en brancher un deuxième et m’a écouté quelques minutes. — Magnifique, me dit-il, tu es très douée, mais c’est très mélancolique. On en reparlera davantage demain. Il m’a souri, puis s’est éloigné. C’est affreux comme le lycée paraît désert à cette heure-ci. Ça donne le cafard. Je me dépêche de sortir et de rejoindre l’arrêt de bus puisque Tom est déjà rentré. Pour une fois, maman est là quand je rentre. — Bonsoir ma chérie, tu as passé une bonne journée ? me demande-t-elle en déposant un b****r sur mon front. Je crois qu’elle n’a pas fait ça depuis des années. Tom lui aurait-il parlé ? La culpabilité rend souvent mes parents plus affectueux. — Ça peut aller. Je réponds sans grande conviction et vais me servir un verre de lait. Je prends un paquet de biscuits dans le placard (des cookies aux pépites de chocolat) et je vais m’installer devant la télévision. En ce moment, ils repassent Les Frères Scott[1] sur NT1, c’est ma série préférée, je ne me lasse pas de la regarder. Je sursaute en entendant Tom débouler dans l’escalier comme un éléphant. — Eh sœurette, t’es rentrée ! Il vient s’asseoir près de moi et passe un bras autour de mes épaules. Je finis mon verre et je m’appuie contre lui. Ça fait deux mois que nous n’avons pas eu un moment comme ça, ça m’avait manqué. Le téléphone sonne, maman prend la communication dans le bureau de mon père. — Tu as parlé à maman ? Je n’ai pas besoin de préciser de quoi je parle pour qu’il comprenne ce que je veux dire. — Non, je n’aurais jamais fait ça sans ton autorisation, à moins que ce soit vitale. J’ai merdé une fois, petite sœur, plus jamais. C’est promis. J’acquiesce silencieusement et me reconcentre sur l’épisode. — Votre père ne rentre pas ce soir, nous annonce maman en revenant. Je pousse un énorme soupir de soulagement et Tom rit en catimini. À la fin de l’épisode, je vais m’installer à la table de la cuisine, je remplis les derniers papiers à faire signer, puis les donne à ma mère en même temps que Tom. Elle a passé cinq bonnes minutes à ne faire que des signatures, complétant ce que nous n’étions pas en mesure de renseigner. — Ça vous dit si je commande des pizzas ? nous demande-t-elle. Évidemment, on approuve. On ne peut le faire que quand mon père ne rentre pas manger, il a horreur que maman ne cuisine pas pour lui. Quel macho ! De plus, celle de midi n’était pas du tout appétissante. Trop fine, trop cuite donc trop sèche, trop salée, et on en parle de la garniture ? Il y a vraiment des fois où je préférerais qu’ils n’essaient pas de nous faire plaisir. « Fais-le bien, ou ne le fais pas » est mon adage. On mange vers huit heures, puis je monte me préparer pour aller au lit, je n’ai aucune envie de veiller ce soir. J’enlève la perruque, mais laisse le filet pour prendre ma douche, je n’ai pas besoin de me laver les cheveux ce soir et ce sera plus simple pour la remettre après. Je me brosserai les cheveux quand j’aurai souhaité une bonne nuit à ma mère et à Tom, et que je me serai enfermée dans ma chambre. Dans un sens j’aimerais dire la vérité à Tom, mais je sais qu’il me convaincrait d’arrêter de me déguiser et je ne suis pas prête. Je me glisse sous les draps vers neuf heures et demie et m’endors presque aussitôt. [1] One Tree Hill, en anglais. Série télévisée américaine, diffusée pour la première fois en France en 2004.
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