7

1909 Mots
Vendredi a été plutôt ordinaire, il faut dire que j’ai traversé tous les couloirs en regardant mes pieds. Au self, j’ai mangé toute seule. Je me suis installée près de la baie vitrée et je me suis perdue dans l’horizon. Je n’ai fait la connaissance que d’un seul nouveau professeur : Mme Aubry, la prof d’anglais. Elle est jeune et plutôt gentille. Je l’aime bien pour l’instant. Elle me laisse tranquille et elle est sévère avec les perturbateurs, tant mieux. En cours d’instrument, le prof est passé voir chacun des élèves individuellement. Il a terminé par moi et m’a demandé de lui jouer une musique qui exprimait ce que je ressentais actuellement, alors j’ai joué Don’t Forget de Demi Lovato[1]. Il m’a encore donné un mouchoir avant de nous libérer, mais n’a rien dit. M. Zerne est gentil, il doit avoir environ l’âge de mon père, bien que ses cheveux soit déjà entièrement poivre et sel. Et je pense sincèrement qu’il m’a accordé plus d’attention que lui depuis que j’ai atteint l’âge de dix ans. J’ai l’impression qu’il me comprend. Ce matin, je me suis réveillée à cause d’une dispute qui avait éclaté au rez-de-chaussée. Heureusement pour eux, il était dix heures passées. Mon premier réflexe a été d’enfiler ma perruque, ensuite je suis descendue voir ce qui se passait et prendre mon petit-déjeuner par la même occasion. J’ai aperçu Tom qui déjeunait devant la télévision, il m’a fait signe de le rejoindre. — Salut princesse, bien dormis ? Il m’embrasse sur la joue et je fais de même. — Ça va, et toi ? — Réveillé trop tôt, mais ça va. — Tu m’étonnes, j’ai cru qu’on égorgeait un porc ! Qu’est-ce qui se passe ? Tom rit avant de m’expliquer : — Papa n’est pas rentré cette nuit, c’est déjà la quatrième fois en deux semaines. Maman a craqué. — Tu crois qu’il… — Non, je ne pense pas, me dit-il en comprenant ma question avortée. Pas de numéro suspect dans son téléphone, j’ai regardé. Et il ne sent pas le parfum inconnu ni ne rentre débraillé. Pas ivre non plus. Je crois juste qu’il se noie dans le boulot pour fuir les problèmes à la maison, laissant tout reposer sur les épaules de maman. La matinée a été ultra-calme, seul le son du piano a résonné dans la maison. — Tu voudrais aller au cimetière cet après-midi ? me demande Tom en ayant prudemment fermé la porte derrière lui au préalable. Je le regarde un peu surprise. — Tu es sérieux ? — Bien sûr ! Je sais que tu en as besoin et je ferai tout mon possible pour que tu retrouves ta joie de vivre. Et, à moi aussi, il me manque, soupire-t-il avec des trémolos dans la voix. — D’accord. Mais, tu crois que le gardien nous laissera passer ? — J’en suis sûr. J’étais avec eux, le jour où ils sont allés le voir. — Je voudrais passer chez le fleuriste en y allant, est-ce que tu as un peu d’argent ? Je doute que les parents m’en donnent pour ça et ma carte est toujours bloquée. D’après mes parents, je dépensais trop d’argent dans les fleurs. Comme si me priver d’aller au cimetière ne m’empêcherait pas d’en acheter… Je lève les yeux au ciel d’exaspération rien que d’y penser. — J’en ai, mais je piquerai la carte de maman, pour la peine, t’en fais pas, sourit-il avec malice. Et j’arrangerai aussi ton problème de carte. Après le repas sous tension, où personne n’osait parler sauf pour dire : « passe-moi le sel » ou « qui veut du pain ? », Tom et moi prétextons une balade et nous partons pour le cimetière. En chemin, nous nous arrêtons chez le fleuriste et je demande un bouquet de roses de toutes les couleurs. Heureusement que le fleuriste n’a pas toutes les espèces ! J’en ai déjà quinze ! Ce bouquet est magnifique, j’ai un peu la sensation de me rattraper de ces deux mois d’absence forcée comme ça. On approche des grilles de l’entrée. Tom prend ma main et la serre fort. Si pour moi c’est un soulagement de revenir, pour Tom c’est toujours une épreuve. Il n’est pas venu beaucoup depuis l’enterrement. Le gardien ne me reconnaît même pas et nous laisse passer sans rien dire, pas même à Tom. Je n’aime pas cet homme, il n’a pas de cœur, il est froid, comme les pierres tombales, et antipathique. Il est heureux dès qu’il a un nouvel habitant dans son domaine, lui promettant du travail jusqu’à la fin des temps. Il ne lui manque que la chatte pour être confondu avec Rusard, le concierge de Poudlard[2]. Mon réflexe en arrivant devant la tombe de Benoît c’est de la débarrasser des feuilles mortes, des mauvaises herbes, des bouquets fanés et d’y installer le beau bouquet que j’ai apporté. — Salut frère, dit Tom. Tu nous manques… Les larmes coulent sur ses joues, je m’éloigne un peu pour le laisser en tête à tête, mais j’entends encore ce qu’il dit. — Katy n’est plus la même, tu as emporté une partie d’elle avec toi, et je l’ai trop longtemps privée de ce dont elle avait le plus besoin. Mec, faut que tu m’aides à la retrouver, je n’y arriverai pas tout seul ! Tom s’est effondré en larmes sur la pierre de Benoît. Je pleure tout autant ; je le rejoins et le prends dans mes bras. On reste là au moins quinze minutes avant de se calmer. — Je te laisse un moment avec lui, me dit-il en déposant un b****r sur mon front. Je m’assois, appuyée contre la pierre, laissant mes doigts parcourir les lettres gravées. — Mon amour, tu me manques tellement ! Ne m’abandonne pas, je t’en prie… Tu avais promis. Je reste encore un moment là, concentrée sur la brise, mais je ne le sens pas, je me sens si seule ! Je finis par me lever. Je fais un bisou sur le bout de mes doigts avant d’en effleurer la pierre. — Je t’aime, soufflé-je. Je lève les yeux et vois quelqu’un près d’une autre tombe. À bien y regarder, je connais cet homme. Mais c’est seulement en m’approchant que je suis sûre de son identité. — Mlle Rivière ? — Appelez-moi Katnyss. Bonjour M. Zerne. Je m’agenouille près de lui et lis « Marguerite Zerne, mère et épouse bien aimée » sur la pierre tombale en face de nous. D’après la date gravée en dessous, ça va faire un an qu’elle est ici. — Je vous présente ma femme, ma tendre épouse qui nous a brutalement quittés l’an dernier. — Comment ? demandé-je doucement. — Renversée par un chauffard. Décidément, lui et moi avons des choses en commun. Voilà pourquoi il me comprend si facilement. — Et vous, qui avez-vous ici ? — Mon fiancé… Également renversé par un chauffard il y a six mois. — Je comprends mieux la tristesse de votre musique. J’acquiesce en silence. Mes yeux tombent sur quelques marguerites qui ont poussé sur un plant d’herbes plus loin. Je me lève et vais en cueillir un petit bouquet. Je reviens et les déposes sur la tombe de Mme Zerne. — Merci beaucoup, elle apprécie, j’en suis sûr. Il se lève et me raccompagne en silence auprès de Tom. — À lundi, Katnyss. — Au revoir M. Zerne. — Ce ne serait pas un de tes profs ? me demande Tom quand nous sortons du cimetière, en me tenant par la main. — Si, mon prof d’instruments. Sa femme est enterrée ici. — Viens, on va boire un truc avant de rentrer. On s’arrête à la terrasse d’un café, au soleil. Je prends un jus d’orange avec plein de glaçons, et Tom, un diabolo menthe avec plein de glaçons aussi. On en rigole. — Tu vas sortir ce soir ? lui demandé-je en espérant fortement qu’il dise non. Je suis égoïste, mais je n’ai pas envie de rester seule à la maison entre mes parents qui se font la guerre. — Non, mais j’ai invité des copains. Lucien a acheté un nouveau jeu vidéo. Je soupire de soulagement et lui souris. Mon père a passé tout le repas à lire le journal et ma mère au téléphone avec son agenda. Tom et moi nous sommes dépêchés de manger, puis on est sorti de table. — Katnyss ! m’arrête mon père, alors que je m’apprête à monter à l’étage. Il se poste devant moi, me regarde de la tête aux pieds. — Arrange-moi ça, dit-il d’un ton sec en me désignant avec ses doigts qui font des zigzags sous mon nez. — OK. Il ne va pas être déçu. Je monte prendre ma douche et, dans ma chambre, j’enfile un vieux survêtement de Tom, un t-shirt de Benoît beaucoup trop large, et j’attache les cheveux de la perruque en chignon bâclé. Même les cheveux relevés, on ne voit pas que c’est une perruque, c’est parfait. Pour faire bonne mesure, je ne me démaquille pas, je nettoie juste ce qui a coulé sous la douche, puis je redescends. Mon père devient rouge de colère et part s’enfermer à clé dans son bureau en claquant la porte. Je ne sais pas où ma mère est passée. Tom éclate de rire et me prend dans ses bras. — Tu m’as fait peur, j’ai vraiment cru que tu lui ferais plaisir ! Je rigole à mon tour, puis il me lâche. — Tu veux bien ouvrir si les gars arrivent, s’il te plaît ? Je vais préparer quelques trucs à grignoter. — D’accord, mais tu me laisses un paquet de pop-corn, je vais regarder un film dans ma chambre. — OK. Deux minutes plus tard, j’entends les pop-corn éclater dans le micro-onde et la sonnette qui retentit. Je vais ouvrir. Lucien et trois autres gars sont devant la porte. — Salut Miss Katy ! J’ai horreur quand il m’appelle comme ça, de toute façon, je n’aime pas Lucien. Il m’a toujours prise pour une gamine qui n’est pas f****e de quitter « les jupes » de son frère, il ne comprend pas la relation que Tom et moi avons. Enfin, je pense plutôt qu’il ne veut pas comprendre. — Salut Lucien, Tom est dans la cuisine, installez-vous dans le salon, il va arriver. Il entre, suivi des autres. Ce sont ceux qui étaient avec Tom le jour de la rentrée. Ils me font la bise pour me saluer. Tom arrive et me tend un saladier de pop-corn. — Tiens princesse, tous chauds et sucrés comme tu les aimes. — Merci Tom. — Lucien t’a présenté les gars ? — Non, il s’est précipité dans le salon pour se vautrer dans le canapé. Les autres étaient restés polis et attendaient Tom. — Je te présente Charles, Chris et Jules. Les gars, je vous présente ma petite sœur, Katnyss. Je leur souris, embrasse Tom sur la joue et monte dans ma chambre. Je me glisse sous la couette, allume l’ordinateur et lance la série Once Upon a Time[3]. Vers minuit, je vérifie que ma porte est bien fermée à clé – j’entends les gars qui jouent toujours en bas – puis je libère mes cheveux avant de me coucher et d’éteindre la lumière. [1] Autrice-compositrice-interprète et actrice américaine [2] École de sorciers dans l’univers Harry Potter de JK Rowling. [3] Série télévisée américaine diffusée en 2011
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER