Le Sacrifice et l’Arrivée dans l’Ombre - Le repas des ténèbres

1313 Mots
Le château bruissait d’une agitation inhabituelle. Des serviteurs d’ombre glissaient dans les couloirs, portant des plateaux d’or noir et des chandeliers d’argent. Des nappes tissées de brume se déroulaient sur d’immenses tables, et des coupes de cristal se remplissaient d’un vin sombre comme le sang du néant. Un murmure parcourait les salles : le Prince avait convoqué un banquet. Elara n’en comprit pas d’abord la raison. Mais lorsqu’une servante sans visage vint la chercher, drapée d’un voile plus dense que la nuit, elle sentit son cœur se serrer. — On vous attend, dit la voix sans bouche. Et la servante ajouta, après un bref silence : — Le Prince vous a conviée. Elara resta muette. Ce mot seul — convier — sonnait comme une ironie. Dans ce royaume, une invitation n’était jamais un honneur : c’était un test. ⸻ On la guida à travers les couloirs jusqu’à une porte monumentale. De l’autre côté, la salle du banquet flamboyait d’une lueur irréelle. Des torches bleutées léchaient les murs de pierre, projetant des ombres mouvantes. Une longue table, couverte de mets étranges — fruits translucides, viandes noires, fleurs d’argent — s’étirait jusqu’à un trône surélevé. Le Prince y siégeait, immobile, drapé de son manteau d’ombre. Ses yeux, deux éclats d’argent, balayèrent l’assemblée avant de se poser sur elle. Autour de la table, les Seigneurs de l’Ombre et leurs émissaires chuchotaient, ricanant dans leurs langues sifflantes. Quand Elara entra, le silence se fit, lourd, presque palpable. Les regards se tournèrent vers elle, curieux, méprisants, affamés. Elle sentit la peur lui grimper le long de la colonne vertébrale. Mais elle marcha, droite, sans baisser la tête. Une chaise l’attendait, à l’extrémité de la table, loin du Prince — presque à la marge du cercle lumineux. Elle comprit : elle n’était pas une invitée. Elle était l’objet du divertissement. ⸻ Un Seigneur aux cornes d’argent se pencha vers un autre. — Voilà donc l’humaine, chuchota-t-il. Celle qui a volé la faveur du Maître. — Une créature de chair à notre table ? Voilà bien une insulte aux anciens pactes. Un rire glacé s’éleva, repris en écho par d’autres voix. Elara serra les poings sur ses genoux, luttant pour ne pas répondre. Elle sentit la marque sur sa main palpiter doucement, comme une lueur sous la peau. Le Prince leva la main. Le silence retomba. — Mangez, dit-il simplement. Sa voix se répandit comme un ordre gravé dans la pierre. Les convives obéirent aussitôt. Des plats se mirent à flotter jusqu’à eux, portés par des serviteurs spectres. Devant Elara, on déposa une coupe remplie d’un liquide sombre. L’odeur était enivrante, mais étrange, presque métallique. Elle hésita. — Vous hésitez, humaine ? fit une voix à sa gauche. Elle tourna la tête. C’était Sahr — la femme aux yeux noirs, celle qu’elle avait déjà croisée. Elle lui souriait, mais ce sourire portait la morsure du mépris. — Vous craignez que cela vous brûle la langue ? demanda-t-elle. Ou croyez-vous que nous vous empoisonnerions ? — Je me méfie de ce que je ne connais pas, répondit Elara calmement. Sahr éclata d’un rire cristallin. — Vous devriez plutôt craindre ce que vous pensez connaître. Quelques convives rirent à leur tour. D’autres la fixaient, curieux, comme on observe un animal pris au piège. ⸻ Le repas continua, ponctué de toasts étranges et de chants gutturaux. Les coupes se vidaient, les mots devenaient plus cruels. Un Seigneur à la peau de cendre leva son verre vers elle : — À la flamme des mortels, fragile et vaine ! Un autre ajouta : — À celle qui respire par la volonté du Prince, mais qui oublie que son souffle n’est pas à elle ! Elara sentit la colère lui monter à la gorge. Mais elle se souvint des mots du Prince : “Ici, chaque souffle que tu prends t’appartient parce que je le permets.” Alors elle répondit, d’une voix claire : — Peut-être, mais ce souffle m’anime toujours. Et aucun d’entre vous n’a le pouvoir de me le prendre sans qu’il se souvienne de mon nom. Un silence glacé tomba. Les regards se tournèrent vers le Prince, attendant sa réaction. Il la regardait, impassible, les doigts posés sur la coupe. Puis, lentement, il esquissa un sourire à peine visible. — L’audace des vivants, murmura-t-il. Voilà ce que vous haïssez… et ce que vous enviez. Les convives baissèrent la tête. Sahr, elle, se pencha vers Elara. — Continue donc à défier le silence, humaine. Un jour, il te répondra — et ce jour-là, tu regretteras de l’avoir entendu. ⸻ Après le repas, une musique s’éleva. Les Seigneurs se levèrent, glissant sur le sol comme des ombres liquides. Au centre de la salle, une danse commença — lente, sinueuse, presque hypnotique. Les corps se mêlaient dans un ballet d’ombre et de lumière, où chaque geste semblait raconter une histoire de pouvoir et de soumission. Elara resta assise. Mais bientôt, deux servantes vinrent la tirer par les bras. — Le Prince souhaite votre présence au centre, chuchotèrent-elles. — Je ne sais pas danser selon vos coutumes, répondit-elle. — Ce n’est pas une danse qu’il veut. C’est un regard. Elles la poussèrent doucement jusqu’au cercle de lumière. Tous les yeux se tournèrent vers elle. Le Prince s’était levé. Son manteau d’ombre glissa derrière lui comme un nuage en mouvement. Il s’approcha, lentement. Le silence tomba. — Tu es l’offrande, dit-il d’une voix calme. — Je le sais. — Et pourtant tu restes droite devant eux. Pourquoi ? Elle leva le menton. — Parce que vous m’avez laissée en vie. Et je refuse d’en faire une honte. Un murmure parcourut la salle. Le Prince la contempla longuement, puis fit un signe. Un serviteur approcha, tenant un calice d’or noir. — Bois, dit-il. Elle hésita. — Qu’y a-t-il dedans ? — Le souvenir du premier souffle. Autour d’eux, les convives chuchotèrent. Ce breuvage, tous le connaissaient : il révélait la vérité de l’âme à celui qui le buvait. Et si l’âme mentait… elle se consumait. Elara sentit le piège. Mais refuser, ici, c’était céder à la peur. Alors elle prit le calice et but. Le liquide brûla sa gorge, glacé comme la mort, puis se changea en feu. Elle chancela. Des images traversèrent son esprit — des visages, son village, la mer, le sang, puis le regard du Prince. Une lumière éclata autour d’elle. Les runes gravées sur le sol du banquet s’illuminèrent, projetant leurs ombres sur les convives. Elara, haletante, tomba à genoux. Le Prince la fixa. Ses yeux argentés brûlaient d’une intensité nouvelle. — Tu n’as pas menti, dit-il lentement. Il se tourna vers l’assemblée. — Voilà donc la vérité : cette humaine n’est pas une faiblesse. Elle est la faille que le destin a choisie. Un cri de protestation s’éleva parmi les Seigneurs, mais le Prince leva la main. — Silence. Il s’accroupit devant elle, sa voix redevenue plus douce. — Repose-toi, Elara d’Aelrion. Ce soir, tu as survécu à ce que peu d’ombres auraient osé affronter. Elle releva la tête, croisant son regard. — Ce n’était pas un jeu pour moi, murmura-t-elle. Un bref silence. Puis, dans un souffle presque imperceptible : — Pour moi non plus. ⸻ Quand la fête reprit, elle fut reconduite dans ses appartements. Les couloirs résonnaient encore des chants du banquet. Mais, en elle, un autre son persistait : le battement de son cœur, mêlé à l’écho du regard du Prince. Ce soir-là, elle avait été humiliée, exposée, mise à l’épreuve. Mais au lieu de se briser, quelque chose en elle s’était éveillé — une flamme que même la nuit du Royaume ne semblait pouvoir éteindre. Et, dans la salle du trône, le Prince des Ombres demeurait seul, les doigts posés sur le calice d’or noir, songeur. Pour la première fois depuis des siècles, il avait senti quelque chose fissurer son éternel silence : une chaleur étrangère, dangereuse, humaine.
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