Le Sacrifice et l’Arrivée dans l’Ombre - Les serviteurs hostiles

1213 Mots
Le château, depuis quelques jours, n’était plus tout à fait le même. L’air y vibrait d’une tension étrange, lourde comme une tempête contenue. Les murs, d’ordinaire silencieux, murmuraient des mots qu’Elara ne comprenait pas. Et les torches semblaient s’allumer avec une lenteur malveillante, comme si la lumière elle-même hésitait à la servir. Depuis la visite de Lysandra, les ombres avaient changé d’attitude. Elles ne se contentaient plus de la surveiller : elles la jugeaient. Quand Elara traversait un couloir, elle sentait des regards posés sur elle. Des silhouettes indistinctes, drapées de voiles noirs, suspendaient leurs gestes dès qu’elle approchait. Certaines murmuraient entre elles ; d’autres détournaient le visage avec un rictus à peine dissimulé. Elle avait beau feindre l’indifférence, chaque chuchotement la poignardait un peu plus. Les habitants de ce royaume — ces serviteurs du Prince — semblaient faits d’ombre et de chair mêlées. Certains avaient des traits presque humains, d’autres des formes mouvantes, incertaines, comme si leur existence n’était qu’une illusion entretenue par la volonté du souverain. Mais tous, sans exception, la regardaient comme une anomalie. ⸻ Un matin sans aube, alors qu’elle sortait de sa chambre pour tenter d’explorer le couloir, elle trouva le plateau de nourriture renversé devant sa porte. Le contenu répandu au sol formait un dessin : un cercle sombre tracé avec un liquide noirâtre, au centre duquel était inscrit un symbole qu’elle ne connaissait pas. Elle recula instinctivement. Le symbole palpitait doucement, comme vivant. — Ce n’est pas un simple avertissement, murmura-t-elle. C’est une menace. Sa main trembla. La marque argentée sur sa peau réagit aussitôt, émettant une pulsation lumineuse. Et le symbole au sol s’effaça dans un sifflement. Mais derrière elle, un rire s’éleva. — Jolie magie pour une créature de chair. Elara se retourna. Une jeune femme se tenait dans l’ombre du couloir. Belle, mais d’une beauté étrange, cruelle. Ses yeux, d’un noir liquide, semblaient absorber la lumière. — Qui êtes-vous ? demanda Elara. — Personne d’important. Seulement celle qui nettoie vos erreurs. L’inconnue s’approcha lentement, effleurant le mur du bout des doigts. — Le Prince vous garde en vie, mais il ne peut pas empêcher le monde d’avoir une opinion. Ici, vous êtes une tache. Une anomalie. Une flamme qui ne devrait pas exister. Elara serra les poings. — Et pourtant, je respire. Vous devrez vous y faire. Le sourire de la femme se figea. — Vous croyez pouvoir tenir tête à l’Ombre ? Ce château vous dévorera avant même que votre cœur ne cesse de battre. Elle tendit la main, et la torche la plus proche s’éteignit d’un souffle. Puis, d’une voix basse : — Le Prince a sauvé votre vie. Mais ici, la vie ne protège pas. Elle condamne. Avant qu’Elara ne puisse répondre, la femme disparut dans la brume du couloir, ne laissant derrière elle qu’un parfum âcre et un frisson glacé. ⸻ Les jours suivants, l’hostilité grandit. Les serviteurs ne lui parlaient plus, mais leurs gestes parlaient à leur place : un verre d’eau vidé avant qu’elle n’y touche, une porte claquée à son passage, un tissu arraché de son lit. Elle tenta de garder son calme, mais la peur revenait sans cesse, tapie sous sa peau. Chaque fois qu’elle fermait les yeux, elle revoyait le regard de cette femme. Et, derrière, celui du Prince. Elle se demandait s’il savait. S’il laissait faire. Un soir, alors qu’elle s’asseyait au bord du lit, une ombre glissa sous la porte. Elle se matérialisa lentement, prenant la forme d’un visage sans traits. Une voix s’éleva, sifflante : Pars, humaine. Tu souilles nos murs. Il n’y a pas de place pour le souffle dans un royaume de silence. Elara resta figée. Il t’a épargnée… mais il ne t’appartient pas. Tu seras détruite avant de le comprendre. Elle voulut crier, mais la marque sur sa main se mit à brûler. Une lumière éclata dans la chambre, dispersant l’ombre. Le visage hurla avant de se dissoudre. Puis, de nulle part, une voix familière résonna dans son esprit : Ne crains pas. Le souffle du Prince. Il savait. Il voyait. Mais au lieu d’être rassurée, Elara sentit la colère monter. — Vous savez tout ce qui se passe ici, n’est-ce pas ? murmura-t-elle dans le vide. — Alors pourquoi laissez-vous cela continuer ? Pourquoi me laissez-vous seule ? Aucune réponse. Seulement un battement sourd dans sa poitrine, un écho qui n’était pas le sien. ⸻ Le lendemain, Lysandra revint. Elle entra sans frapper, les traits fermés. — Le château s’agite, dit-elle. Vous êtes devenue une faille, Elara. Les serviteurs sentent votre chaleur et la haïssent. — Parce que je suis vivante ? — Parce que vous lui importez. Lysandra croisa les bras, l’air contrarié. — Vous ne comprenez pas ce que vous représentez. Le Prince des Ombres n’avait jamais fait de choix dicté par autre chose que la raison. Mais en vous épargnant, il a brisé l’équilibre. Ceux qui lui servent craignent ce qu’ils ne comprennent pas. Et ce qu’ils craignent, ils détruisent. Elara serra la mâchoire. — Alors il faudrait que je reste ici à attendre qu’ils m’achèvent ? — Vous n’avez pas d’autre option. Vous êtes sous sa protection. Et croyez-moi… c’est la seule barrière entre vous et la ruine. — Ce n’est pas une vie. — Ce n’en est pas une pour lui non plus. Un silence lourd tomba. Lysandra s’approcha, baissa la voix. — Faites attention à la femme qu’on appelle Sahr. C’est elle qui mène les murmures contre vous. Si elle agit, le Prince ne pourra peut-être pas l’arrêter à temps. Puis elle disparut, laissant derrière elle un souffle glacé et une certitude : le danger approchait. ⸻ Cette nuit-là, Elara ne dormit pas. Elle resta assise, observant le miroir. L’air vibrait, oppressant. Soudain, un éclat argenté traversa la pièce : la marque sur sa main s’était mise à pulser plus fort que jamais. Une silhouette apparut dans le reflet. Le Prince. Son visage était fermé, plus dur qu’à leur première rencontre. — Vous m’espionnez ? demanda-t-elle, la voix tremblante. — Je veille. — Alors veillez mieux. Vos serviteurs me haïssent. Ils veulent ma mort. Le Prince ne répondit pas tout de suite. Ses yeux se posèrent sur elle, brûlants d’une intensité qu’elle ne sut déchiffrer. — Ils craignent ce qu’ils sentent en moi, à travers toi. — Et qu’est-ce qu’ils sentent ? Un silence. Puis, simplement : — Une faille. Et la lumière. Elle le fixa, interdite. — Vous avez peur ? Un souffle, à peine audible : — Oui. L’image s’éteignit, et la chambre retomba dans le noir. ⸻ Le lendemain, un bruit la réveilla : un objet brisé contre la porte. Elle se précipita, ouvrit — et découvrit, cloué dans le bois, un fragment de miroir. Dessus, gravé à la pointe d’un couteau : “La flamme s’éteindra.” Le château du Prince semblait prêt à se refermer sur elle. Mais, au fond d’elle, quelque chose s’éveillait. Une force nouvelle, une résistance faite de peur et de rage mêlées. Elara regarda sa main briller sous la lumière froide. — Qu’ils viennent, murmura-t-elle. — Je ne suis pas qu’une proie. Et, dans les profondeurs du palais, les ombres frémirent. Elles avaient voulu la faire plier. Elles venaient, sans le savoir, de réveiller celle qui allait changer le destin du Royaume.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER