Le Sacrifice et l’Arrivée dans l’Ombre - Un intérêt troublant

1013 Mots
Le Prince l’observe en secret La Cour des Ombres s’était lentement vidée. Les nobles regagnaient leurs ailes respectives, leurs chuchotements s’entremêlant comme des serpents dans l’obscurité. Certains riaient encore, incrédules. D’autres gardaient le silence, les traits tirés, conscients d’avoir été témoins de quelque chose qui n’aurait pas dû exister. Une humaine n’était pas censée faire reculer un capitaine des Lames Nocturnes. Encore moins éveiller la lumière. Elara, elle, ne voyait plus rien. Ses jambes avaient cédé dès que la tension s’était dissipée. Deux servantes d’ombre — silhouettes fines aux visages dissimulés derrière des voiles mouvants — l’avaient soutenue sans un mot, la guidant hors de l’arène par un couloir latéral. La pierre sous ses pieds semblait encore vibrer du choc, et son corps entier tremblait, vidé. Elle n’avait pas conscience du regard qui la suivait. Du regard qui ne l’avait pas quittée depuis qu’elle avait posé sa main dans celle du Prince. ⸻ Le trône des Ombres était de nouveau vide. Mais le Prince n’était pas retourné à ses affaires. Il se tenait dans la haute galerie qui surplombait l’arène, dissimulé derrière un rideau de ténèbres vivantes. De là, il observait les dernières traces du combat : la fissure lumineuse encore incrustée dans la pierre, les marques laissées par la chute de Kaeroth, et surtout… l’écho persistant de cette lumière. Une lumière humaine. Il serra lentement les doigts. Depuis des siècles, il n’avait rien ressenti de semblable. Ni colère. Ni désir. Ni peur. Juste cette perturbation sourde, profonde, qui refusait de se taire. — Intéressant…, murmura-t-il pour lui-même. Sa voix se perdit dans l’immensité sombre. ⸻ Il se souvenait parfaitement du moment. De l’instant précis où l’éclat avait jailli. Ce n’était pas une magie apprise. Pas un sort ancien. Pas une invocation interdite. C’était autre chose. Quelque chose de brut, de désespéré, né d’un refus absolu de plier. Une lumière qui n’attaquait pas… mais repoussait. Comme si le Royaume lui-même avait hésité. Il ferma les yeux. Une image s’imposa à lui : Elara, debout malgré la peur, tenant un simple éclat de pierre, défiant un être qui aurait pu la tuer d’un geste. Elle n’avait pas crié. Elle n’avait pas supplié. Elle avait tenu. — Une humaine…, souffla-t-il. La prophétie murmura alors dans son esprit, insidieuse, ancienne comme la nuit. Quand la lumière née de la chair fragile touchera le cœur des Ombres, le règne éternel vacillera… ou renaîtra. Il rouvrit brusquement les yeux. Non. Il avait passé toute son immortalité à se tenir à distance de ces mots. À faire en sorte qu’ils ne deviennent jamais réalité. Les humaines n’étaient que des offrandes. Des symboles. Des outils politiques pour maintenir la peur et l’équilibre. Elles mouraient. Toujours. ⸻ Elara se réveilla dans une chambre qu’elle n’avait jamais vue. Les murs étaient d’un noir profond, parcourus de veines argentées qui pulsaient doucement, comme un souffle. Le plafond s’élevait haut, presque trop haut, et une unique fenêtre donnait sur un ciel sans astres, noyé dans un crépuscule éternel. Elle inspira lentement. Son corps était lourd, mais intact. — Où suis-je…? murmura-t-elle. — Dans l’aile intérieure du palais. La voix, grave et féminine, la fit sursauter. Une femme se tenait près de la porte, drapée d’un manteau d’ombre aux reflets pourpres. Son visage était pâle, ses yeux d’un violet presque lumineux. — Je suis Nyssara, intendante du Prince, reprit-elle calmement. Tu es sous protection. Elara se redressa avec difficulté. — Protection…? répéta-t-elle. Nyssara l’observa longuement, comme si elle évaluait une œuvre dangereuse. — Disons que tu es devenue… intéressante. Ce mot fit frissonner Elara. — Qu’est-ce que j’ai fait ? demanda-t-elle finalement. Un mince sourire se dessina sur les lèvres de Nyssara. — Tu as survécu. Et tu as attiré son attention. ⸻ Dans les hauteurs du palais, le Prince observait. Non pas directement. Il ne franchissait pas encore cette limite. Mais à travers les Ombres elles-mêmes. Elles glissaient le long des murs, s’insinuaient dans les couloirs, se suspendaient aux plafonds. Elles voyaient pour lui. Ressentaient pour lui. Il la vit s’asseoir lentement sur le bord du lit. Il sentit sa fatigue. Sa peur retenue. Sa confusion. Et pourtant… Il perçut aussi cette lumière. Faible, vacillante, mais toujours là. Elle ne s’était pas éteinte après l’épreuve. C’était cela qui l’inquiétait. — Tu n’aurais pas dû exister, pensa-t-il. Les Ombres frémirent, comme offensées. ⸻ Elara passa la nuit éveillée. Chaque fois qu’elle fermait les yeux, elle revoyait l’arène. La lame. La chute de Kaeroth. Et surtout… le regard du Prince lorsqu’il lui avait tendu la main. Il n’y avait pas de cruauté dedans. Pas de pitié non plus. Quelque chose de plus troublant. Une reconnaissance. Elle posa inconsciemment la main sur sa poitrine. La chaleur qu’elle avait ressentie était toujours là, discrète, comme une braise sous la peau. — Qu’est-ce que tu es…? murmura-t-elle pour elle-même. Une ombre se détacha du mur, presque imperceptible. Le Prince s’immobilisa. Elle l’avait senti. Pas vu. Mais senti. Le lien — mince, fragile — venait de se tendre. ⸻ Il recula immédiatement. Coupant sa présence. Son cœur — maudit, figé depuis des siècles — battait trop vite. — Assez, ordonna-t-il dans le vide. Les Ombres obéirent, se repliant comme des ailes. Il resta seul, dans le silence de sa salle privée, face à son propre reflet dans un miroir d’obsidienne. Un souverain immortel. Un tyran craint. Un cœur condamné. Et pourtant… troublé par une humaine. — Elle est un danger, murmura-t-il. Pour le royaume. Pour lui. Il le savait. Et malgré cela… Il donna un ordre. — Qu’elle reste en vie. — Qu’on la surveille. — Et que personne… n’approche sans mon autorisation. Sa voix ne trembla pas. Mais ses pensées, elles, étaient déjà ailleurs. Dans une chambre obscure, où une humaine refusait de s’éteindre. ⸻ Au loin, Elara se leva et s’approcha de la fenêtre. Elle posa la main contre la vitre froide. Et sans savoir pourquoi, elle murmura : — Je sais que tu me regardes. Dans les profondeurs du palais, le Prince ferma lentement les yeux. Pour la première fois depuis des siècles… Il ne nia pas.
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