Chapitre 5

1648 Mots
Chapitre 5 Après une nuit calme chez Monette Charron, Mary se rendit à la mairie où Corentin Kerloc’h l’attendait. Le maire siégeait derrière son bureau sur un fauteuil roulant et il semblait fort guilleret. — Voilà ! dit-il à Mary en lui tendant la main, l’affaire est arrangée. Je me suis entretenu avec le chef de cabinet du préfet, vous avez toute latitude pour mener l’enquête à votre guise et Lucas est maintenu à son commandement jusqu’à ce que cette affaire soit résolue. Le divisionnaire Fabien vous confirmera par téléphone les décisions du ministère. Diable, c’était donc monté jusque-là ? — J’en suis bien contente, dit Mary, car le major Langlois n’avait pas l’air trop bien disposé à mon endroit. Elle ajouta : — J’ai l’habitude, remarquez bien, le premier contact avec les gendarmes est toujours difficile, mais en général ça s’arrange par la suite. Cependant, comme j’ai déjà apprivoisé Lucas, ça me fera gagner du temps. Je retourne de ce pas à la gendarmerie. À la gendarmerie, elle trouva Lucas qui faisait une drôle de figure. — Comme ça vous retardez mon départ ? fit-il mi-figue, mi-raisin. — Ne commencez pas à m’attribuer des décisions dans lesquelles je ne suis pour rien ! protesta-t-elle. Puis elle se radoucit : — Je dois dire quand même que je suis on ne peut plus satisfaite de vous savoir là le temps de l’enquête, car votre collègue Langlois ne m’a pas paru particulièrement heureux de me voir débarquer dans son périmètre. Elle sourit ironiquement : — Mais vous savez ce que c’est, Lucas ! — Hon hon, fit Lucas sans se mouiller. Comme je suis à votre disposition, par quoi voulez-vous commencer ? Elle ironisa : — Quel enthousiasme ! Lucas leva les yeux au ciel puis regarda Mary. — Jamais une culpabilité n’aura été aussi évidente. On retrouve le meurtrier en train de s’acharner à coups de fusil sur le cadavre de la victime. Que voulez-vous de plus ? — Je voudrais, dit Mary posément, que vous me décriviez la scène du crime. Avec la plus grande précision. Nouveau regard de l’adjudant-chef vers le plafond, comme pour implorer des instances aussi supérieures qu’invisibles. — La scène du crime ? — Oui, entre autres la manière dont vous avez arrêté Martin. Langlois était avec vous, je crois. — Affirmatif, fit sobrement l’adjudant-chef. — Dans ce cas, il serait bon qu’il soit là pendant que vous me ferez part de vos observations. — Ah… fit Lucas. Eh bien, je vais le chercher ! Il s’absenta quelques instants pendant lesquels Mary regarda sans les voir les affiches qui tapissaient le bureau. Puis la porte s’ouvrit et Lucas entra suivi d’un major Langlois à la mine renfrognée. Mary tenta de détendre l’atmosphère : — Allons, major, ne faites pas cette tête-là ! Je ne suis pas là pour vous embêter… — Ravi de l’apprendre, dit le militaire d’un ton rogue qui laissait clairement entendre qu’il n’en croyait rien. Elle crut utile de mettre les points sur les i d’un ton un peu plus sec : — Je suis comme vous, Messieurs, j’ai des chefs. Ils me commandent d’enquêter, j’enquête. Savez-vous où j’étais hier soir, Langlois ? Le major fit non de la tête. — J’étais chez votre ex-confrère, l’adjudant Kerloc’h, aujourd’hui en retraite, et maire de Trébeurnou. Et savez-vous ce que je venais lui dire ? Nouvelle dénégation du major. — Je venais lui dire que je retournais à Quimper car, dans l’état de l’enquête, je ne voyais pas ce que je pouvais faire de plus… Le major la regarda avec, dans l’œil, un éclat singulier qui exprimait la surprise et la méfiance. — C’est à ce moment, poursuivit Mary, que le maire m’a fait savoir que la victime avait été littéralement déchiquetée à coups de fusil de chasse. — Je vous l’avais dit ! grogna le major aussi aimable que le bulldog à qui on arrache son os. — Non, dit Mary, certes vous m’aviez dit qu’elle avait été tuée à coups de fusil, mais vous n’aviez pas précisé leur nombre. Le major haussa ses puissantes épaules : — Quelle importance, puisque la victime était selon toute vraisemblance morte dès le deuxième tir ? Mary secoua la tête, agacée : — Si nous reprenions tout par le début ? — Eh bien reprenons, souffla le major excédé. Puis grommela : — Tout le monde le sait, on a que ça à foutre ! Mary ignora la remarque. — Quand vous voudrez… Le major se mit à parler d’une voix morne : — Nous avons été prévenus par téléphone que l’on tirait des coups de fusil dans la cour de Florent. — Qui a reçu l’avis téléphonique ? Le major paraissant trop accablé pour répondre, ce fut Lucas qui prit la parole : — Le gendarme Dieumadi qui était de permanence. Il a aussitôt averti le major Langlois qui m’a prévenu. Nous nous sommes immédiatement rendus sur les lieux. — Combien étiez-vous ? — Quatre. Dieumadi conduisait la camionnette, le major était près de lui et j’occupais la banquette arrière, avec Blaise, un jeune qui n’a pas encore un an de service. Nous avions tous mis le casque et le gilet pare-balles. Arrivés sur les lieux, nous avons effectivement aperçu un homme, en l’occurrence Martin, qui tirait des coups de fusil sur une forme allongée à terre. Nous sommes descendus prudemment et j’ai fait les sommations réglementaires. — Martin s’est-il rebellé ? — Non, dès qu’il nous a entendus, il a cassé son fusil, il l’a posé par terre et il a levé les bras. On aurait dit qu’il nous attendait… — Nous nous sommes approchés, poursuivit le major, et là on a vu une masse sanguinolente au milieu de la cour, et les étuis de plastique des cartouches éparpillés un peu partout. Quelle vision ! Quelle odeur ! Le nez du gendarme se pinça, comme si l’évocation de cette scène d’horreur le ramenait à la cour de feu Raoul Florent. Puis il poursuivit d’une voix étouffée : — Le corps que nous avions sous les yeux n’avait plus de forme, les intestins étalés sur le sol se mélangeaient à la matière aqueuse des yeux pendant sur le visage, un bras était presque détaché, les deux jambes aussi, coupées au genou… Depuis les attentats au Liban, je n’avais pas vu pire ! Le jeune qui vous a reçue est parti vomir contre le mur et il a presque fallu le soutenir pour le mettre dans la voiture. — Et Martin ? — Il regardait devant lui, les yeux vides, sans paraître réaliser ce qu’il venait de faire. Le gendarme fixa Mary. Il paraissait surpris que cette jeune femme ne manifeste pas toute l’horreur que ne devait pas manquer de soulever une telle évocation. — Ça ne paraît pas vous étonner. Mary se souvint de la crise de démence que le petit gros avait piquée lorsqu’on lui avait dit que le dossier d’extension de sa pisciculture s’était égaré, de ses yeux fous qui lui avaient fait peur. Elle resta un instant silencieuse, puis revint au major : — Non, dit-elle enfin. Pourquoi a-t-il fait ça ? Le gendarme en resta un instant sans voix, puis il maugréa : — Comment le saurais-je ? Il reste prostré, vous regarde comme un zombie, il ne dit pas un mot. Mary ne se démontait pas. — Où est-il maintenant ? — Où voulez-vous qu’il soit ? Chez les dingues, évidemment ! — Vous voulez dire qu’il est à l’asile ? Le major châtia son langage et revint aux formes administratives : — En effet, sur instruction du procureur de la République, nous l’avons transféré dans une clinique psychiatrique. Il ricana : — Pas si dingue que ça, ce type ! S’il avait flanqué un, voire deux coups de flingue à Florent, il serait derrière les barreaux, avec une inculpation de meurtre… Tandis qu’avec cinquante coups de fusil, il sera jugé irresponsable, si ça se trouve, il ne sera même pas jugé. — C’est probable, dit Mary en pensant qu’à ce stade, la différence entre un asile psychiatrique et une prison devait être bien mince. Vous avez vu sa femme ? — Bien sûr ! D’après elle, Martin aurait reçu un coup de téléphone qui l’aurait mis hors de lui. — Sait-elle de quoi il s’agit ? — Elle prétend que non. — Vous avez fait des recherches de ce côté ? Le gendarme la regarda, surpris : — Pourquoi voulez-vous… Il s’arrêta net et reprit avec une certaine véhémence : — Martin a été surpris par un adjoint au maire en train de s’acharner sur la dépouille de Florent. Lorsque nous sommes arrivés, il continuait, comme s’il effectuait une besogne : il tirait ses deux coups de fusil, il ôtait les étuis vides, remettait deux nouvelles cartouches, les tirait, puis recommençait consciencieusement, comme s’il travaillait à la chaîne. Quand il a posé son arme, il restait une cartouche dans la chambre. — Vous l’avez vue ? — Oui, il a cassé le fusil, l’a posé à terre et a levé les mains. Si on n’appelle pas ça être pris en flagrant délit, il n’y aura jamais de flagrant délit. Il regardait à présent Mary Lester d’un œil si chargé de reproches qu’elle essaya de l’apaiser. — C’est évidemment un cas de flagrant délit. — Si ce n’en est pas un, je veux bien qu’on… Le major n’acheva pas sa phrase, sans préciser ce qu’il voulait bien qu’on lui fasse. Mary hocha la tête et ajouta : — Cependant… — Cependant quoi ? Il était temps de calmer le jeu car le major semblait prêt à mordre. — Cependant, il ne serait peut-être pas inutile que nous nous rendions sur la scène du crime. Langlois haussa ses larges épaules avec humeur : — Si vous avez du temps à perdre… La voix de Mary s’était raffermie, le major sentit le changement. — Je vous le redis, major, je ne fais pas ça pour mon plaisir personnel… Elle articula soigneusement comme le ferait une enseignante envers un élève qui présente des difficultés de compréhension : —… Je suis ici à la requête du maire et de Monsieur le Préfet… Et je suis bien placée pour savoir que ce dernier a reçu des instructions formelles de bien plus haut. Ce devait être ce « bien plus haut » qui fit perler quelques gouttes de sueur sur le front dégarni du major Langlois. — Vous ne voudriez tout de même pas, continua-t-elle de cette même voix posée, que je rentre à Quimper et que je fasse à mon supérieur, le divisionnaire Fabien, un rapport mentionnant que vous n’avez pas voulu accéder aux exigences les plus élémentaires de l’enquête ? — Il… il n’a jamais été question de ça, bredouilla Langlois en s’épongeant le front. Le visage de Mary Lester s’apaisa : — Ah bon, vous me rassurez ! J’avais cru discerner une certaine réticence, pour ne pas dire comme un mauvais vouloir de votre part. Le major répéta trop vite : — Mauvais vouloir ? N’en croyez rien, capitaine, je suis à votre entière disposition ! Son regard affolé se posa sur Lucas, semblant l’implorer de faire quelque chose : Lucas reçut le message. — Si tu veux, Eugène, je vais m’occuper du capitaine Lester. Mary lut une infinie reconnaissance et un soulagement sans bornes dans les yeux du major. Elle se leva et dit, avec un demi-sourire : — Voilà qui est bien dit ! On y va ? — Où… où ça ? demanda le major en se levant à son tour. — Mais sur les lieux du crime, major !
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