J'espérais que mon cri ai attiré l'attention de quelqu'un. Jordan devait certainement être concentré sur sa composition ou occupé à une autre activité, avec un casque sur les oreilles, et donc incapable d'entendre le moindre appel à l'aide. Cependant, je gardais l'espoir qu'une personne charitable vienne à mon secours et fasse comprendre à cette brute que je n'étais pas un sac de patates qu'on pouvait maltraiter de manière aussi brutale.
Shannon s'est avancé vers nous et a posé sa main sur l'épaule du garde. Jamais je n'aurais imaginé éprouver de la joie à l'apercevoir. Certes, sa compagnie n'est pas désagréable, mais le fait de le regarder me confronte sans arrêt à l'image de la vie qui m'a échappé.
- C'est bon Jay, elle peut passer !
Il m'a tout de suite libéré, mais le maquillage que j'avais sur le visage s'était effacé, et le mascara avait teinté mes yeux de noir. J'étais dans un état déplorable. Je n'avais pas réalisé que mon combat contre ce mastodonte m'avait fait transpirer.
Shannon m'a conduit dans sa loge et m'a fourni ce dont j'avais besoin pour me démaquiller. Il n'avait fait aucun commentaire et s'était montré attentionné. Lorsque j'ai fait le tour de la pièce, j'ai été surprise par la grande quantité de maquillage qui s'y trouvait.
- Woh, c'est un institut de beauté chez toi ! Fis-je remarquer.
Après avoir souri, il entreprit de s'expliquer.
- Ouais, il faut bien ça pour avoir l'air en forme sur scène.
Étant père comblé de deux enfants, je me suis rendu compte que les nuits étaient bien trop brèves, et ce n'était pas uniquement dû aux enfants pour sûr.
- Comment vont femme et enfants ? Demandais-je.
- Parfaitement bien merci, elle regrette de ne pas avoir pu venir !
Bien entendu, il faisait référence à mon amie, qui en temps normal ne manquait pas un seul concert, même lorsqu'elle était enceinte de 9 mois.
- Oui, ça aurait évité ce genre de désagrément ! Mon propos était ironique.
L'expression de son visage donnait l'impression qu'il était fautif, bien que ce ne soit peut-être qu'une apparence.
- Je suis désolé pour ça, je n'ai pas pensé qu'ils te repousserait, je suis désolé, il ne t'a pas trop malmenée ?
J'étais prêt à dire non, cependant je dois admettre que j'avais craint d'être expulsé et de me retrouver dans la rue, sans mes papiers ni rien d'autre. Tirons les leçons de cette situation afin d'améliorer notre jugement à l'avenir. La prochaine fois, il sera important de bien peser les pour et les contre avant de donner quoi que ce soit à Jordan.
- On verra demain au réveil où sont mes bleus ! Riais-je.
Un pli soucieux barra son front, tandis qu'il se rapprochait de moi.
- Fais voir !
D'un geste de la main, il m'a demandé de soulever mon tee-shirt. J'ai noté qu'il souhaitait se comporter en gentleman, en vérifiant que je n'avais rien, mais je n'aurais jamais accepté de le faire en sa présence. Étant mon beau-frère, je ne voulais pas qu'une personne pouvant entrer sans prévenir propage des rumeurs sans fondement. Nous étions tous les deux des amis, voire de la famille, et notre "relation" ne dépassait pas ce cadre.
- Quoi ? Je ne vais pas me mettre à poil devant toi tu es taré !
Il a éclaté de rire, puis m'a observé avec une certaine insistance avant de saisir ma main et de m'emmener ailleurs. Je dois reconnaître que je ne savais pas ce qu'il me voulait, et que cela m'a un peu inquiété. Qu'avait-il encore inventé ?
Depuis quelque temps, Shannon et moi entretenons une excellente relation. Nous pouvons même nous considérer comme des amis. Nous nous confions mutuellement sur nos "problèmes de couple" respectifs, et notre connaissance approfondie des partenaires de chacun nous aide grandement à résoudre certains différends. Cette connexion nous a permis de nous comprendre mieux que quiconque.
Nous n'avions qu'une amitié profonde l'un pour l'autre, même si notre relation ressemblait parfois plus à celle d'un vieux couple. Je le percevais comme un frère, donc rien de plus ne pouvait se passer entre nous. J'aimais trop Jordan pour envisager quoi que ce soit d'autre, et de toute façon, je n'étais pas ce genre de femme.
Je me retrouvais rapidement devant la porte de Jordan, qu'il ouvrit à la volée, me jetant littéralement dans la pièce avec un clin d'œil.
- Là, tu peux te mettre à poil !
À ces paroles, il s'est esclaffé. Je lui ai adressé une moue, il avait cette fâcheuse tendance à toujours ramener la conversation sur des considérations sexuelles, c'était une véritable obsession pour lui, et à cet égard, lui et Aurore étaient assurément des âmes sœurs.
Jordan était assis au fond de la pièce, lorsque je suis entré dans son champ de vision. Il a retiré son casque audio, cherchant à comprendre ce qu'il se passait. Il m'a alors regardé avec interrogation, attendant une explication. Il a posé sa guitare et son ordinateur, toujours en attente d'une raison à cette entrée mouvementée. Oui, mouvementée, car j'ai bien failli trébucher en me prenant les pieds dans des sacs posés au sol, dont le mien avec lequel se trouvaient tous mes effets personnels dont mon téléphone.
- Amusez-vous bien ! Conclu Shannon, avant de fermer la porte.
Un rictus amusé se forma sur le visage de Jordan, contrairement à moi qui ne trouvais rien de drôle, ma cheville me causant des élancements douloureux.
- Très drôle ! Râlais-je à l'encontre de Shannon ! Tu n'aurais pas pu ranger un peu ! Pestai-je envers mon mari.
Il s'est montré surpris, j'aurais été tenté de croire qu'il allait m'affirmer que son local était rangé à supposer qu'il l'ait déjà été un jour. En sa qualité d'artiste accompli, Jordan avait besoin d'espace pour composer ses chansons, et il trouvait l'inspiration, pour une raison qui m'était obscure, dans le désordre.
Un élément matériel ou un détail vestimentaire suffisait à le replonger dans un souvenir qui le motivait. Ses sourcils froncés, il me dévisageait.
- Il s'est passé quelque chose que je ne sais pas ?
- Oui, mais cela n'a plus d'importance !
Je ne voulais pas le surcharger avec mes propres problèmes, sachant que les siens étaient déjà bien difficiles à gérer. Sa créativité avait besoin d'un environnement serein, et je ne voulais pas être celle qui nuirait à cette tranquillité dont il a besoin.
Bien que mes mots ne l'aient pas apaisé, comme je ne voulais pas envenimer la situation, j'ai décidé d'essayer de lui changer les idées. Je me suis approché de lui et me suis assis à califourchon sur ses genoux, lui faisant face, passant mes bras autour de son cou.
Ses lèvres s'étirèrent en un sourire, il m'enlaça à la taille en se rapprochant de moi. J'affectionnais ce contact physique, j'aimais le sentir près de moi, la chaleur qu'il dégageait était vraiment apaisante.
- Tu t'aventures sur une route glissante là ! Me mit-il en garde.
J'étais au courant de cela, mais c'était la solution la plus appropriée pour lui faire penser à autre chose que le problème auquel il était confronté.
- Ça te dérange ? Lui demandai-je
Sans me répondre, il m'a serré davantage contre lui et m'a embrassé passionnément. Les années s'écoulaient, mais notre désir l'un pour l'autre ne faiblissait pas. Il y avait une constante dans notre couple : notre intimité physique demeurait inchangée. À la fin, c'était même le seul moyen d'expression qui nous reliait encore.
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