Au travail !

1311 Mots
Au travail !— Dites donc, les gars, c’est qui la bonne femme qui arpente le bureau du patron, là-haut ? — Où ça ?! — Là, au-dessus de l’atelier, tu ne vois pas ? C’est qui cette exaltée ?! — Ah oui. Eh bien mes enfants, tenez-vous bien. Je crois que c’est l’une des belles-sœurs du patron. — Houlà ! Elle est remontée, la dame, et en plus c’est une beauté, dites-donc ! Ce qu’elle est bien tournée la diablesse, avec ses cheveux bruns tout bouclés qui s’envolent à chaque demi-tour ! — Il nous avait caché ça le Raoul, sacré veinard, insistait lourdement Joseph, l’un des contremaîtres, clignant de l’œil comme un gamin de dix-huit ans. — Joseph, calme-toi, elle est pas pour toi ! — Si on peut plus rigoler, se plaignit alors l’ancien en se frisant les moustaches... Là-haut, dans le bureau, on dirait effectivement que ça chauffait. Raoul, la tête dans les mains, engoncé dans une espèce de vareuse jaunâtre devenue trop grande pour lui, paraissait K.O. sous les remontrances répétées de sa belle-sœur. « Quand est-ce qu’elle va s’arrêter, pensait-il accablé ? Où elle est Berthe, bonté divine ?! Qu’est-ce que je lui ai fait et qui lui a demandé de venir à Charlotte, bon sang ?! » Raoul la laissait parler. C’était un vrai moulin à paroles, cette fille. Elle lui imposait une diarrhée verbale de première, une tornade contre laquelle il ne servait à rien de lutter. Enfin, la tempête parut s’apaiser. Prudent, le mari de l’aînée des demoiselles Baes attendit quelques longues secondes avant de tenter de relever la tête. Il sentait confusément que l’accalmie n’était que provisoire et que sa petite belle-sœur n’avait pas fini de cracher son venin. « Bon, où en était-on ? » — Raoul !!! « Aïe, ça recommence. » L’interpellé ne mouftait pas. — Raoul Capron, reprit alors Charlotte déterminée. Elle le regardait avec l’intensité de ses yeux gris-bleu en pétard et ne le lâchait pas du regard. — Oui, lui accorda-t-il presque inaudible. — Raoul Capron, tu m’entends ? — Oui, se permit-il de répéter, la voix un peu plus affirmée et le menton légèrement relevé. Serait-ce un embryon de révolte ? Après tout, il avait fait la guerre pendant plus de quatre ans. Ce n’était pas une petite bonne femme comme ça qui allait lui en imposer. Non mais, quand même !!! — Dis donc, Charlotte. Tu n’as plus douze ans. Ne devrions pas nous vouvoyer, maintenant ?! — Mais qu’est-ce qu’on en a à faire de se tutoyer ou de se vouvoyer. Mais où tu en es, mon pauvre Raoul ?! — Quoi, où j’en suis, se révolta ledit Raoul ? — Ben oui. Qui dirige ton usine, tu peux me le dire ? Le patron en sursis hocha la tête. C’était une forme d’aveu. — Je te préviens, reprit la jeune femme toute à son exaltation, si tu ne te bouges pas, c’est moi qui vais venir diriger ton usine. Houlà. Coup de tonnerre dans un ciel serein ! Raoul s’attendait à tout sauf à ça. Bonté, c’est qu’elle le ferait, cette chipie ! — Et ne me regarde pas comme ça. Tu es prévenu maintenant. — Tu crois que Berthe te laisserait faire, lança Raoul soudain réveillé et sorti de sa torpeur. — Mais oui !!! Figure-toi qu’elle n’en peut plus de te voir comme ça. Et tes gamins, qu’est-ce que tu crois qu’ils pensent, hein ?! Quelle image de père tu leur donnes, hein, répétait-elle cherchant à convaincre. On le sait que la guerre a été terrible, surtout ici à Hénin d’ailleurs, reprenait-elle. Tu y peux quelque chose ? Non, bien sûr. Alors, arrête de te morfondre et de ne penser qu’à ta petite personne. Il y a tes ouvriers qui t’attendent et ont besoin de toi, figure-toi ! Sur ce, Charlotte récupéra son sac, salua son beau-frère d’un petit signe de la tête, exécuta un demi-tour énergique et quitta le bureau avec fracas. « Doux Jésus. Quelle avoinée !!! Même mon paternel du temps de sa splendeur ne m’avait jamais collé une pareille rouste ! » Raoul secoua brièvement la tête comme s’il s’ébrouait après une pluie diluvienne inattendue. Les ouvriers, en bas, s’activaient en silence, presque inquiets, jetant des coups d’œil méfiants vers le bureau du patron. Dix bonnes minutes s’écoulèrent, longues comme une journée sans pain. Silence de plomb cette fois. On n’entendait plus que le bruit feutré des machines qui tournaient au ralenti. — Tiens. Le patron qui remet sa blouse ! — Eh ben, dis donc. T’es sûr que c’était sa belle-sœur ?! Une fois encore, Pierre fit une très grosse bise à sa tantine préférée qui se laissait faire, comme toujours presque émue. Ah là là, sa tante Charlotte, qui l’avait retrouvé à Paris quand son institut s’était replié pour cause de guerre. Enfin, c’était plutôt le Docteur Vanbergue qui avait fini par le découvrir dans sa forêt de chênes. Mais bon, ça revenait au même. Le jeune Louis quant à lui, petit frère de Pierre, tout gentil, tout timide et tout mimi avec son col marin et ses cheveux bien lissés, se triturait les doigts ne sachant s’il devait aller faire la bise aussi à sa tante, sacré personnage, il faut bien le reconnaître. Tante Charlotte l’avait toujours intimidé. Et puis ce petit bonhomme n’avait pas eu comme son frère le privilège de vivre la même intimité avec toutes ses tantes à la Grande Ferme d’Esquerchin. — Et ton dos, mon p’tit chou, comment va-t-il ? — Charlotte, il est grand maintenant, ne traite plus Pierre comme un bébé, conseilla Berthe un poil rabat-joie. Et au fait, qu’est-ce que ça a donné avec mon homme ? — On va voir, répondit Charlotte, laconique, pas vraiment certaine de la qualité de la thérapie qu’elle avait essayé d’appliquer. — Bon. On se fait un thé pour se remettre ? — Et pour répondre à ta question, le dos de Pierre ne va pas trop mal. Il paraît qu’il a aussi une vraie scoliose et qu’il sera un peu gibbeux, en quelque sorte. — Oui, forcément. — Par contre, qu’est-ce qu’il est intelligent, ce petit, reprenait sa mère enthousiaste. On en fera sûrement un ingénieur comme son père. — Noon, je serai docteur, affirma le petit Pierre, péremptoire, comme le grand monsieur Julien. — Tiens donc. Et comme ton tonton Charles aussi ? — Bah oui, bien sûr, confirma le gamin le visage lumineux, un large sourire aux lèvres. — C’est sûr, avec deux tontons docteurs ! Comme ça, tu nous soigneras quand nous serons malades, reprit Berthe posément. — Oui, affirma Pierre et je soignerai mon papa aussi. — Ah oui ? — Oui, parce qu’en ce moment, il ne va pas bien. Les deux sœurs se regardèrent du coin de l’œil. Charlotte prit alors la main du gamin et lui murmura presque pour lui tout seul : — Tu sais, quelquefois il y a des maladies qui n’en sont pas des vraies, qu’on a en soi et qui, du coup, ne sont pas très faciles à soigner. — Oui, oui, je connais, comme quand j’étais tout seul à Paris. Heureusement que tu m’as retrouvé, ma tantine chérie, heureusement... répétait le jeune garçon pensif, devant les yeux étonnés de Charlotte. La jeune tante en son for intérieur ne put s’empêcher de songer au père du petit, réellement dépressif lui semblait-il. « Le petit gamin aurait mieux fait de tenir de moi, sa tante, plutôt que de son père, mais bon. » — Et toi Louis, tu ne dis rien. Tu feras quoi quand tu seras grand ? Un peu trop enjouée subitement la tante Charlotte... — Moi, suis trop petit, bafouilla Louis. Je sais pas, confirma-t-il, les sourcils interrogateurs. L’arrivée de la théière accompagnée de biscuits qui sentaient bon le beurre interrompit les débats. Les sœurs Baes dans un rituel maison bien établi mirent en musique la cérémonie du goûter à la grande joie des enfants. Et, dites donc, arrivée en fanfare de petits pains passés au four, nappés d’une cassonade bien blonde, odorants à souhait. La guerre était vraiment finie ! Ces dames en vinrent même à discuter chiffons, la plus jeune expliquant à l’aînée que la longueur des robes et des jupes était désormais remontée juste au-dessous du genou. Ce n’était pas pour Marie tout ça, bien entendu, elle qui se complaisait dans des habits de deuil bien longs, bien sombres et bien comme il faut. Ensuite, tout le monde lut une histoire de la Comtesse de Ségur... tradition familiale oblige puisque la célèbre Comtesse était venue en personne séjourner tout à côté, chez sa petite-fille, au château du Comte de Guerne. Et la jeune Sophie de confier, une fois de plus, « ses malheurs » à la maisonnée toute prête à lui venir en aide. Il est vrai qu’elle se faisait souvent gronder par sa maman, la pauvre gamine ! Au-dehors, un vent du Nord bien frais et bien revigorant se croyait mandaté pour compléter le décor et accompagner de son mugissement les histoires de la fameuse comtesse.
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