La routine, quoi !Ça y est, Bobo qui déboulait à fond de train sous le porche de la Grande Ferme.
— La toto jaune, la toto jaune !!!
Bobo a encore pris un coup de soleil, philosopha tranquillement Maria, la vieille bonne qui, la guerre terminée, était partie remettre un peu d’ordre dans sa famille puis était revenue avec plaisir au service de la famille Baes, certes quelque peu rétrécie par rapport à la grande époque.
Léonie, sa grande fille qui travailla longtemps à ses côtés à la Grande Ferme, avait finalement préféré partir comme ouvrière dans le textile à Roubaix mais pour combien de temps ? Du coup, elle s’était dégoté un fiancé que sa mère n’accueillit pas avec enthousiasme mais bon, les tourtereaux ne s’étaient pas installés trop loin, vers Flines-les-Râches de l’autre côté de Douai. Ça rapprochait un peu de Roubaix parce qu’il fallait se lever tôt pour aller travailler à la fabrique !
Le textile, en ce moment, ça payait bien et il y avait de bons patrons. Et puis, la guerre avait provoqué tellement de misères et bouleversé tellement de choses, rien n’était plus comme avant. Alors, pourquoi pas travailler dans le textile, spécialité du Nord. Ce n’était pas à la ferme, de toute façon, que Léonie se serait trouvé un fiancé aussi facilement.
— La toto jaune, la toto jaune, insistait le jeune homme, aux quatre cents coups. Tout le monde savait que sa naissance un peu acrobatique lui avait laissé un certain handicap du côté du cerveau. Personne ne faisait donc réellement attention à ses gentilles élucubrations.
Encore que c’était un malin le Bobo, parfois. Fallait pas lui en conter.
Lorsqu’un magnifique bolide jaune s’engouffra avec fracas sous le porche, héritage d’une abbaye disparue il y a un siècle ou deux, fierté du maître de maison. Maître de maison qui, soit dit en passant, ne paraissait toujours pas très pressé de revenir admirer le beau porche affublé de sa cloche ancestrale. Monsieur préférait apparemment les vignobles du Bordelais et peut-être le climat beaucoup plus agréable de la région, après tout. Chacun connaissait son penchant pour l’absinthe. Maintenant que celle-ci était prohibée, les filles Baes avaient aussi un peu peur que leur père ne la remplaçât par du Saint-Émilion ou du Saint-Estèphe. Allez savoir !
Il se trouvait en plus que personne de la famille ne connaissait la nature exacte, côté qualité, du vin produit à Tabanac. Était-ce un sympathique vin blanc un tout petit peu liquoreux comme ceux du pays ?! Si ça tombe, le défunt docteur Charles Delèque lui-même, fils aîné du vieux monsieur Delèque propriétaire de ces vignes, ne l’avait jamais su. La belle voiture de course s’empressa de contourner le tas de fumier qui, guerre ou pas, continuait de trôner au beau milieu de la cour de la Grande Ferme. L’été, un joli massif de fleurs parvenait à le masquer mais l’hiver, il n’en restait pas grand-chose, il faut bien le dire. Deux ou trois hellébores émergeaient d’une bruyère anémiée, rien de très réjouissant !
— Il aurait pas raison le Bobo ?! Ce serait pas le faiseur d’embarras, nom d’une pipe, marmonna la vieille bonne passant sa tête chiffonnée par la fenêtre de la cuisine.
— Marie, Marie, venez voir. C’est le Docteur Vanbergue. Ce vaurien de Bobo ne s’est pas trompé !!! Marie, occupée à l’étage, jeta un œil intrigué à travers les rideaux de cretonne confortables mais un peu trop chamarrés de sa chambre.
— Non ! Julien, souffla-t-elle.
Après une demi-seconde d’hésitation et une toute petite touche de parfum volée au passage, elle se précipita vers l’escalier, certes avec la délicate retenue liée autant à sa situation de jeune veuve qu’à son anatomie un brin rebondie.
Elle descendit somme toute avec majesté, là où autrefois pour son Charles elle aurait dévalé l’escalier quatre à quatre, n’oubliant pas néanmoins de regarder son reflet dans le miroir défraîchi du vestibule.
Elle apparut enfin, tout sourire, sur le pas de la porte.
— Julien, quel bonheur !
Le grand gaillard blond sauta allègrement de son engin, ôta vivement ses grosses lunettes imprégnées de poussière épaisse et collante.
Il s’apprêtait à serrer sa belle-sœur dans les bras lorsqu’il s’arrêta tout net :
— Ma parole, ma potion a donc fait son effet ?
— Eh bien oui, vous en doutiez ?!
— Non, non, mais le décès de mon petit Paul vous avait tellement marquée que je craignais vraiment que vous fassiez une fausse couche.
Essuyant comme à son habitude son tablier qui allait finir par rendre l’âme à force d’être gentiment torturé, Maria se montra timidement sur le seuil de sa cuisine. Son appréciation première sur le visiteur du jour serait-elle en train d’évoluer ? Il est vrai que la personnalité du Docteur Vanbergue était infiniment plus complexe qu’il n’y paraissait à première vue. Le bon sens paysan de la vieille bonne de la famille Baes n’avait pas manqué apparemment de lui ouvrir les yeux. Regard discret de Julien Vanbergue vers la vieille femme comme pour excuser son intrusion et elle qui lui répondait d’un petit signe de la tête. Étonnant cette complicité nouvelle.
Évoquer la mémoire du petit Paul ne pouvait que réveiller le trop-plein de peines accumulé par Marie Delèque. Les yeux quelque peu embués, elle éprouva le besoin de s’asseoir.
— Excusez-moi, soupira la jeune femme.
— Je comprends, dit simplement son beau-frère.
Moment de tension fort compréhensible. Maria retourna à ses occupations du jour dans la cuisine, son univers préféré qui, aujourd’hui comme souvent, fleurait bon la chicorée.
— Vous ne demandez pas des nouvelles de Charlotte ?
Soupir de Julien qui haussa doucement les épaules se contentant de murmurer :
— Oui, je devrais, vous avez raison.
Regard triste de Marie vers son interlocuteur.
— Bah, reprit le docteur, je suis sûr qu’elle s’est déjà remise de tout ça. Je commençais quand même à la connaître.
— Vous utilisez l’imparfait ?
— Euh, oui. Je ne l’ai jamais revue, vous savez. Je...
Mais il n’acheva pas sa phrase. Puis il se redressa soudain :
— Et vous, qu’avez-vous fait de vos poules qui d’habitude devenaient toutes folles dès que je pointais le nez de mon automobile ?!
— Oh, eh bien, répondit Marie qui comprenait la perche tendue, nous les avons enfermées parce que nous savions que vous veniez, bien sûr ! Non, le peu qu’il nous reste est dans le poulailler là-bas pour nous pondre de beaux œufs. Tiens, vous resterez bien à manger ce soir. Maria nous fera une belle omelette...
Julien Vanbergue acquiesça sans état d’âme. Les moments simples passés avec sa belle-sœur lui étaient toujours un réconfort.
Marie Delèque expliqua du coup que la maison était un peu vide, les jumelles étant au collège à Bonsecours et Charlotte partie aider Berthe à Hénin-Liétard pour quelques jours.
— Oui, Raoul, mon beau-frère est très dépressif depuis qu’il est rentré de la guerre et notre grande sœur ne sait plus comment faire pour gérer la situation. Pensez donc, faire marcher une usine à gaz déjà esquintée par la guerre ne doit pas être de tout repos. Charlotte va la soutenir quelque temps.
— C’est bien, constata simplement Julien, là où autrefois il n’aurait pas manqué d’envoyer quelques piques dévastatrices.
Ne revenant pas sur sa décision première, le jeune docteur finit par passer la soirée à la ferme au côté de Marie.
L’omelette fut bonne et dégustée en tête à tête dans la salle à manger qui avait pratiquement retrouvé son confort d’avant-guerre, mais ce ne fut pas l’essentiel. Comme une pluie sournoise et tenace s’était mise à tomber, Julien Vanbergue accepta sans réticence l’invitation de sa belle-sœur à dormir à la Grande Ferme. On lui prépara la chambre de Charlotte.
Pourquoi pas. Après tout, Charlotte et lui étaient toujours mari et femme.
Serait-ce dangereux pour le grand Julien de pouvoir ainsi humer le délicat parfum de son épouse en titre en se glissant au milieu de son univers sans qu’elle le sût ? Il préféra ne pas y penser.
Bobo était aux anges quand, au côté de l’invité du soir, ils rangèrent la géniale Bugatti à l’abri des intempéries. Oui, comme prévu avant la guerre, le médecin pilote avait changé d’écurie automobile passant de la fameuse Daimler à la toute nouvelle Bugatti.
Les Bugatti étaient en principe reconnaissables à leur sympathique couleur bleue mais les vedettes ayant leur privilège, Julien avait obtenu l’autorisation de la repeindre en jaune ; chacun ses goûts. Au moins, le jeune Bobo avait, de ce fait, reconnu sans coup férir la voiture et son conducteur.
— Et les aéroplanes ? N’avait pas manqué de demander Marie, au détour de la conversation.
— Ils volent sans moi, désormais et ne vous inquiétez pas, les Nieuport, les Farman ou les biplaces allemands avec leur croix de Malte ne me manquent pas du tout. J’ai pris assez de risques comme ça et j’ai pensé que, sinon, Charlotte et vous, alliez m’enguirlander et me maudire à tout jamais, ajouta-t-il frondeur.
— Vous ne changez pas, finalement... Mais, de toute façon, je dois dire que je ne vous ai pas tout à fait cru le jour où vous m’aviez soutenu que la médecine, ce n’était pas vraiment votre truc, ajouta la jeune femme, une moue significative au coin des lèvres. Ne protestez pas, ajouta-t-elle. Je parie que vous êtes venu m’aider à accoucher, n’est-ce pas ?! Vous vous êtes souvenu de la triple circulaire.
Julien Vanbergue n’eut rien à ajouter. Sa grande carcasse était légèrement penchée en avant. Le regard attentif, il avait les mains dans les poches et écoutait religieusement sa belle-sœur.
— Mon cher Julien, ce n’est pas tout à fait le moment pour moi d’enfanter. Mais ça va venir très vite, précisa la jeune femme tout sourire.
Malgré tout, Marie expliqua que, logiquement, elle comptait avant tout sur le médecin de l’Hôtel-Dieu pour lui venir en aide, le moment venu.
Bon, avait simplement dit le Docteur Vanbergue. Il indiqua qu’il restait dans le coin mais n’était pas encore vraiment démobilisé. Oui, sans doute au printemps. On pouvait donc toujours le joindre chez sa tante, quai du Commerce. Ah non, rectification, les autorités avaient jugé utile de rebaptiser cet endroit quai Foch. Pourquoi pas ? Un bref haussement d’épaules en disait long pour le jeune médecin sur la nécessité de cette transformation même si ce bon Ferdinand Foch avait beaucoup donné de sa personne pour abréger la sale guerre.
Juste au moment de partir, après une bise appuyée du jeune docteur sur les deux joues de sa belle-sœur, Marie demanda avec circonspection à son beau-frère s’il fallait dire quelque chose à Charlotte.
— Euh non, ce n’est pas la peine...
Marie n’approuvait pas vraiment mais que voulez-vous, sa sœur l’avait bien cherché. Elle accompagna la torpédo du regard, le visage pas vraiment réjoui.
« Il reviendra », se dit-elle.