RéminiscenceLa Grande Ferme, mars 1919.
— Pourquoi tu me reparles de Paul ?
Mimique expressive de Marie qui s’en voulait encore d’avoir laissé faire sa petite sœur lors de la maladie du petit bonhomme, le fils du Docteur Vanbergue qui plus est, à qui elle-même devait une fière chandelle.
— Bah oui, quoi. Je n’y peux rien, reprit Charlotte véhémente. Je ne supportais pas les yeux verts de cette Paula Hintermann, cette sacrée infirmière. Ils me transperçaient, si tu veux savoir. Et puis qu’on ne me raconte pas d’histoires, derrière mon dos, elle devait coucher avec mon mari. Oui, oui. Tu vas me dire qu’elle le connaissait avant moi mais je ne veux pas le savoir.
— Je ne dis rien, insista Marie.
Oui, Marie lui avait reproché de ne pas avoir laissé son jeune fils Paul à l’hôpital lorsque, toutes deux étant très inquiètes devant la toux trop rauque du petit bonhomme, elles l’avaient amené une première fois à l’hôpital.
Las, Charlotte n’avait pas voulu confier son fils à Mademoiselle Hintermann, la maudite infirmière aux yeux verts selon elle. Le petit souffrait pourtant d’une forme de croup ou de faux-croup. L’infirmière expliquera après-coup que, de toute façon, il y avait longtemps que l’hôpital ne possédait plus de sérum anti-diphtérique.
Quand, quelques jours plus tard, Charlotte et sa sœur avaient ramené le petit Paul en grande urgence, le Docteur Vanbergue, en permission, avait été obligé de pratiquer une trachéotomie à son bambin, aidé bien sûr par Paula Hintermann. Difficile moment puisque le petit bonhomme à l’organisme épuisé n’avait pas survécu.
Et c’est sûr, quand Charlotte, inconsciente, s’était permis d’affirmer que si Charles Delèque, l’époux médecin de Marie, peut-être plus expérimenté, avait été présent, le petit ne serait pas mort, sa sœur s’était révoltée.
Pas facile de digérer de tels évènements. Peut-être en les évoquant à haute voix comme le faisait Charlotte en ce moment. Ou peut-être pas.
Devant le regard intensément triste et défait de sa grande sœur, Charlotte revenait quand même un peu à la raison, reconnaissant que, finalement, Mademoiselle Hintermann s’était bien occupée de son petit, même après son décès.
— Et puis mon petit Paul est mort surtout parce qu’il avait été gazé. Saletés de Boches. Inventer des trucs pareils, ce n’est pas humain, ce n’est pas possible, assurait de nouveau la jeune mère déboussolée. Enfin, c’est fini tout ça. Mais, reprenait-elle avec véhémence, pourquoi elle le connaissait si bien aussi, Charles ton mari, cette p*******e, pour affirmer qu’il était trop sensible ? Non, p*******e, je ne peux pas dire ça, c’est plutôt moi la mauvaise fille dans cette histoire. Il est vrai que je suis un peu jalouse aussi, des fois. Mais quoi, elle n’a pas fricoté avec les deux quand même, cette dévergondée, avec mes deux amoureux ou plutôt les deux amours de ma vie !
Longue minute de méditation.
— Bah, de toute façon, je n’ai que vingt-deux ans.
« J’en retrouverai des chéris », faillit-elle ajouter mais elle se retint à temps. Sa grande sœur n’aurait pas supporté.
Marie s’était assise pour laisser passer l’orage et attendre le visage caché dans ses mains. Charlotte, les cheveux en bataille et les mains fermement cramponnées aux hanches, les yeux encore emplis d’éclairs, finit par s’en apercevoir et stoppa subitement son entreprise de destruction. Elle regarda intensément sa grande sœur et ne dit plus un mot. Que se passait-il ?
Enfin, Marie releva doucement la tête, montrant son beau visage tourmenté.
— C’est tout ? Tu as terminé ?! Bon, Maria est absente. Peux-tu aller voir à côté, s’il te plaît, la lessive commence à bouillir. J’entends mugir sous le couvercle. Eh oui, EXCUSE-MOI pour ce que j’ai pu dire ce jour-là, quand ton fils est mort. Je crois que ça a dépassé ma pensée.
Charlotte, après avoir ouvert de grands yeux à l’écoute de ces propos plutôt inattendus, n’esquissa finalement aucun geste, pendant un temps infini.
Elle se contentait de fixer sa grande sœur de ses yeux gris-bleu profonds, les bras ballants, l’air un peu égaré. Le torrent déversé précédemment semblait lui avoir ôté toute force. Elle se décida enfin à passer dans la buanderie voir où en était la lessive, si elle était aussi bouillante et prête à déborder qu’elle-même il y a cinq minutes.
— Dis donc, Berthe, tu as vu qu’ils avaient rendu ses cloches au beau beffroi de Douai ?
— Beau, beau, magnifique oui. Non, je ne suis pas encore allée me promener aux abords de la rue de la Mairie et de ses magasins si avenants. Auraient-ils remis les soixante-quatre cloches ?!
— Non, pas encore. Ça ne se fabrique pas comme ça, d’un claquement de doigts. Et tu sais d’où viennent ces cloches ?
Berthe qui n’avait même pas eu le temps de quitter son chapeau de princesse d’avant-guerre n’en avait aucune idée. Elle haussa légèrement les épaules, attendant la réponse.
— Elles sont fabriquées par les cloches Paccard d’Annecy-le-Vieux dans les Savoie loin là-bas et figure-toi que le pauvre Charles qui aimait beaucoup se rendre à Annecy pendant ses permissions, puisqu’il ne pouvait rentrer en zone occupée, leur avait rendu visite pour voir fonctionner la fonderie.
— Oh ! Comment sais-tu tout ça, ma petite Charlotte ?
— Bon, mes sœurs, s’il vous plaît, vous ne parlez plus de Charles, implora Marie ou je vais encore pleurer.
Regard en coin des deux sœurs en question qui ne souhaitaient pas en rajouter et faire de la peine à Marie, enceinte d’un enfant précieux méritant de prendre toutes les précautions. Et puis, Berthe était venue, comme d’habitude peut-on dire, se plaindre auprès de ses sœurs de la grosse difficulté à conduire les hommes dans son entreprise.
Bah oui, son mari Raoul n’était plus vraiment lui-même depuis qu’il était rentré de la guerre. C’est surtout la dernière année, expliqua-t-elle. Il a dû en voir des misères ! Pensez donc, ils l’avaient même envoyé sur le chemin des Dames où c’était une vraie boucherie, racontait mon Raoul entre deux sanglots. Et puis, il disait toujours que son copain était mort à sa place, rien que ça. Oui, parce qu’il le trouvait trop fatigué, il avait tenu à remplacer ce collègue et lui avait laissé son couchage. Le pauvre gars s’était malheureusement pris un obus sur le coin de la figure pendant son sommeil. Navrant, tout ça !
Marie qui s’était levée prestement malgré son ventre rebondi se rapprochait doucement de sa grande sœur et la prenait par la taille, comme pour la soutenir et l’aider dans son désarroi.
— Que veux-tu que l’on fasse, ma pauvre ! Moi, je peux à la rigueur donner quelques soins aux uns et aux autres. J’en ai appris suffisamment à l’hôpital pendant la guerre. Mais je ne peux rien de plus. Charlotte ne peut pas grand-chose non plus, malheureusement.
— Quoi !!! Comment, je ne peux pas grand-chose... Tu vas voir, oui. Si notre beau-frère Raoul ne parvient plus à gérer sa boutique, je vais y aller, moi. Vous allez voir. Même si je ne connais pas vraiment le sujet, je vais apprendre. Je vous le dis. Allez, demain, je repars avec toi. Parce que moi, j’aime bien la mécanique.
— Ah bon. Tu es comme ton mari, alors ?
Houlà. Qui parle de son époux à Charlotte ? Serait-ce Marie qui, sereinement, briserait le tabou.
Berthe se taisait, la mine pas vraiment réjouie. Le doute se lisait sur son visage et elle atermoyait malgré l’air très déterminé de sa benjamine. L’aînée des filles Baes manifestement ne savait plus sur quel pied danser et on la comprenait.
Une entreprise aussi connue, créée par le père de son mari il y avait de nombreuses années, c’était du sérieux et une telle usine à gaz ne pouvait être dirigée que par un vrai ingénieur, forcément.
Charlotte qui ne se laissait pas facilement démonter reprit alors l’antienne habituelle des suffragettes voire des féministes. C’est sûr, pendant la guerre les femmes et les épouses avaient appris, souvent contre leur gré, à remplacer leurs hommes partout : pour conduire les bus et les ambulances, fabriquer des canons, construire des maisons, faire des opérations de chirurgie même.
— Oui, oui, je l’ai vu, de mes yeux vu, insistait la jeune femme toute à son exaltation.
— Nous avons notre Louise Michel, dites-donc ! Non, c’était au siècle dernier. Disons notre Madame Auclert ou notre Hélène Brion… Et tu demandes aussi le vote pour nous les femmes, peut-être ?
— Non, non, non, je ne suis pas pacifiste, un peu féministe sans doute et le vote des femmes, oui, pourquoi pas, approuvait Charlotte, comme en Angleterre.
Bon. Raoul était malade, un point c’est tout. En attendant qu’il guérît, il servirait de caution ou de prête-nom et la demoiselle Charlotte se faisait fort de faire tourner l’entreprise, même un peu au ralenti.
— Pendant que je serai à Hénin-Liétard, Marie va s’occuper de la ferme, avec Bobo, avec Maria bien sûr et Louise qui va rester après sa communion. Elle ira à l’école des sœurs à côté. Et Maman va sûrement revenir bientôt.
Car il fallait s’occuper du bétail, entretenir les étables aux murs quelque peu écaillés, prévoir de racheter quelques bêtes, mais où et avec quel argent, mystère. Qui, à Esquerchin, avait réussi à sauver les meubles au sens propre et au sens figuré, au sortir de cet abominable conflit avec les envahisseurs teutons ? Le potager quant à lui avait repris vie tout seul puisque les choux avaient accepté de pousser sans l’aide de personne et Bobo replacerait ses pièges sans vergogne comme par le passé pour empêcher les lapins de garenne de les manger. L’Escrebieux, la petite rivière qui contournait le village et l’entourait d’une affection quelquefois débordante, était à n’en pas douter toujours aussi peuplée d’écrevisses. Alors profitons-en. Dans le coin, on ne mourrait pas de faim, c’est sûr, mais il était évident qu’à la Grande Ferme comme dans tout Esquerchin, chacun était d’une minceur inhabituelle.
Le village lui-même pansait ses plaies surtout vers la rue du Calvaire où les bombardements avaient souvent fait mouche. Il faut dire que c’était plutôt nos obus à nous que les habitants prenaient sur le coin de la figure. Bah oui, rien d’étonnant puisque ce petit bourg était situé dans le demi-front et la balistique quasiment aussi balbutiante que sous Bonaparte.
Tous les jours, qu’il plût qu’il ventât ou qu’il neigeât, Marie montait jusqu’au cimetière pour se rapprocher de son défunt mari et de sa petite-fille malheureusement décédée des suites d’une toxicose foudroyante au début de la guerre. Ce petit pèlerinage journalier l’aidait sans doute à vivre.
La jeune femme copiait ainsi, sans vraiment s’en rendre compte, son grand-père qui, autrefois, se recueillait chaque matin sur la tombe de sa Delphine, emportée par une maladie de cœur bien avant son époux. Bobo l’accompagnait le plus souvent, espiègle, indiscipliné, sautillant, en profitant pour repérer les coins où il poserait ses pièges diaboliques. Le jeune handicapé qui, à son corps défendant, fut en quelque sorte à l’origine d’un certain nombre d’événements malheureux.
Depuis, toute la famille Baes avait fait son deuil du château de la petite-fille de la Comtesse de Ségur et tout le monde avait pardonné la façon dont le garçon, pour se défendre, avait estourbi le soldat allemand éméché qui avait essayé d’abuser de lui après s’en être pris à Charlotte. Il est vrai qu’il n’était pas né celui qui parviendrait à faire sa fête à la cadette des filles Baes sans qu’elle le voulût. Le Boche l’avait appris à ses dépens. De là à se reporter sur plus faible, croyait-il, fatale erreur, Bobo étant un expert en zigouillage de lapins et autres bestioles bien plus grosses…
— Où il est Papa ?
Tout le monde se regardait les pieds.
— Bah oui, quoi, où il est mon papa ?!
— Ma chérie, ma chérie, ma petite Loulou. Nous allons d’abord demander à Manman, ne t’inquiète pas. Papa va revenir bientôt, ne t’inquiète pas, répéta avec conviction Marie sous l’œil amusé de Charlotte.
Et Marie du coup qui ajoutait sans coup férir que, s’il le fallait, Charlotte irait chercher leur père jusqu’à Tabanac, à Bordeaux quoi, précisa-t-elle parce que Louise semblait un peu perdue. Vu le peu de présence à l’école depuis quatre ans, quelques lacunes sérieuses s’étaient probablement installées, en particulier en matière de géographie. Et ce n’étaient pas des choses que l’on apprenait au catéchisme, aurait sans doute ajouté leur père toujours prompt à chercher des noises à Monsieur le Curé.
Charlotte acquiesça sans réserve, prête sans doute à profiter du voyage pour faire la fête en repassant par la capitale où, dit-on, l’insouciance était revenue plus vite que prévu malgré la neige tombée abondamment ces temps derniers.
Souvenir, souvenir... Accompagné d’un imperceptible rictus de contrariété. Hé oui, la fête à Paris, ce fut d’abord sous la houlette du bon docteur Julien Vanbergue. Et il était où désormais, lui aussi ?!
« Je ne m’abaisserai pas à aller demander à sa copine, l’infirmière aux yeux verts, ça c’est sûr » martelait pour elle-même, la demoiselle Charlotte.
Décidément, le clan des femmes Baes avait beaucoup de mal à retenir ses hommes. Mais était-ce bien nouveau ?!