1919 : Esquerchin et le Nord de la France reprenaient leurs esprits« Ce sacré conflit mondial est terminé, dans la douleur certes, mais il s’est enfin achevé. Et, oui, les canons se sont tus. Cependant, disons-le clairement, quelque part cette terrible guerre a brisé nos vies.
En fait, ce n’est pas terminé pour tout le monde puisque nos hommes sont partis occuper l’Allemagne en attendant que les grands politiques se mettent d’accord sur ce qu’on va leur faire payer, aux Boches. On a quand même récupéré l’Alsace et la Lorraine. C’est Poincaré qui devrait être content ! Il est vrai que sans le bon docteur Clemenceau...»
— Et les Américains !!!
— Oui, si tu y tiens.
— Je veux, oui.
Marie reprit sa lecture après la modification souhaitée :
« Sans Georges Clemenceau et nos alliés américains venus à la rescousse en souvenir de Lafayette, le Président Poincaré n’aurait sûrement pas retrouvé sa chère Lorraine, perdue bêtement, si je puis dire, cinquante ans auparavant à la suite d’une imprudence majeure, pour ne pas dire plus, de Napoléon III qui déclara la guerre aux Allemands sans sourciller et à Bismarck qui n’en demandait pas tant. Tout ça, pour une histoire de trône d’Espagne qui ne nous concernait pas vraiment – le neveu qui faisait la même erreur que son tonton, incroyable ! Et c’est nous qui avons payé les pots cassés un demi-siècle plus tard... »
— Dis donc, Marie, à qui écris-tu des choses aussi inconvenantes ?
— Eh bien, à moi-même, ma chère Charlotte, ou disons plutôt à destination de mes petits-enfants à venir. J’espère que le bébé niché dans mon ventre aura à son tour des enfants et il est important qu’ils aient connaissance, un jour, de la période terrible que nous venons de traverser.
— Doux Jésus ! Tu veux les traumatiser avant même qu’ils ne soient nés.
— Non, non, certes pas.
— Pour que ça ne se reproduise pas, peut-être, on peut toujours rêver, insistait Charlotte.
— Ne sois pas si fataliste, petite sœur. Ce n’est pas dans ta nature.
Haussement de sourcils de la miss Charlotte qui n’appréciait guère que quelqu’un, fût-ce sa grande sœur, se permît d’interpréter ses sentiments supposés.
Marie, imperturbable, concentrée, le visage d’une pâleur en harmonie avec son regard d’un bleu transparent de rêve, reprenait sa plume d’historienne débutante et poursuivait son ouvrage à destination des générations futures.
« Le Kaiser a fini par prendre la poudre d’escampette. Dire qu’il s’est réfugié en Hollande. Ils ne sont pas rancuniers, ces Bataves...»
— Je crois plutôt qu’ils se tiennent tous par la barbichette, les Hohenzollern, les Saxe-Cobourg-Gotha même rebaptisés Windsor à Londres pour faire plus british, tous des descendants de la Reine Victoria, bien sûr, ajouta finaude, Charlotte !
— Oui, sans doute. Au fait, sais-tu que le pauvre tsarévitch fils de Nicolas II tenait son hémophilie de la Reine Victoria et que, par ailleurs, le tsar lui-même était cousin du Kaiser Guillaume II par les souverains danois ? Ça ne l’a pas sauvé pour autant, le pauvre, ni sa femme, petite-fille de Victoria quand même, et leurs enfants ces malheureux, tous assassinés par les Bolchéviques, ces sauvages. Quelle horreur !
— Bah, et nos enfants à nous qui sont morts aussi, remarqua Charlotte non sans raison.
— Oui, oui. Ne réveille pas ces mauvais souvenirs, s’il te plaît. C’est encore trop récent, se plaignit Marie qui grimaça malgré elle au souvenir autant de sa petite-fille que de son jeune neveu Paul enterré il y a à peine trois mois.
Charlotte ne put qu’acquiescer, le regard un peu flou tourné vers la fenêtre de la salle à manger, regardant la cour de la Grande Ferme et ses belles étables sans vraiment les voir.
« Dire que le Kaiser était venu en personne jusqu’à Douai pour expliquer que nous, pauvres Français, nous ne pouvions que perdre la guerre !
À voir comment ils ont laissé nos champs, ces barbares, les mines noyées, les usines détruites, les hommes estropiés, les familles dispersées, des villages entiers réduits en poussière, il est vrai que quelque part, nous avons perdu. Nous ne parviendrons jamais à enlever tous les obus et shrapnells, explosés ou pas, semés tous azimuts comme des graines de tournesol. Qui va accepter, désormais, de labourer nos champs avec cette épée de Damoclès sur la tête ?
Quand on ne tombe pas sur un p’tit gars enfoui dans la gadoue, dont seule la main abîmée ou la chaussure dépasse, vision cauchemardesque s’il en est. Bobo, lui-même, tout handicapé qu’il est, a renoncé à ses pérégrinations indélicates à proximité des champs de bataille où, un temps, il s’amusait à récupérer par-ci par-là un certain nombre de babioles oubliées. »
Dur, dur, le réveil, à Esquerchin comme ailleurs dans la région du Nord. Ce paisible village agricole installé dans les plaines cultivées au nord-ouest de Douai s’était retrouvé à son corps défendant en zone occupée, dans le demi-front, à deux pas de la crête de Vimy. À proximité et parfois même au cœur de la bataille acharnée entre les troupes anglo-canadiennes et l’envahisseur allemand, tous les habitants avaient vécu des instants difficiles pour ne pas dire dramatiques.
De quoi être déboussolés, en effet !
Bon, ce n’est pas tout ça, il fallait aller chercher les bêtes puisque, heureusement, il en restait quelques-unes. Qui allait se dévouer ?
Marie dont la grossesse évoluait à peu près normalement ne rechignait pas à la tâche. Mais ses travaux d’écriture la préoccupaient au plus haut point en ce moment. Maria, la vieille bonne restée fidèle à la famille Baes, était partie à la rivière pour assurer un brin de lessive.
Henri Baes, le maître de maison et monsieur le Maire en titre, tardait vraiment à revenir du Bordelais où il s’était réfugié après sa prise en otage par l’occupant. Difficile, apparemment, de quitter les vignes du vieux monsieur Delèque, le père de son défunt gendre, vignobles déployés là-bas autour de Tabanac. Quant à Madame Baes, elle avait fait savoir à ses grandes filles que, ma foi, en hiver la vie était tout de même plus facile en ville alors elle restait à Douai, bien à l’abri chez la tante de la rue des Foulons...
Charlotte, finalement pas plus accablée que ça par les tâches agricoles et le travail à effectuer, se couvrit d’un fichu bien chaud et d’une pèlerine bleu marine suffisamment seyante.
Elle se regarda à peine dans le miroir un brin mité de l’entrée et entreprit de braver la fraîcheur ambiante pour récupérer les vaches avec deux ou trois veaux sous la mère qui seraient contents de regagner l’étable. Oh là ! Gros nuages noirs chargés de pluie qui accouraient à grands pas derrière la maison. Vite, vite, pas de temps à perdre. Fallait-il comme d’habitude solliciter Bobo, garçon certes un peu handicapé mais devenu le régisseur par défaut de la Grande Ferme parce que tous les hommes s’étaient éclipsés peu ou prou ? Pourquoi pas puisqu’il n’avait pas son pareil pour faire obéir les bêtes. Alors, en route !
— On va emmener le petit de Nonosse avec nous, prévint Mademoiselle Charlotte, enfin Madame Charlotte devrait-on dire puisque mariage il y a bien eu, même si Mademoiselle Charlotte ne tenait pas tout à fait à ce qu’on le lui rappelât.
— Nous, donner nom à petit Nonosse ?!
— Bah, tu veux lui trouver un nom, Bobo ?
— Oui, Mamoiselle.
— Eh bien, comme tu veux, choisis...
Sourire radieux du gamin ; enfin, radieux pas vraiment puisque Charlotte put surtout apercevoir les chicots du bonhomme ce qui la contrariait un brin – Il faudra que je m’en ouvre à Papa – ceci dit, elle leva les yeux au ciel, ne sachant toujours pas quand son père daignerait revenir sur ses terres. Sacrée guerre, elle en avait fait des ravages, dans les esprits aussi...
— Euh, Momie, marmonna Bobo avec précaution.
Bref regard interrogatif de la « patronne », dernier surnom en date de la dynamique Charlotte, qui finit par demander :
— Pourquoi Momie ?
— Euh, mo ami, moon ami, redit le gamin en détachant bien les syllabes.
— Ah, ton ami, oui, oui. Tommy alors. Non, les Anglais ne vont pas apprécier. C’est bon. Allons-y pour Momie. De toute façon, tous les deux, vous ignorez tout de l’Égypte !
Bobo et Momie donc, le chiot de la maison qui trottinait gentiment derrière son nouveau maître, se mirent en route. Les meuh-meuh (selon Bobo bien entendu et peut-être Momie, après tout) n’avaient plus qu’à bien se tenir. Et la vieille Maria qui rentrait les bras tellement chargés qu’on se demandait comment elle y voyait quelque chose. Elle faillit du coup tester sans le vouloir la solidité du vieux porche de la Grande Ferme, l’évitant à la dernière seconde. La routine quoi, maintenant que la guerre était terminée.
À Paris, les discussions entre belligérants vainqueurs allaient bon train et on évoquait un futur traité signé dans quelques mois à Versailles. Du moins, s’agissait-il de la version officielle livrée au bon peuple qui se remettait tout doucement mais alors vraiment doucement de ses deuils et destructions multiples, sans parler des gueules cassées que l’on cachait soigneusement pendant que les généraux paradaient à n’en plus finir. La Marseillaise à profusion avait bon dos, quelquefois !
Nul ne savait où s’était réfugié le Docteur Vanbergue. Il fallait dire que son épouse en titre, née Charlotte Baes, aux dernières nouvelles ne s’en préoccupait pas vraiment. Marie n’avait pas ce problème qui savait trop bien, malheureusement, où reposait son époux bien-aimé le bon docteur Charles Delèque, à côté de leur fille chérie emportée à tout jamais par la maladie ou la guerre ou les deux.
D’ailleurs, depuis ses deuils successifs, la jeune femme n’était plus désormais vêtue que de noir et elle qui n’était jusque-là que sourires et dévouement, gardait maintenant un visage plutôt éteint malgré ses yeux d’un bleu ciel toujours aussi translucide, comme figé dans un deuil permanent, n’affichant plus qu’une crispation douloureuse.
Pour montrer à chacun l’intensité de son désarroi, peut-être ? Pas vraiment le genre de la dame, en principe. Mais comment redonner un peu de couleur à des sentiments étouffés par une aussi vilaine grisaille ambiante ?
— Toi, quand tu es dépressive, tu ne fais pas semblant, remarquait souvent Charlotte peu indulgente avec sa grande sœur.
Pourtant, Marie allait bientôt accoucher d’un autre bébé qui n’aurait pas de père bien sûr mais ce père était déjà absent pour cause de guerre lors de la première naissance, fort difficile, la jeune femme en avait le souvenir. À l’époque, le Docteur Vanbergue qui n’était pas encore son beau-frère avait pu lui apporter une aide précieuse.
L’Hôtel-Dieu de Douai, à quelques lieues d’Esquerchin et de la Grande Ferme, refonctionnait au moins dans la partie non bombardée. Cette fois, donc, on ne devrait pas manquer de médecins. En son for intérieur, Marie se demandait si la présence de Julien Vanbergue serait à nouveau souhaitable. Ses mains fines et ciselées posées sur le ventre, elle protégeait le petit être qui y nichait. Et il en avait besoin ce bébé d’être protégé. Au lendemain de la mort du petit Paul, le fils de Charlotte, Marie fut subitement prise de contractions très malvenues mais là encore Julien Vanbergue avait pu intervenir, parvenant à calmer le jeu à l’aide d’une potion miracle de sa fabrication. Rentrée de l’étable son devoir accompli, le visage rafraîchi vite fait, les boucles brunes de ses splendides cheveux à nouveau libérées, Charlotte finit par rappeler que Berthe l’aînée de la famille devait venir à la maison le soir même.
— Avec ses petits ?
— Oui, je crois.
— Ah bon. Ça fera du bien de revoir des enfants...
Charlotte n’insista pas, consciente de réveiller de pénibles souvenirs.
Et par ailleurs, il était vrai que Berthe, un peu perdue devant le mur lézardé de ses certitudes, avait grand besoin de réconfort en ce moment.
Son mari Raoul perdait de plus en plus les pédales.
Rentré de la guerre très perturbé, Monsieur l’Ingénieur avait beaucoup perdu de sa superbe et surtout de son allant. Après tout ce qu’il avait vu, son désarroi était compréhensible.
Or, malheureusement, Berthe ne connaissait strictement rien au fonctionnement de l’usine à gaz de son mari, se contentant jusque là de jouer les grandes dames si l’on peut dire, adossée à la notoriété de son époux. Encore que, jouer les bourgeoises à Hénin-Liétard, mis à part quelques gentilles actions de bienfaisance sanglée dans des tailleurs un peu défraîchis, ça n’allait sans doute pas bien loin.
Dès lors, que faire pour la fameuse usine à gaz de la rue de Drocourt ? Tout le monde comptait sur elle, l’éclairage communal comme la grosse Sucrerie de la rue Parmentier toute voisine.
— Bobo, s’il te plaît, arrête de te tripoter la nouille !
— Ah pouquoi, Moiselle Lolotte ?
— Ça ne se fait pas. Tu n’as plus trois ans...
— Ah.
— Ben oui, réaffirma Charlotte avec conviction.
Il était dubitatif quand même le Bobo ne sachant que faire de ses mains.
— C’est Loulou qui tripote zizi moi, se défendit soudain le gamin tout penaud.
— Quoi !? Louise ?
Charlotte en stoppa net son mouvement, le visage empourpré de colère. Ajoutant le geste à la parole en levant le bras en direction de la maison, elle apostropha sèchement le garçon :
— Va me la chercher, s’il te plaît, allez, allez !
On vit que Bobo se demandait si c’était du lard ou du cochon, si « la patronne » était vraiment fâchée ou si elle voulait faire l’importante comme cela lui arrivait parfois.
Finalement, sans vraiment presser le pas, regardant à droite puis à gauche, il finit par se diriger tranquillement vers la buanderie, où il savait que Louise n’était pas... Malin, le Bobo !
La petite Louise qui depuis la guerre avait tellement grandi qu’on voyait qu’elle était bien partie pour dépasser ses sœurs ce qui serait un comble.
— Tu te fous de moi, lança Charlotte par la fenêtre de la cuisine ?!
Bobo, la mèche en bataille, les mains dans les poches, grognon, repartait finalement en direction du porche de la Grande Ferme. En fait, il savait que Louise, comme ses copines de classe, préparait sa « grande communion » sous la houlette de Monsieur le Curé.
Était-ce bien le moment de la déranger ? Le chenapan hésita un peu.
Parvenu jusqu’à l’église toute proche – chacun se souvient qu’un grand-père Baes avait eu la bonne idée (ou la mauvaise selon certains descendants) de donner un terrain pour reconstruire l’église, il y a bien longtemps – Bobo comme il savait si bien le faire se glissa habilement parmi les chaises bien rangées pour parvenir à proximité des bancs où les damoiselles écoutaient sagement la bonne parole de Monsieur le Curé.
Les unes, une majorité, prenaient un air recueilli de circonstance, d’autres il faut bien le dire étaient plutôt rigolardes. Quand elle entendit ce que lui susurrait Bobo, la mimique de Louise, blondinette pourtant un peu délurée, en dit long sur son enthousiasme à l’idée d’affronter encore sa grande sœur.
— Dis-lui que je suis occupée. Je ne peux pas, Monsieur le Curé ne voudra pas, là !
Bobo qui connaissait sa Louise attendit patiemment, sans rien dire, muché sous le banc.
— Bon oui, j’irai pendant la récré, finit par souffler la jeune fille.
Il serait fort étonnant que Monsieur le Curé appelât « récré » l’intermède très encadré qu’il s’autorisait au milieu de son enseignement particulièrement pontifiant consacré à l’amour de Jésus Christ et à l’amour de son prochain. Et la Sainte Vierge, alors ? Ce sera pour une autre fois, apparemment. Bon.
Bien sûr, le facétieux gamin ne révéla pas à la demoiselle le pourquoi de l’affaire, cette espèce de convocation toutes affaires cessantes. Elle se débrouillera, pensa le gamin dans son langage à lui que l’on sait chaotique. Effectivement, Loulou, avec son air de ne pas y toucher, était bien connue pour sa capacité à embobiner tout le monde.
Quand finalement, à dix heures, Charlotte vit débarquer sa petite sœur dans la cuisine embuée, elle avait presque oublié le pourquoi de son invite un peu contraignante.
— Dépêche-toi. J’ai pas beaucoup de temps. Tu sais que je prépare ma communion...
— Ah oui. Tiens, ça tombe bien, marmonna Charlotte qui finissait de couvrir des pots de confiture.
« Charlotte qui fait de la confiture ! On aura tout vu, pensait Louise en cet instant. C’est qu’elle doit sacrément s’enquiquiner... mais je sens que ça ne va pas durer. Vu comme elle est joliment habillée et coiffée, les cheveux regroupés en un savant chignon plein de charme comme une princesse, je suis sûre qu’elle a en tête d’aller courir à Douai pour voir si les hommes reviennent enfin. Elle doit peut-être encore penser que son Julien va venir la rechercher ce qui serait trop beau mais je me trompe peut-être ! »
— Dis donc, Louise, murmura presque Charlotte, alors qu’il n’y avait personne dans la maison.
Oui, Marie était encore partie à la ville, voir Maman bien sûr chez la tante de la rue des Foulons mais surtout pour essayer d’entrevoir une stratégie pour décider Papa à quitter ses vignobles du Bordelais. Ça commençait à bien faire cette histoire, qu’attendait-il pour revenir ?
« Pour Papa, je ne dois pas tout comprendre » pensait à ce sujet la jeune Loulou en son for intérieur.
— Dis donc, c’est quoi cette lubie de trifouiller le zizi de Bobo ?
— C’est pour ça que tu me déranges ?!
— Oui, figure-toi.
— Pourquoi ?! Qu’est-ce qu’il y a ?
— Et tu vas faire ta communion solennelle !!!
— Bof, c’est pas moi qui y tiens...
Petit sourire de la grande sœur. Du coup, Louise, la mèche relevée, s’enhardit :
— Ben quoi, c’est rigolo. Son zizi, il devient tout raide quand on y touche !
— Non mais, tu n’as pas honte ?! s’exclama Charlotte abasourdie. À ton âge ?
— Bah, pourquoi il devient tout raide ?
— Personne ne t’a encore expliqué ?
— Expliqué quoi ?
— Comment on fait les bébés.
— Oh !!!
Stupeur de la gamine qui se triturait les mains animées d’une soudaine nervosité.
— Le zizi tout raide, c’est pour faire les bébés ?!
— En quelque sorte. Manman ne t’a pas expliqué ?
— Non. Elle a d’autres chats à fouetter en ce moment, crois-moi. Bon. Là, je n’ai pas le temps, affirma la jeune Loulou mais promets-moi que tu m’expliqueras.
Hésitation fort compréhensible de la grande sœur, qui n’eut guère le temps d’improviser un discours puisque la jeune Louise était partie illico rejoindre ses copines à l’église, non sans baragouiner autant pour elle-même que pour Charlotte quelque chose comme :
— Alors, c’est comme ça que vous avez fait avec ton mari pour avoir le petit Paul... Oh, je te connais, ajouta la gamine, finaude, toi tu n’as pas dû faire ça qu’avec ton mari !!!
— Dis donc, petite effrontée !?
Mais le grand sourire juvénile et désarmant de sa frangine ôta à Charlotte toute agressivité.
— Au fait, tu n’es pas encore réglée, lança la grande sœur, l’air de rien ?
— Non, non, mais ça je sais ce que c’est, répondit la jeune fille en se retournant. Les jumelles me l’ont expliqué. Ça leur est arrivé le même jour, à la même heure !
Si Monsieur le Curé avait entendu leur conversation, je vous dis pas le nombre de Pater noster et d’Ave Maria à réciter pour recevoir l’absolution. Nom d’un p’tit bonhomme !
Charlotte suivit du regard sa cadette qui s’engouffrait dans l’église, se demandant comment elle allait lui expliquer le reste de ce qu’il fallait savoir en matière de bébé et de sexualité. Elle-même ne se souvenait plus très bien comment elle avait appris tout ça, les fameux mystères de la vie. Ni Berthe ni Marie, les deux grandes ne l’avaient briefée sur ce sujet un tantinet sulfureux. La maman, bardée de sa rigueur et de ses convictions toutes chrétiennes, encore moins, ne risquant certes pas d’initier la jeune Loulou non plus.
« J’ai l’impression que j’ai toujours su, en conclut Charlotte avec une relative satisfaction. À force de me faire poursuivre par les garçons quand j’étais jeunette et d’essayer d’échapper à leurs mains baladeuses, j’ai vite compris ce qu’ils me voulaient, ces chenapans ! Il est vrai que je les allumais pas mal et ça rendait folle Marie, cette grenouille de bénitier ! J’ai même été assez dingue pour dire à un garçon que, moi, il fallait me manger et il ne s’est pas gêné, le bandit. Ouah, quel souvenir ! »