Bluter les rejoignit lorsqu’ils s’approchèrent de lui, et le garçon resta estomaqué lorsque le Gardien prit la parole. Elyne profita de sa stupéfaction pour appeler Maître Jasond. Il ne répondit qu’une seconde avant qu’elle ne tombe sur sa messagerie. Visiblement, il venait de sortir précipitamment d’une salle, dont il fermait justement la porte derrière lui.
– Oui, Elyne ? demanda-t-il d’emblée.
– Bonjour, désolée de te déranger. Je, euh… je suis au palais.
Il fronça les sourcils.
– Je n’ai pas cours avec toi, pourtant, si ?
Elle le vit afficher un autre écran de son récepteur pour vérifier son planning.
– Non, non, on n’a pas cours aujourd’hui, s’empressa de dire la jeune fille. Mais j’aurais besoin de te voir, si possible.
– Je suis en train de donner une formation, là… Ça ne peut pas attendre ? J’ai ma pose dans vingt minutes.
– Dans vingt minutes, alors, répondit-elle.
Il soupira. Prenant conscience qu’elle le contrariait vraiment, elle s’empressa d’ajouter :
– Excuse-moi, je… enfin, si ça te dérange…
– Ça va, ce n’est pas grave, lâcha le Maître. On se retrouve devant le palais.
Elle acquiesça, il coupa l’appel. La jeune fille espéra que Théo, déjà en retard, arrive rapidement. En attendant, elle essaya tant bien que mal d’expliquer à Edwin qu’ils se trouvaient au Palais du Crépuscule, à Lyys, qui était la capitale d’Hartaine. Il dévisageait les gens qui faisaient de la magie autour de lui, n’arrivant pas à réaliser que ce qu’il voyait était réel.
Théo arriva alors, et se figea en découvrant Edwin. Ce dernier réagit de la même manière. Elyne devina que les tensions allaient arriver, elle s’empressa de prendre la parole avant qu’elles n’éclatent. Bluter les observait de loin, la conseillant mentalement. Elyne avoua à Edwin que Théo était comme elle, qu’il pouvait faire de la magie, qu’il était au courant pour ce monde. Mais son meilleur ami, silencieux jusqu’alors, ne tint pas plus longtemps :
– Elyne, je peux savoir ce qu’il fait ici ? !
– C’est compliqué, vendredi, on…
– C’est un terrien ! s’exclama Théo.
La phrase piqua Elyne au vif.
– On est tous les trois terriens !
– Mais lui plus encore ! rétorqua le garçon. Il ne fait pas de magie ?
– Non, mais…
– Tu amènes ici un terrien, incapable de faire de la magie, et qui risque de révéler à tout le monde l’existence de ce monde !
– Laisse-moi t’expliquer ! Je te dis que…
– Wow, arrêtez ! s’interposa Edwin en poussant le garçon et en attrapant le bras de la jeune fille.
Théo se dégagea brutalement.
– Ne me touche pas, toi !
– Parle-lui autrement, siffla Elyne.
– Il met tout le monde d’Emreë en péril en venant ici !
– Non ! Écoute-moi !
Edwin tenta de les éloigner l’un de l’autre, sans succès. Théo, pourtant chétif, avait étrangement plus de force que lui. Celui-ci fit une chose étrange : il fit un pas et ses mains s’illuminèrent d’un violet tellement foncé qu’il en paraissait noir. Edwin s’écarta précipitamment. La jeune fille ne bougea pas, mais dans ses paumes naquit un feu qui se mit à pulser sauvagement. Les deux adversaires se lançaient des éclairs du regard, et le « terrien » ne pouvait rien faire pour apaiser leur tension.
Quelqu’un le tira alors fermement en arrière, et sépara les deux adolescents en les prenant par l’épaule.
– On se calme, ici. Éteignez votre magie.
Théo s’exécuta, mais Elyne n’esquissa pas le moindre mouvement.
– Elyne, éteins-moi ta magie tout de suite. Je peux demander que l’on te renvoie, même si tu es mon Apprentie, et je n’hésiterai pas si tu refuses d’obéir sur-le-champ. Je ne le répéterai pas.
Le feu dans ses mains disparut, elle regarda l’homme d’un air coupable.
– Pardon.
Il la fixa sévèrement, sans un mot, puis la lâcha et se tourna vers Edwin.
– Tu t’appelles… ?
– Edwin.
– Tu n’es pas d’ici, je me trompe ?
– Non. Je viens de… de la Terre.
L’homme hocha la tête.
– Je suis Maître Jasond. Je suppose que tu es un peu perdu, que tu ne comprends pas vraiment où tu es, ce qu’il se passe ici. En tout cas, même si l’ambiance n’est pas trop au rendez-vous avec ce qu’il vient de se passer, je te souhaite la bienvenue au Palais du Crépuscule.
Edwin ne sut pas vraiment de quelle manière il devait réagir, alors il préféra rester silencieux.
– Suivez-moi.
Jasond tourna les talons et s’avança jusqu’à l’entrée du palais. Il parla avec un garde dans une langue inconnue, afin qu’ils laissent passer Edwin et ils purent pénétrer dans le hall du bâtiment. Il les guida dans des couloirs magnifiques, aux meubles d’une architecture moderne et stupéfiante.
– Jasond… appela alors Elyne.
Il la fit taire d’un simple geste, sans même daigner se tourner vers elle. Elle baissa la tête, honteuse. Une main se glissa alors dans la sienne, elle leva les yeux et vit qu’Edwin la regardait avec une expression réconfortante. Elle se rapprocha de lui.
Ils arrivèrent dans une grande pièce emplie de monde : la salle d’entraînement. Jasond les conduisit jusqu’une porte, qui donnait sur un petit bureau. Il claqua des doigts, une troisième chaise apparut entre les deux autres. Le Maître leur fit signe de s’asseoir, tandis que lui-même s’installait sur le fauteuil de l’autre côté du bureau. Il eut le temps de remarquer les mains enlacées de la jeune fille et d’Edwin avant qu’ils ne se lâchent.
– Alors… soupira-t-il. Je suis désolé, Edwin, mais je vais commencer par quelque chose de pénible. Ne te sens pas concerné par ce que je vais dire.
Puis il se tourna vers son Apprentie.
– Elyne, rappelle-moi quelle consigne je t’avais donné à propos de ta magie.
– Ne pas l’utiliser sur Terre… Mais on n’était pas sur Terre, là !
– Pendant tes vacances, je t’ai dit de ne pas l’utiliser en-dehors de la salle d’entraînement, rectifia Jasond. Ton Aura est trop puissante, tu ne contrôles pas son pouvoir lorsque tu es en colère. Tu peux faire de sérieux dégâts avec. C’est pour ça que je t’ai formellement interdit de faire de la magie lorsque tu n’es pas dans le gymnase.
– Même si je me fais attaquer ?
– Non, si c’est pour défendre ta vie, c’est différent. Et je t’ai également fait promettre de ne plus te battre, il me semble.
– Je ne me battrai jamais contre Théo.
– Tu avais allumé ta magie, et tu l’aurais certainement utilisée si j’étais arrivé quelques minutes plus tard.
– C’est lui qui a commencé !
Il leva la main et elle se tut.
– Vos problèmes et vos disputes ne me regardent pas. Tu étais prête à user de ta magie pour une raison qui n’en valait pas la peine, et c’est suffisant. Devant le palais, en plus, et en public, alors qu’on te connaît pour ce que tu as fait l’année dernière, donc ce n’est vraiment pas malin de ta part.
Puis il fixa Théo.
– C’est valable pour toi aussi, bien sûr. Tu n’es pas mon Apprenti mais cela n’empêche pas que tu es concerné également et que j’en parlerai à Maître Mraam. Je ne veux plus vous voir en train de vous disputer, dans ce monde en tout cas. Suis-je clair ?
– Oui, Monsieur.
– Mais, Jasond ? fit Elyne.
Il l’interrogea du regard.
– Tu peux vraiment me faire renvoyer ? Même si je suis ton Apprentie ? Même si je suis terrienne ?
– Bien sûr que je peux.
– Tu… tu le ferais réellement ?
Il eut un moment d’hésitation avant de répondre :
– Si tu ne respectes pas les consignes que je te donne, oui.
Il y eut un moment de silence avant que le Maître reprenne la parole :
– Bon, Edwin, à toi. Tu es terrien, c’est ça ? (Le garçon hocha la tête.) Et tu viens de découvrir tes pouvoirs ?
– Quels pouvoirs ? demanda l’intéressé.
– C’est plus compliqué que ça, intervint Elyne.
Elle prit une grande inspiration et leur raconta ce qu’il s’était passé le vendredi soir, avec les groöls. Maître Jasond la laissa parler jusqu’au bout sans l’interrompre, tandis que Théo semblait avoir du mal à rester calme. Il s’agitait sur sa chaise, mourant d’envie d’intervenir. Lorsque la jeune fille eut terminé, il ouvrit la bouche pour parler, mais se ravisa. Jasond demanda à Edwin s’il confirmait l’histoire qu’elle venait de raconter, il acquiesça. Le Maître parut dépité et passa un appel via son récepteur, pour demander à un collègue de terminer la formation qu’il était en train de donner, car il aurait très certainement un empêchement. Puis il raccrocha en soupirant.
– Je sens que les autorités vont bientôt en avoir marre de nous… dit-il.
– On va retourner porter plainte ? demanda Théo.
– Oui. Il y a un sérieux problème avec la sécurité des ponts entre les deux mondes. Vous vous êtes fait attaquer par des Édulémons l’année dernière ; à la rentrée, deux hommes essayent de commettre un assassinat ; et là, ce sont des groöls qui ont décidé de s’en prendre à vous. Ça n’est jamais arrivé auparavant.
– Et l’homme qui m’a sauvée à la rentrée, tu penses que c’est encore lui qui est intervenu avec les groöls ? questionna Elyne.
– Pourquoi ? s’étonna Jasond.
– Quelqu’un a empêché l’une des bêtes de m’agresser, lâcha Edwin. Et cette personne m’a dit de m’enfuir, parce qu’elle se chargeait des monstres. Je ne sais pas qui c’est : dans la panique, je n’ai pas pensé à regarder.
– Je crois qu’il a éliminé tous les groöls, parce que… je me débattais avec l’un d’eux, il a disparu, sans laisser de trace… renchérit Elyne.
Elle ajouta que les blessures que la bête lui avait faites s’étaient mystérieusement retrouvées bandées, comme si on s’en était occupé, alors qu’elle n’y avait pas touché. Jasond lui demanda qu’elle lui montre les blessures en question, ce qu’elle fit. Il ne restait plus que de fines cicatrices, totalement guéries.
– On ira porter plainte demain, déclara le Maître. Edwin, tu pourras venir ?
Le garçon répondit qu’il ne savait pas trop. Jasond demanda aux deux Apprentis de sortir du bureau, le temps qu’il parle un peu avec Edwin. Ils obéirent sans protester.
Ils s’entraînèrent vaguement, partirent discuter avec Ortiz et Nore, qui se trouvaient justement là. Lago faisait cours avec son Maître, plus loin.
Edwin et Jasond sortirent du bureau au bout d’une longue demi-heure. Ils souriaient. Jasond rappela à son Apprentie et son petit ami de revenir le lendemain, puis il leur demanda s’ils voulaient qu’il les raccompagne sur Terre. Edwin déclina l’offre, les deux Apprentis firent de même. Ils sortirent dans les jardins du palais, et se rendirent auprès du grand ivib. Ils ouvrirent le portail dans l’écorce, et le passèrent sans hésiter.
Le retour se fit dans un silence presque total, jusqu’à ce que Théo rentre chez lui. Lorsqu’Elyne et Edwin se retrouvèrent seuls, le garçon se décida enfin à prendre la parole.
– Je te crois.
Elle se tourna vers lui.
– Par rapport à…
– L’autre monde, la magie… cette histoire de bêtes venues d’ailleurs… ton Maître m’a expliqué, et… c’est bon, je te crois.
Un sourire illumina le visage de la jeune fille.
– Il m’a dit que c’était un problème étant donné que je suis terrien, mais il m’a confié qu’il me faisait confiance. D’après lui, si tu avais des doutes à mon sujet, tu ne m’aurais pas amené ici. Il estime que je peux garder tout ça pour moi, que je ne mets pas ce monde en danger.
Il avait la tête baissée, fuyait son regard. La jeune fille lui prit la main, il planta ses yeux dans les siens. Elle vit aussitôt qu’il ne savait que penser, qu’il était perdu. Elle serra sa paume un peu plus fort.