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La révélationUn garçon aux cheveux noirs et aux yeux marron foncé passa près d’elle sans la voir. Elyne le reconnut. Elle courut vers lui et se jeta dans ses bras. Il parut surpris une seconde, puis sourit en voyant le visage de la jeune fille. Ce fut lui qui fit le premier pas et qui déposa un léger b****r sur ses lèvres. Derrière eux, Théo, Tom, Loïc, Taneesha et Anaïs s’étaient arrêtés net au milieu de la cour et les regardaient, les yeux ronds comme des billes. Elyne et Edwin restèrent main dans la main.
– Pourquoi tu ne m’as pas répondu du week-end ? geignit la jeune fille.
– Je suis parti à la montagne, je n’avais pas de réseau. Je voulais t’appeler samedi, mais du coup, je n’ai même pas pu.
Elle hocha la tête, puis baissa le ton :
– Tu n’as rien dit, hein ? À personne ?
Il parut embarrassé.
– Ah, je n’ai pas rêvé, alors… Mais je t’ai promis que je ne dirai rien. Il n’y a que nous deux au courant. Par contre, j’attends tes explications.
– Oui, oui… Tu es libre ce soir ?
– Demain, si tu veux, proposa le garçon.
– Va pour demain, accepta la jeune fille. Tu viens chez moi après les cours ?
– Ça marche.
Ils se sourirent, puis Edwin dut s’en aller : il avait éducation sportive et devait vite se rendre au gymnase. Il s’éloigna tandis qu’Elyne rejoignait le petit groupe. Elle s’arrêta en voyant la tête de ses amis. Tous la dévisageaient avec surprise. Anaïs prit la parole en première :
– Tu sors avec lui ?
La jeune fille haussa les épaules.
– Mais depuis quand ?
– Vendredi soir, je pense.
– Comment ça, « je pense » ? Tu viens de l’embrasser !
– Ah, notre Chef’taine est en couple ! s’exclama Loïc en riant.
Elyne poussa un soupir faussement excédé, bien qu’amusée par leur réaction et surtout, par le surnom qu’on lui avait attribué, qui visiblement ne s’était pas perdu avec les vacances.
– b***e de commères, lâcha-t-elle avec un sourire.
Elle tourna les talons et fit mine de s’en aller.
Vendredi soir, après l’attaque des groöls, ils étaient retournés chez le garçon. Celui-ci n’avait rien, hormis quelques bleus qui partiraient rapidement. Elyne, elle, était persuadée d’avoir été gravement blessée au bras et à la jambe, mais étrangement, elle n’avait plus mal. En soulevant son jean, elle avait remarqué que sa jambe avait été soigneusement bandée, tout comme son bras. Plus aucune trace de sang. Elle s’était inquiétée : elle ne se souvenait pas qu’on l’ait guérie, ni qu’elle se soit soignée seule.
Ils étaient restés longtemps dans la chambre du garçon, elle lui avait fait promettre maintes et maintes fois de ne rien dire, de tout garder pour lui. Il lui avait demandé comment elle avait fait pour envoyer des boules colorées et du feu – de la magie ? – sur les bêtes, mais Elyne n’avait pas voulu répondre, le laissant dans le doute.
Elle passa le reste de la journée à tenter d’esquiver les questions que le groupe lui lançait, surtout Anaïs. Lorsqu’ils se quittèrent le soir et rentrèrent chez eux chacun de leur côté, bien qu’elle soit à pied avec Théo, celui-ci ne fit aucun commentaire. Elle lui demanda s’il voulait bien qu’ils se rejoignent devant les grilles du Palais du Crépuscule, le lendemain soir, pour discuter plus tranquillement. Il accepta d’un hochement de tête, sans un mot. Elle le raccompagna jusqu’à l’entrée de sa maison, lui fit signe avant qu’il ne ferme la porte, et partit chez elle. Comme bien souvent, la demeure était vide lorsqu’elle arriva. Ses parents étaient encore sur leur lieu de travail. En passant devant le miroir du couloir, Elyne fit une grimace, comme à son habitude, puis s’installa sur la table du salon. La porte d’entrée s’ouvrit, mais elle ne bougea pas : ce n’était que Bluter qui venait d’arriver. D’un bond, il vint se percher sur ses genoux. La jeune fille le caressa machinalement, songeuse : comment allait-elle dévoiler l’existence du monde d’Emreë à Edwin ?
S’imaginant mille et un scénarios, le regard perdu dans le vide, elle ne remarqua pas la minuscule caméra, de la taille d’une punaise et de la même couleur que le plafond, qui filmait et enregistrait leurs moindres faits et gestes.
Le lendemain, Elyne partit chez Théo à sept heures et demi, comme à son habitude. Alors qu’elle se trouvait à deux mètres du panneau indiquant le nom du lotissement, le son d’un moteur retint son attention. Elle se retourna au moment où la voiture de Mme Vermeil, sa voisine, passait à côté d’elle. Elles échangèrent un signe de la main, puis la voiture s’éloigna. La jeune fille sourit : elle adorait toutes ces infimes habitudes, sans importance mais tellement indispensables pour elle.
Dès qu’elle arriva devant chez Théo, et que le garçon sortit de chez lui, ils se rendirent à Lucy Jones. Edwin attendait Elyne devant la grille, et elle resta avec lui jusqu’à ce que la sonnerie annonçant le début des cours retentisse. Le midi, ils mangèrent ensemble, seuls à leur table. Le garçon insista pour qu’elle lui explique ce qu’il s’était passé exactement le vendredi, mais elle refusa de lui en parler.
– Ce soir, promis, répétait-elle. Ce soir.
Edwin laissa tomber l’affaire lorsque d’autres collégiens, par défaut de tables libres, vinrent s’installer à côté d’eux. Ils changèrent donc de sujet pour revenir à une conversation « normale ».
Le reste de l’après-midi, fort heureusement, passa vite. Théo, resté distant toute la journée, lui dit qu’ils se retrouveraient le soir même au Palais du Crépuscule, comme prévu. Elyne rentra chez elle en compagnie d’Edwin. Elle lui proposa de manger un peu, puis l’entraîna dehors. Il lui jeta un regard soupçonneux lorsqu’ils s’engagèrent dans le lotissement, mais il la suivit sans broncher, respectant son silence, subissant son manque de communication. Ils arrivèrent devant le bois, le garçon regarda la jeune fille en attendant des explications.
– Dans cinq minutes, tu comprendras, promis, assura-t-elle.
– Ça fait vingt minutes que tu me dis ça…
– Attends encore un tout petit peu, je t’en prie…
Edwin resta silencieux un instant, puis hocha la tête. Elyne le fit entrer dans le bois, le guida jusqu’à un arbre au tronc épais.
– Tu me fais confiance ? demanda-t-elle.
Il la fixa longtemps sans répondre, puis lâcha :
– Je t’ai toujours fait confiance.
Elle resta immobile, surprise, puis finit par se ressaisir, et posa sa main contre l’arbre. Dans un premier temps, il ne se passa rien, elle appuya un peu plus fort, et enfin, elle sentit l’écorce céder sous sa paume. Le tronc se fissura de haut en bas, Edwin tressaillit. Puis l’ouverture s’élargit, et une lumière intense s’en échappa. Le garçon eut un mouvement de recul, mi-estomaqué, mi-effrayé.
– Ok, tout va bien, s’empressa de dire la jeune fille. Tu me fais confiance, hein ? C’est une sorte de portail. Un trou de ver, plus exactement, mais considère ça comme un portail. Ou un pont, si tu veux.
– Non, c’est un arbre qui vient de s’ouvrir en deux et qui…
– Je vais te montrer. Il faut aller dedans.
– Ah non, c’est hors de question. Je ne sais pas ce que c’est, et je refuse de m’approcher.
Elle lui prit la main.
– C’est simplement un portail, un pont, rien de plus. On y va en même temps, d’accord ?
Edwin hésita longuement, apeuré.
– Qu’est-ce qu’il va se passer ?
– On va simplement se retrouver de l’autre côté du pont.
Il finit par hocher lentement la tête. Puis ils avancèrent, la jeune fille ouvrant la marche, et passèrent le portail.
Aussitôt, le paysage changea. Ils étaient toujours dans une forêt, mais celle-ci était devenue bien plus dense, et la végétation avait changé du tout au tout. Ils étaient passés sur Hartaine. Le garçon avait envie de lui demander où ils étaient, pourquoi ils se retrouvaient dans une forêt encore plus profonde que le bois qu’ils venaient de quitter, comment tout cela était possible. Mais il préféra rester calme et conserver le silence.
– Je vais commencer à t’expliquer. Je préférais qu’on soit ici parce que tu auras moins de mal à me croire maintenant qu’on a passé le portail.
– D’accord. Mais fais vite, s’il te plaît, parce que je t’assure que c’est horrible de ne rien comprendre.
– Oui, oui. Pour résumer la situation en cinq mots : on a changé de monde. Il y a comme des failles entre les univers, et certaines de ces brèches relient la Terre avec d’autres galaxies, d’autres systèmes solaires, d’autres planètes. Tu vois ce que je veux dire ?
Il hocha la tête.
– On vient d’utiliser l’une des failles pour venir ici. Nous sommes dans le monde d’Emreë, à présent, et cette planète s’appelle Hartaine. On est tout près de sa capitale, sauf qu’on ne peut pas la voir tant qu’on ne se trouve pas à une certaine proximité. Ce monde est très, très développé technologiquement, et il y a des humains, comme sur Terre. Leur seule différence avec nous, petits terriens, c’est que les humains d’ici, que l’on nomme les Emrais, peuvent faire, disons… de la magie.
– Un peu comme toi quand on s’est fait attaqué par ces bêtes, vendredi soir ?
– Exactement.
– Donc je dois en conclure que ma petite amie n’est pas une « terrienne », mais une extraterrestre ? Ou Emraise, c’est ça ?
– On dit « Emrais », même pour une fille. Et concrètement, Kathy et Mike sont terriens, donc moi aussi. Mais c’est compliqué… L’année dernière, tu te souviens du doute que j’avais ? Je ne savais pas s’ils étaient vraiment mes parents. Finalement, ça s’est confirmé. Ils m’ont dit que ma mère m’avait abandonnée chez eux, et qu’ils avaient accepté de me recueillir.
Edwin la dévisagea avec hébétude.
– Ce n’est pas possible… C’est vrai ? Mais… pourquoi ne te l’ont-ils pas dit plus tôt ?
– Ils ne pouvaient pas. Ma mère venait de ce monde, elle leur a demandé de garder ça pour eux jusqu’au moment où je découvrirais mes pouvoirs. Alors c’est ce qu’ils ont fait.
– Tes pouvoirs… comme ceux que tu avais vendredi ? Avec le rayon de feu que tu as lancé ?
– C’est ça. Du coup, si ma mère venait d’ici, alors moi aussi. Je ne suis pas une extraterrestre, je suis quand même humaine, comme toi, comme les autres. Mais comme mes parents viennent de ce monde, je suis une Emrais.
Le garçon resta un long moment silencieux, puis sourit.
– Tu penses que tu vas me faire avaler ça ? Sérieusement ? Allez, fais-moi sortir de ce bois, on retourne chez toi.
– Edwin, c’est vrai !
Il n’était pas convaincu. Pour ôter son doute sur sa sincérité, elle fit naître une boule de feu dans sa main. Il ferma les yeux, les rouvrit, puis soupira.
– Bon. Les magiciens aussi savent faire ça.
– Tu te souviens du renard ? demanda Elyne.
– Oui, et ?
– Je peux le faire venir ici, c’est ce qu’on appelle un Gardien. C’est mon Gardien. Il peut parler, faire de la magie…
– Arrête, dit Edwin.
– Mais…
Il la prit par les épaules et la regarda droit dans les yeux.
– En toute franchise, j’aimerais bien te croire. Sincèrement. Mais là… non. Ça va trop loin.
Elyne eut une moue dépitée.
– Je vais te montrer une dernière chose. Après, tu pourras me dire si tu ne me crois toujours pas. D’accord ?
Il accepta. Elle le prit par la main et l’incita à la suivre dans la dense végétation de la forêt. Ils marchèrent une minute puis, après avoir dépassé un dernier arbre, Lyys apparut devant eux. Tout comme Elyne le jour où elle avait découvert la ville, Edwin resta stupéfait devant un paysage aussi singulier. Elle attendit qu’il sorte de son émerveillement pour avancer un peu. Il lui emboita machinalement le pas. Ils entrèrent dans l’impressionnante ville, et le garçon fut tellement soufflé par le lieu qu’il en resta muet. La jeune fille fit signe à un taxi, espérant que, comme dans les films, l’un d’eux s’arrêterait du premier coup. Malheureusement, ce ne fut pas le cas, et un véhicule passa devant elle sans même ralentir. Elle jeta un coup d’œil à Edwin, un soupçon de honte sur le visage, mais en voyant qu’il continuait d’admirer les alentours et qu’il ne semblait pas avoir remarqué, elle fut soulagée, et refit signe aux taxis. Une dizaine d’entre eux l’ignora totalement avant qu’un véhicule s’immobilise enfin à leur hauteur. Elle demanda au chauffeur de la conduire jusqu’au Palais du Crépuscule, et ils montèrent dans l’engin volant. En se tournant vers Edwin, elle remarqua son sourire, mi-amusé, mi-moqueur.
– Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-elle.
– Rien, rien, lâcha-t-il, hilare.
– Edwin ! protesta-t-elle avec amusement. Dis-moi !
Son sourire s’accentua.
– Rien… c’est juste ta manière d’appeler les taxis… c’était plutôt… efficace, on va dire.
Elle comprit alors qu’il se moquait, et lui donna une tape sur l’épaule. Il essaya de se rattraper, et elle finit par accepter ses excuses au bout d’une interminable minute. La jeune fille entreprit ensuite de lui expliquer brièvement comment fonctionnait ce monde, tout en tentant de le convaincre que non, il ne rêvait pas, et que ce n’était pas un canular, contrairement à ce qu’il répétait. Elle se souvint alors de la perte de repères et de contrôle qu’elle avait elle-même ressentie lorsque les rôles étaient inversés, un an plus tôt. Théo se trouvait alors à la place d’Elyne, et elle à celle d’Edwin.
Alors qu’ils approchaient du palais, Bluter informa la jeune fille qu’il les attendait devant les grilles. Mais la jeune fille devinait d’avance qu’Edwin ne pourrait pas entrer dans le beau bâtiment avant d’avoir un récepteur, comme elle l’an précédent. Le chauffeur immobilisa son véhicule devant le palais. Elyne avait quelques rojats d’argent sur elle, lui en donna un, puis descendit du taxi avec Edwin.