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2032 Mots
De son côté, il se posait bon nombre de questions sur elle, ne tarissait pas d’éloges sur le travail de sa collaboratrice, ni sur son caractère plutôt enjoué. Son divorce d’avec Clara prononcé, il se sentait libre d’aller vers Érika, mais cette dernière résistait poliment à toutes ses tentatives de séduction. Plus elle se faisait mystérieuse et plus il se sentait attiré par elle. Il ne la trouvait pas vraiment distante, voyait bien qu’elle rougissait à ses compliments, mais elle érigeait des barrières qu’il ne parvenait pas encore à franchir. Bien qu’excellente en droit pénal, elle préférait encore prendre les dossiers en droit de la famille ou du travail. L’aspect généraliste du cabinet semblait la rassurer et les associés trouvaient qu’elle s’affirmait de jour en jour dans son travail. Elle manquait cruellement de confiance en elle et ils étaient bien résolus à l’aider sur ce point. Ce matin-là, Claude et Christopher s’étaient retrouvés tôt afin de parler des nouveaux dossiers importants qui avaient atterri au cabinet. Ils devaient les dispatcher entre eux quatre lors de la réunion qui suivrait. Claude sourit, sur un ton quasi paternel, à son ami qui parlait d’Érika depuis plus de cinq minutes après avoir décidé de lui confier un dossier en pénal. Il voulait la tester un peu. À plus de soixante ans, Claude avait suivi l’évolution de son poulain, qui avait presque dépassé le maître. Il le connaissait bien en tant que collègue, mais aussi en tant qu’homme. — Mon vieux, tu es en train de tomber amoureux de ton employée ! — Je te parle de ses compétences ! se rebiffa aussitôt l’avocat. Claude s’esclaffa, un brin moqueur, étant arrivé sans trop de difficultés à la réaction escomptée. — Je n’ai pas remis en cause ses compétences. Je parle de toi, et de la manière dont tu parles d’elle. Christopher éluda, mais savait bien que son ami avait raison. Il pensait tout le temps à elle, avait tendance à ne parler que d’elle, même s’il se freinait devant son ex-femme. Bon joueur, il avoua à son ami qu’il avait sûrement raison sur ses sentiments naissants. Claude n’ajouta rien, mais se dit que l’idée de voir naître une histoire entre eux ne lui déplairait pas. Il appréciait déjà beaucoup la trentenaire qui avait su s’intégrer parfaitement à l’équipe. Ils se remirent au travail et partirent ensemble vers la salle de réunion, où Clara et Érika attendaient déjà, dans un silence de plomb. Habitués, chacun fit son retour sur les dossiers en cours. Claude distribua ensuite un dossier à Clara, et un autre à Érika. Cette dernière ouvrit le sien et blêmit aussitôt. Elle tira sur le col de son chemisier à plusieurs reprises et se servit un verre d’eau. Elle relut la même phrase plusieurs fois. — Il y a un problème sur ton dossier ? demanda Claude, bienveillant. La jeune femme releva la tête vers lui, voulut répondre, mais aucun mot ne put sortir de sa bouche. Elle chercha à dissimuler ses légers tremblements, mais le malaise fut le plus fort et elle sortit en trombe de la salle. Christopher se fit violence pour ne pas la suivre et conclut, au plus vite, sa réunion. Il devait rester professionnel, surtout devant Clara qui, pourtant, ne fit aucun commentaire sur la sortie de sa consœur. — Élisabeth, as-tu vu Érika ? demanda-t-il à une des secrétaires, une fois revenu à l’accueil. — Elle est sortie depuis quelques minutes. Il la trouva effectivement devant le cabinet, appuyée contre le mur, pensive et le visage fermé. Elle sursauta quand elle remarqua qu’il se tenait devant elle. Il posa sa main sur son bras. Elle le repoussa et recula d’un pas. La distance qu’elle venait de mettre de manière symbolique déplut instantanément à l’avocat. — Faut que je te parle ! assena-t-elle, d’une petite voix pleine de souffrance. Il hocha la tête en silence et, galant, lui tint la porte. Elle hésita et accepta enfin de passer devant lui. Des images envahirent l’esprit de l’avocat, des souvenirs construits lors de certains de ses gros procès. Images désagréables qu’il chassa immédiatement. Images qui expliqueraient pourtant bien des choses sur les réactions de sa consœur. Images si dramatiques qu’il les rejeta en bloc. Ils se retrouvèrent dans le bureau de Christopher, qui demanda à ne pas être dérangé. Il sentait qu’il n’allait pas aimer ce qu’elle allait dire, sans arriver à déterminer le pourquoi, sauf cette image qui s’insinuait irrémédiablement en lui. — Je te demande de ne pas m’interrompre, commença Érika, très mal. Christopher opina du chef et attendit qu’elle commence son récit. Elle respira profondément et se lança. Elle avait bien compris qu’elle n’avait plus le choix. Si ce dossier ne lui était pas passé entre les mains, elle aurait pu encore esquiver, mais là, elle était prise au piège de sa propre vie. Elle parla de son ami de l’époque, de cette surprise qu’elle lui réservait ce soir-là. Du pote de son homme, qui se trouvait déjà là quand elle arriva. Du joint que les deux hommes lui proposèrent et qu’elle refusa. Puis de ce soda au goût bizarre que Quentin lui présenta et qu’elle but, en toute confiance. Et l’enfer qui commença. L’engourdissement qui la prit, qui l’empêcha rapidement de bouger, et la douleur qui meurtrit alors son corps. Puis ce passage où elle avait l’impression que son esprit et son corps étaient complètement dissociés. Ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient d’elle, elle n’était plus vraiment là, dans cet appartement. Elle raconta ce viol qui dura des heures, tous les outrages qu’ils lui infligèrent. Tout ce dont elle s’était souvenue ce soir-là, c’était la chaleur du sang qui s’écoulait d’elle, puis l’hôpital où Quentin l’avait déposée avant de rentrer tranquillement chez lui, complètement défoncé. Tous les détails de cette soirée ne lui étaient revenus que le lendemain, dans cette chambre d’hôpital et, depuis, ces souvenirs la hantaient au quotidien. Elle cessa son récit. Aucune larme n’avait coulé. Elle avait tellement pleuré à l’époque. Elle trouva Christopher blême, appuyé contre le bureau face à elle. Elle n’avait même pas senti qu’il s’était rapproché d’elle. Il mourait d’envie de la prendre dans ses bras mais s’en défendit, pour ne pas l’effrayer. Il comprit alors ses sursauts quand il arrivait un peu trop vite, sa façon d’éviter les gestes un peu trop tendres, le refus de ses avances. La quasi-omerta sur des questions plus personnelles. Et cette image qui lui avait fait craindre ce qu’elle venait de raconter. Son intuition face à son réflexe de reculer ne l’avait malheureusement pas trompé. — C’était quoi, la surprise que tu lui réservais ? fut la seule question qui franchit les lèvres de l’avocat. Il s’en voulut aussitôt, mais elle répondit. — Je venais de découvrir que j’étais enceinte de lui, murmura-t-elle. L’avocat posa instinctivement et délicatement sa main sur l’avant-bras de sa consœur. Aucun mot n’était utile. Que pouvait-il lui dire, d’ailleurs ? Rien ne pourrait apaiser ce qu’elle avait vécu. Érika accueillit ce discret geste de soutien avec plaisir. Elle avait tellement entendu de phrases dénuées de sens à l’époque que, désormais, elle appréciait les silences qui disaient tout. — Ils ont pris combien ? demanda-t-il au bout d’un instant. Érika sourit d’un air mauvais en le regardant. — Sept ans pour Quentin, cinq pour l’autre, mais il s’est suicidé en taule, quelques mois plus tard. Tout a été correctionnalisé. Christopher manqua s’étrangler. Il savait bien que quatre-vingts pour cent des viols faisaient l’objet d’une telle déqualification, mais ce qu’elle avait décrit était si horrible que tout juge sensé aurait dû criminaliser les faits. Tout magistrat sérieux aurait dû la considérer comme personne vulnérable dans son état de grossesse. Il ne comprenait pas et la poussa à continuer, d’un regard. — Quentin était le fils du maire et neveu du procureur, ajouta Érika, comme une évidence. Elle expliqua alors le procès à son patron. Maintenant qu’elle avait ouvert les vannes, elle avait besoin de s’épancher. Elle relata toutes les horreurs qu’elle avait entendues, qu’elle avait essayées de contester, l’impression désagréable que même son avocate doutait d’elle, au fur et à mesure du déroulement de l’audience. Elle ne s’était pas débattue, n’avait pas crié ni cherché à fuir. Peut-être, après tout, était-elle consentante ? Quentin définit cette soirée comme un jeu sexuel qui avait mal tourné. N’aimait-elle pas les nouvelles expériences en la matière ? Elle était à l’aise avec sa sexualité, donc forcément, elle avait aimé ça. — Seul le capitaine de police m’a soutenue, finit Érika, dans un souffle. — Tu n’as pas voulu faire appel ? — Non, j’en avais assez. Ma priorité était de reprendre ma vie en main. J’ai quitté la Bretagne, fais ma virée au Québec, et suis revenue exercer avant de postuler dans ton cabinet. — Et je suis vraiment ravi que tu l’aies fait, répondit-il avec un sourire sincère. Le silence tomba entre eux. L’une repensait à son passé, l’autre intégrant tout ce qu’il venait d’apprendre sur elle en quelques minutes. Leurs réflexions furent interrompues par l’alarme du portable de l’avocat. — J’ai cours à la fac. Viens avec moi. Ça te changera les idées, proposa-t-il. À cet instant précis, avec ce qu’ils venaient de partager, il n’avait pas envie de la quitter. Érika accepta immédiatement, il fallait qu’elle sorte un peu prendre l’air. Christopher donnait des cours de droit pénal à la faculté. Cela l’amusait de revenir dans des amphithéâtres et il aimait l’idée de transmettre ce que lui-même avait appris. Érika découvrit une nouvelle facette de son boss. Elle s’amusa surtout du groupe d’étudiantes qui faisaient les yeux doux au premier rang à l’avocat, sans forcément vraiment comprendre ce qu’il racontait et sans être réellement intéressées par la matière. Portant bien ses quarante-deux ans, l’avocat était plus que séduisant et en faisait donc fantasmer plus d’une. Érika s’avoua qu’il était vraiment très plaisant à regarder et dégageait une aura de confiance qu’elle trouva très rassurante. Elle oublia un peu le dur moment des confidences. Elle réalisa que parler à Christopher avait été plus facile qu’elle n’aurait pu se l’imaginer. Elle l’avait senti touché par son histoire, et vraiment amical. Elle réalisa qu’un pas venait d’être franchi. Ils ne pouvaient plus être dans une simple relation de travail et de confiance. C’était désormais bien plus. Il savait d’elle plus que certains de ses amis. Elle réalisa aussi que toutes les défenses qu’elle avait mises en œuvre pour lutter contre ses avances étaient en train de fondre. Cela lui fit peur et la troubla à la fois. Elle désirait ardemment goûter, à nouveau, aux joies d’être aimée et désirée. Cependant, malgré sa thérapie, elle était consciente que le traumatisme n’était jamais loin, tapi en elle, toujours prêt à lui sauter à la gorge et réduire ses efforts à néant. Elle délaissa ses pensées alors que le cours venait de se terminer. Christopher n’était pas encore descendu de l’estrade qu’une dizaine d’étudiantes l’attendaient. Du haut de l’amphithéâtre, Érika l’observa, tentant de couper court aux tentatives de séduction de ces jeunes femmes. D’un coup, toutes les têtes se tournèrent vers elle. Christopher en profita pour leur fausser poliment compagnie, et rejoindre celle qui était désormais son amie. Les yeux des filles fusillèrent Érika. Arrivé à sa hauteur, Christopher la prit doucement par la main. — Allez, viens ! Je leur ai dit que tu étais ma petite amie ! Érika éclata de rire et le suivit en courant dans le hall de la fac. Toutefois, l’appellation utilisée par l’avocat les troubla tous les deux bien plus que ce qu’ils voulaient le laisser paraître, et ils retournèrent alors au cabinet, songeurs. Clara attendait Christopher avec leur petite fille. C’était le week-end du papa. Il adorait sa fille et était un père investi. — Chris, pour le dossier... commença Érika. Il la coupa d’un geste et lui dit qu’ils en reparleraient le lundi. Il lui claqua une petite bise sur la joue et partit avec sa fille. Il sourit intérieurement, elle n’avait pas sursauté. Elle lui faisait confiance, désormais. Érika retourna vers son bureau quand le père et la fille sortirent du cabinet. Elle resta seule avec Clara dans les locaux et décida de ne pas s’éterniser. Cette dernière lui tomba dessus immédiatement. — Non contente de me pourrir la vie au quotidien, tu cherches aussi à me prendre mon mari ! attaqua Clara. Érika se retourna, agacée. La journée l’avait ébranlée et elle n’avait pas du tout envie de recevoir les foudres de sa collègue. Elle était bien décidée à lui tenir tête, cette fois. — Ex-mari, si je ne me trompe pas ? — Tu ne perds pas de temps, petite conne ! Clara était presque hystérique, à moitié en pleurs et très agitée. — Tu devrais faire quelque chose pour tes troubles bipolaires, Clara ! La sentence tomba nette. Érika savait qu’elle risquait gros à la pousser ainsi dans ses retranchements, mais il fallait qu’elle fasse quelque chose pour cette femme qui gâchait sa vie et celle des gens qui l’entouraient. — Il t’a aussi dit ça sur moi ? L’avocate ne chercha même pas à nier l’évidence et se mit à pleurer devant celle qu’elle avait étiquetée comme ennemie. Érika fut un peu décontenancée par la réaction de sa collègue et se reprit aussitôt pour continuer en ce sens. — Il n’a pas eu besoin de me dire quoi que ce soit. Tu as des semaines maniaques où rien ne t’arrête et des semaines où on ne te voit pas, car tu ne peux même pas sortir de chez toi. Pas besoin de doctorat en psychologie pour comprendre.
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