— Je ne suis pas folle, tu sais.
— Je n’ai jamais dit ni pensé ça, Clara. Tu es malade et si tu ne fais rien, c’est aussi votre fille qui en souffrira. Ce n’est pas en t’attaquant au monde entier que tu résoudras tes soucis. Tu prends juste le risque de te retrouver seule.
Clara la regarda gentiment pour la première fois depuis qu’elle avait mis un pied au cabinet. Elle lui menait une vie d’enfer depuis des mois, l’ayant fait pleurer, insultée ou décrédibilisée devant des clients, et là elle lui parlait presque comme à une amie. C’était troublant et réconfortant à la fois.
— Christopher a déjà essayé de m’aider, tu sais, et j’ai toujours tout mis en échec.
— Je n’en doute pas. Mais personne ne peut faire le chemin à ta place.
— Je n’ai rien trouvé de mieux que de le tromper en remerciement, et cela plusieurs fois. Il ne méritait pas ça. Et je recommence avec mon ami du moment. C’est plus fort que moi.
Érika reçut les confidences, mais resta ferme. Elle ne devait pas s’apitoyer sur son sort, elle devait lui donner des clés pour se prendre en main.
— Écoute, je peux te conseiller une très bonne psy. Tu peux encore reprendre ta vie en main, si tu le décides vraiment.
Clara hocha la tête, sans accepter ni refuser. Elle avait besoin de réfléchir. Tacitement, elles mirent un terme à leur conversation. Érika ramassa ses affaires et partit en week-end chez sa meilleure amie qui avait une maison de campagne en Normandie avec sa compagne. Cette journée l’avait épuisée. Après l’aveu de son viol et cette dernière discussion avec Clara, elle avait besoin de se mettre au vert durant deux jours. Elle savait que Justine serait fière d’apprendre qu’elle avait enfin parlé de son drame, mais aussi surprise qu’elle ait choisi son patron pour confident.
Érika réfléchit dans le train à ce dossier dont elle avait hérité. Défendre un violeur après avoir été elle-même violée, était-ce une forme de thérapie ou de destruction ? En serait-elle capable ? Que devait-elle faire ? Au bout d’un moment, ses pensées dévièrent vers Christopher. Elle admirait son patron et ne voulait pas le décevoir. Il était plein de sollicitude avec tous ses salariés, de la femme de ménage à son comptable. Il basait son management sur la relation de confiance et l’empathie, et les résultats étaient là. Il était attiré par elle et elle sentait que c’était sur le point d’être réciproque. Arriverait-elle à passer outre cette soirée qui l’avait changée à jamais dans sa relation avec les hommes ? Elle arrêta ses réflexions quand elle vit Justine et Coralie, sur le quai. Au diable tout ça, le temps d’un week-end !
Chapitre 4
Le lundi, tout le monde reprit le chemin du cabinet, reposé. Christopher était le premier arrivé, après avoir déposé Chloé directement à l’école. Il aimait ce moment où il était seul dans son antre. Il n’avait pas cessé de penser à Érika tout le week-end. C’est son portable qui le sortit de ses pensées matinales.
— Bonjour Clara, répondit-il, toujours sur la défensive quand il voyait le numéro de la mère de sa fille s’afficher.
À la voix de son ex-femme, il comprit immédiatement qu’elle était passée de l’autre côté de sa maladie. Du côté où elle allait se renfermer sur elle-même. Seule Chloé arrivait encore à la garder à flots. Il ne s’inquiétait pas pour sa fille, car même dans ces moments-là, Clara gardait assez de lucidité pour demander de l’aide à ses parents et la petite n’en était pas perturbée.
— Tu avais des rendez-vous ? demanda l’avocat après qu’elle lui ai fait part de son malaise.
— Non ! Je demanderai à Élisabeth de m’envoyer quelques documents pour finir à la maison.
— Clara, je ne sais plus quoi te dire, avoua l’avocat, un peu triste. Il avait essayé de la soutenir du mieux que pouvait faire un mari aimant, mais elle avait tout fait échouer.
— Je sais, Chris. Est-ce que tu peux juste demander à Érika de m’appeler sur mon portable ? Je n’ai pas son numéro.
— Tu n’as pas à l’avoir ! râla-il.
— Je sais bien. Dis-lui juste de me téléphoner, c’est tout ce que je te demande.
Il conclut la conversation rapidement et raccrocha, intrigué et perplexe. Érika arriva vingt minutes après. Sitôt qu’il la vit, la journée de l’avocat s’illumina.
— Salut, jolie damoiselle !
Il se tâta. Devait-il lui faire la bise ou pas ? Il en mourait d’envie, mais ce n’était pas dans les habitudes du cabinet. C’est elle qui s’approcha de lui pour la lui faire, lui enlevant ainsi un grand poids. Après tout, c’est lui qui avait commencé, le vendredi soir !
Ils parlèrent de leurs week-ends respectifs. Chloé avait épuisé son père, mais il était heureux de ces moments avec elle. Érika lui parla de son séjour en Normandie. Quand ils finirent leur café, tous les autres arrivaient. Christopher lui tendit un post-it avec un numéro de téléphone.
— Clara ne viendra pas. Elle souhaite que tu l’appelles.
Il partit faire un point avec les deux secrétaires. Érika appela Clara, et après s’être entretenue avec elle, ressortit en souriant de son bureau. Elle avait accepté d’aller voir Justine, qui consultait trois jours par semaine sur Paris. Elle passa ensuite un rapide coup de fil à son amie qui promit de recevoir la patiente rapidement.
— Tu as eu Clara ? demanda l’avocat, un brin curieux.
Elle se contenta de répondre par l’affirmative, mais n’en dit pas plus. C’était à Clara d’en parler. Pas à elle.
Érika enclencha sa matinée avec son premier rendez-vous, pendant que Christopher et Claude devaient voir le comptable du cabinet. Ce genre de réunion ennuyait passablement les deux associés, mais ils devaient s’y plier de temps en temps.
La jeune femme rejoignit les deux avocats en milieu de matinée avec le dossier de viol à la main. Christopher la dévisagea et lui tendit la main, prêt à récupérer le dossier maudit.
— Je vais assurer la défense de Monsieur Fabert.
— Mais...
— Pourriez-vous m’expliquer ce qu’il a de spécial, ce dossier ? intervint Claude, complètement perdu. Il capta l’échange de regards entre ses deux collègues. Quelque chose qui lui échappait se passait entre eux. Il ne mit pas cela sur le compte de leur attirance l’un envers l’autre. Il y avait une complicité allant au-delà des sentiments amoureux naissants.
— Christopher, tu peux le dire à Claude, s’il te plaît ? Je n’ai pas la force de répéter encore...
— Il se passe quoi, là ?
Claude était largué, au plus haut point. Ce n’était pas le premier dossier de viol qui échouait au cabinet, mais c’était le premier qui faisait autant de remous.
Les deux amis se dévisagèrent un instant, puis Christopher commença. Il résuma l’aveu de la jeune femme, restant très synthétique et factuel. Il en dit tout de même assez pour que son ami perçoive l’essentiel. Claude encaissa violemment le choc, comme son ami le vendredi, et finit blême.
— Érika si nous avions su...
Il se trouvait inhumain de lui avoir fait ça. Jamais il n’aurait pu imaginer qu’elle avait été victime de viol. Érika respirait la joie de vivre et apportait un nouvel élan au cabinet de par sa disponibilité, sa gentillesse et son professionnalisme. Du moins en apparence, réalisa-t-il alors.
— Tu n’es pas obligée de le prendre, ce dossier, appuya Christopher.
— J’ai prêté serment.
— Mais ça va être difficile pour toi, Érika.
— Je m’en doute, mais je dois le faire. Toutefois, j’aimerais bien ne pas le faire seule. J’ignore complètement mes réactions face à ce type.
Elle avait toujours été lucide sur elle-même et savait que cela allait être dur mais, professionnelle, elle devait s’assurer une porte de sortie pour elle et le client. Elle sentait aussi qu’elle devait relever ce challenge pour finir de se sortir de son traumatisme. Christopher ne l’en admira que davantage.
— Je vais t’aider, mais si je vois que c’est trop dur pour toi, je te le retire, décida Christopher. Au fond de lui, il était content. Il allait devoir passer bien plus de temps avec elle.
Érika les remercia et partit vers son audience comme si rien ne venait de se passer dans ce bureau.
— p****n, Christopher ! Son passé est horrible et elle est là, la tête haute. C’est une sacrée bonne femme que nous avons embauchée. Mais est-ce qu’elle sait dans quoi elle va s’embarquer avec cette affaire ? interrogea Claude, mal à l’aise après tout ce qu’il venait d’entendre.
— Elle en a besoin pour finir d’avancer. Je veillerai sur elle, ne t’inquiète pas. Claude soupira, mais faisait confiance à son ami. Les deux hommes savaient aussi que, tôt ou tard, elle aurait dû affronter ce type de dossier. Ils étaient soulagés que ça soit sous leur giron.
La journée se déroula sans anicroche. Claude rejoignit Érika en fin de journée, dans son bureau. Il lui remit un mémoire en droit administratif qu’elle lui avait demandé de corriger, n’étant absolument pas calée en la matière.
— C’est nettement mieux que la dernière fois, rassura -t-il.
Elle sourit, ravie de ses propres progrès, et lui annonça avoir gagné son dernier conseil des prud’hommes, fière de voir que les juges l’avaient suivie dans toutes ses demandes. Ils se sourirent amicalement, mais Érika sentit le malaise chez l’avocat.
— Érika, pour ce que tu as dit ce matin, commença-t-il, ça me fait vraiment peur pour toi que tu veuilles prendre ce dossier en charge. Un premier procès d’assises, c’est déjà énormément de stress, mais là, pour toi, ça va être pire. Promets-moi que tu sauras laisser tomber si ce procès devient trop difficile pour toi.
— Christopher m’épaulera. Mais je te promets de faire attention. Et puis, j’ai toujours rêvé de plaider aux assises. Aujourd’hui, vous me faites confiance pour ça, je dois tenter et réussir, décréta la jeune femme, plus que déterminée.
Claude la couva d’un regard très protecteur. Il était admiratif face à cette force de caractère. Même si elle manquait encore de confiance en elle, elle en voulait et il se promit de tout faire pour qu’elle arrive à ses fins.
Un coup discret fut frappé à la porte du bureau de l’avocate. Christopher déboula, un peu agité et contrarié.
— Ah, vous êtes là ! On a un gros souci. Clara vient de me confirmer son arrêt, comme on pouvait s’y attendre. Elle va gérer ce qu’elle peut de chez elle, mais mercredi nous avons la conférence du barreau, où elle devait intervenir. Toi et moi sommes au tribunal une bonne partie de la journée. On n’y sera jamais pour 15 h 30.
Érika, toujours soucieuse d’aller au bout d’elle-même et de la réputation du cabinet, se proposa de reporter ses rendez-vous et d’assurer la lecture de ce que Clara avait déjà préparé. Le thème en droit fiscal ne lui plaisait pas beaucoup, mais elle savait pouvoir assurer. Érika était prête à relever les défis et son caractère enjoué rendait tout plus simple. À la voir ainsi, personne ne pouvait imaginer ce qu’elle avait vécu des années plus tôt. Christopher lui promit de revenir du tribunal le plus vite possible, mais lui assura qu’il serait là pour la réception clôturant la journée. Aucun des deux n’aimait les soirées de ce style, mais ils ne pouvaient pas y couper, dans ce contexte.
Ils finirent la journée en riant, après que Claude ait annoncé le procès gagné par la jeune femme et que Christopher se soit faussement offusqué de la prime qu’il allait devoir lui verser, suite à sa convention de résultats.
Chapitre 5
Le mercredi arriva très vite. Érika avait récupéré les écrits de Clara et préparait son allocution, prévue pour l’après-midi. Clara avait vu Justine et semblait avoir envie de se prendre en main. Christopher en avait été informé par Clara, qui était reconnaissante à Érika. L’avocat trouva en sa protégée encore plus de qualités. Érika avait un fond vraiment gentil, mais un caractère bien trempé qui l’avait souvent aidé.
La jeune femme arriva à la conférence du barreau. Elle connaissait la plupart des personnes présentes, au moins de vue. La plupart étaient des confrères ou consœurs.
— Maître Dumoulin !
— Monsieur le bâtonnier !
— J’espère que Maître Arnaud se remet de sa grippe ? Merci en tous cas d’avoir pu la remplacer. Avez-vous reçu la désignation de votre cabinet pour l’affaire Fabert ? demanda-t-il.
— Oui, nous l’avons eue et nous prenons, bien entendu, le dossier.
Érika sentit ses mains devenir moites sous l’effet de ce rappel de cette affaire de viol en suspens. Cependant, elle n’était pas là pour ça, mais pour essayer de s’en sortir le mieux possible à la conférence. Elle jeta un œil à sa montre après que le bâtonnier fut parti accueillir un autre intervenant.
Elle trouva sa place dans la salle et attendit l’heure de son passage. Elle guettait un message sur son portable de Christopher, mais elle savait que c’était trop tôt. Elle se jeta dans l’arène avec appréhension, mais une fois lancée, elle arriva à donner le change.
Christopher se faufila dans la salle à la toute fin de l’intervention. Le moment des questions arriva et c’est avec soulagement qu’Érika vit qu’aucune main ne se levait. Soit elle avait été parfaite, soit, comme elle, les autres membres de l’auditoire ne trouvaient pas ce thème des plus passionnant.