T’ROI

1907 Mots
T’ROI Me revoilà installé chez moi. Un peu de tranquillité pour étudier le contenu de la clé USB du commissaire. En repartant, dans la galerie de l’Interpascher, j’ai croisé Monique et Caro qui poussaient leur caddie. Ça fait drôle de voir Monique enceinte. Quatre mois passés, ça commence à se voir. Caro fait désormais, à mon égard, preuve d’une bienveillance à laquelle je ne parviens toujours pas à m’habituer. Pourtant, je ne la soupçonne pas d’hypocrisie. Bon, nous avons échangé quelques bises, deux ou trois mots et, basta, le caddie s’est éloigné. Tout à fait conforme à nos transactions. Rien à dire. Mais quand même.3 Les deux filles sont bien connues dans le quartier et j’imagine que ça doit commencer à jaser. J’en ai d’ailleurs eu la confirmation, sur le parking, en croisant René qui essayait de rafistoler un de ses chariots qu’une malveillance incivique, voire une malveillante incivilité, avait tout tordu. — T’as vu les goudounes Costa ? J’chuis sûr que la Monique est en cloque ! Elle a pris du cul et du bide. T’es au courant ? — Non, pas spécialement mais, maintenant que tu le dis… — Comment qu’elles ont pu faire ? Elle a dû se faire faire une infécondation vitrée. — Sans doute. Ou quelque chose comme ça. Et je l’ai laissé. Je n’aime pas trop m’étendre sur ce sujet. Maintenant que ça a refroidi, et que les travaux pratiques sont terminés, je me sens un peu bizarre, partagé, presque ubique de moi-même. Là, je suis donc installé à mon bureau (qui est aussi le plan de travail de ma kitchenette). Mon ordi est branché et il ronronne en démarrant. Il cherche je ne sais pas quoi avant d’être fonctionnel. Ça me laisse le temps de vous dire que, ça y est, j’ai craqué pour un deuxième tableau de Vrbain Constant ! Mon mur est désormais décoré à la hauteur de sa surface. Deux toiles c’est la classe et ça fait moins vide. Celui-là aussi représente des drôles de petits bonhommes mais il est plus grand et plus coloré que l’autre. L’ordi m’invite à mettre mon mot de passe. Comme s’il ne le connaissait pas, depuis le temps ! Et accepte derechef avec, semble-t-il, plaisir que je lui fourre la clé du vieux dans le derrière. Soyons précis, dans le côté plus exactement. Il me propose d’ouvrir ou de copier les fichiers. J’ouvre. Là, c’est du vieux tout craché. Tout est bien en ordre, réparti en dossiers : photos, coordonnées, habitudes et même « CV ». Impec, rien à dire ! Vous me connaissez, je clique sur photos. Il n’a pas été pingre le commissaire. Je m’attendais à deux photos anthropologiques, une de face et une de profil avec plaque d’identification. Ben non, il y a une dizaine d’images que je qualifierais de familiales. Chacune est identifiée « Mireille, La Baule 2014 » (mais pas en maillot de bain, snif), « Mireille et Jacqueline 2014 », « Mireille et Théo, anniversaire Juju, 2014 » et ainsi de suite. J’en conclus donc que la commissaire se prénomme Mireille. Là, vous entrez direct dans le mental du détective détectant. Je me marre avec celle de l’anniversaire de la Juju, qu’on ne voit pas sur la photo, car elle a dû échapper à la vigilance du Théo de commissaire en question. On voit pépère en short « maisons et jardins » et chemise hawaïenne obsolète avec une cuisse de poulet dans une main et Mireille sur l’autre genou (tournure novatrice qui ne devrait pas échapper aux vioques du Goncourt). Mais revenons-en à mon enquête et à la suspecte. Pour l’instant, la Mireille n’est que suspectée, donc présumée innocente, d’adultère par son veinard de mari. Parce qu’elle est pas mal du tout la communicatrice de la mairie ! Je ne vois pas ce que René lui trouve comme similitudes avec la Maria Cotillon. Il doit confondre ou alors on n’a pas la même vision des femmes. Pas que je jetterais la Maria, bien au contraire. Mais Mireille c’est différent. Plus « femme », plus classe, moins gamine. Moi, je la situerais plutôt sur le registre de Charlotte Trampoline, juste sur sa période de maturité avant qu’elle ne bafouille pour des réclames d’assurance. Voilà, c’est ça, Charlotte Trampoline avec dix ans de moins. Je ne sais pas si, comme le soupçonne le cocu putatif, elle le trompe quotidiennement mais elle en aurait le potentiel, la dame. C’en est même dommage, à mon avis, qu’elle soit innocente. Va pas falloir que j’enquête de trop près car je risque de fausser le pronostic. Bon, maintenant j’ai bien l’allure et le visage de ma cliente en tête. Je peux annoncer à mon ordi « fichiers transférés ». Ça ne le fait pas marrer. Rien ne le fait marrer, ce truc. J’ouvre les autres bidules. C’est du texte. Moins marrant, plus fastidieux. Je survole. La vie de Mimi n’est pas si compliquée que ça à tracer. Boulot, dodo, pas métro (elle a une Mini). Je connais désormais l’adresse du vieux mais je ne vous la donnerai pas. C’est à Juvisy et ça a l’air chouettos. Il a même collé une Google View, tellement il est pro, le keuf. Qu’on ne vienne pas me dire qu’il n’y a pas du Vaness’ là-dessous. L’adresse du boulot, la mairie de Vitry, je la connaissais déjà. Les horaires de la dame je m’en doutais un peu. Ses centres d’attraction, en l’occurrence Belle Épine, j’imaginais bien aussi. Bref, rien de bien intéressant pour une si petite enquête. Il y a aussi des liens sur les sites des trois hôtels visités. Il a dû se faire du mal, le mari, avec ces photos de chambres accueillantes. Je me demande s’il n’est pas un peu maso, Théo. Ça cogne à ma porte ! J’ai horreur de ça que ça cogne à la porte, que ça téléphone, bref que ça me dérange ! Là c’est pas René, il cogne au carreau de la fenêtre, c’est pas Félicité, ma voisine, je l’entends arriver bien avant qu’elle frappe. Je ne sais donc pas qui c’est. Peut-être un marchand de calendriers, on est en fin d’année. Je mets l’écran en veille. Je crains l’espionnage et, déontologiquement, je respecte le secret professionnel. Je me lève. J’ouvre. Et je tombe nez à nez avec Saint Antoine. Alors, là, j’en tombe sur le cul ! Vous verriez sa tronche ! Je vous ai déjà dit que je trouvais qu’il ressemblait un peu à DSK dans l’allure. Ben j’ai devant moi le DSK menotté que toutes les télévisions du monde ont diffusé. Je m’étonne : — Vous ? Comment vous savez que j’étais là ? — J’ai vu votre voiture. L’encul…, j’aime pas être grossier mais faut que vous sachiez que pour voir ma voiture, qui est garée derrière la baraque où j’ai mon deux-pièces cuisine comprise, il faut être devant. Parce qu’on ne la voit pas du tout de la rue. L’e****é, donc, il m’a aussi collé un mouchard. Je m’en offusque : — Vous m’avez aussi collé un mouchard ? Vous me soupçonniez donc d’être l’amant de votre femme ? Ça fait plaisir ! Il me brandissait un journal, Le Parisien, sous le nez, mais du coup, il le remballe sous son bras. — Mais ça va pas ! Vous devenez parano ! J’ai vu votre voiture quand vous rentriez dans votre cour, il y a une demi-heure. Je passais à ce moment-là et je vous ai vu manœuvrer. Alors j’ai décidé de venir vous voir ici. C’est plus discret. En effet, je suis infoutu de rentrer directement ma Ford Ka, pourtant pas très ostentatoire côté mensurations comme bagnole, dans ma cour. Faut que je manœuvre. J’ai d’ailleurs une portière qui peut témoigner que, quand je ne manœuvre pas, je me plante. J’ai jamais compris pourquoi. Surtout quand je vois le mari de Félicité rentrer, du premier coup, sa camionnette de livraison. Bref, excellente réponse ! Le vieux : un point ! Je le prie donc de pénétrer et de s’installer d’un geste de la main que je veux le plus accueillant possible. Il s’affale sur le canapé sans même retirer son manteau et ressort, de dessous son bras, son journal. Je lui propose quelque chose. Comme c’est pas chez moi qu’il faut venir à l’improviste pour picoler, le choix est restreint. — Un café ? — Non j’ai pas le temps ! Et pis, si, tiens, ça me fera pas de mal. Comme vous le savez sans doute, j’ai une super machine qui marche avec des capsules, alors c’est fastoche et rapide. Au début, quand mes acolytes me l’ont offerte, ça m’ennuyait rapport au prix des recharges mais, depuis que René m’alimente en me certifiant que « c’est des invendus », j’ai moins de scrupules à m’en servir. Le Saint Antoine attend, avachi dans son paletot et sur mon clic-clac, que j’aie terminé le service pour me re-balancer sous le pif son canard. Je vois un grand black avec un gros titre : Bruno Makanbaraga quitte le FC Morangis pour rejoindre l’OC Briis-sous-Forges. Je suis un peu interloqué par la nature de la nouvelle. — Je ne m’intéresse que très peu au foot, commissaire. Il reprend son truc. Se rend compte d’une erreur. Rewind. Trifouille les pages. Et m’en recolle une autre. Là, p****n, ça m’cause ! Excusez la vulgarité mais vous allez comprendre (du moins ceux qui ont lu mon précédent… bon, OK, j’ai dit que j’arrêtais les références. Mais là, obligé). Une photo, moins grande que celle du footballeur, représente Loïc Le Pallec, alias Jérôme Labulle en costume d’officier avec le titre racoleur : Vingt-huit balles dont vingt-six létales, comme à Marseille. Je m’assois donc, le souffle coupé, carrément sur les genoux du vieux qui se dégage promptement. Silence. J’ai un gros nœud dans le larynx. Je lis : L’officier Loïc Le Pallec a été abattu, hier à dix-huit heures trente, par deux hommes en scooter, alors qu’il quittait la direction de la BRB. Je vous passe le reste, du remplissage de journaliste qui, toutefois, évite-le « mais que fait la police ? ». Le lecteur n’en saura pas plus sinon que les agresseurs se sont envolés sans laisser de traces ni d’étuis (douilles). Mais moi j’en sais bien plus et ça m’inquiète. Je me contiens. Pas envie de pisser dans mon froc devant le commissaire et sur mon plumard. Le vieux sirote son café en attendant mon retour sur terre. Ça tarde. Il lâche, sûr de son effet, un : — Vous en pensez quoi ? J’en pense quoi, j’en pense quoi ? Il en a de bonnes, le rabougri. C’est pas que je vouais une admiration sans bornes à son collègue. Au contraire même, c’était plutôt qu’il m’agaçait avec ses airs d’apôtre qui sait tout. Mais quand même. Ne sachant quoi dire, je pose une question idiote à laquelle j’ai la réponse : — Ben qui ? Pourquoi ? Ils sont pas tous en taule ? — Plus ou moins, si, mais pas tous à la même échelle. En réalité il n’y a que Panacotta qui a écopé. Trente ans dont vingt incompressibles. La patronne, la mère Keller-Derrien, est ressortie libre du tribunal. Son avocat a eu du talent et elle connaît du monde. Alors vous pensez bien, après une telle vexation, sans parler du préjudice dans les affaires, elle n’allait pas en rester là. J’ose un : — Mais… nous ? Car, en réalité, maintenant que je reprends mes esprits, c’est surtout ça qui a provoqué mon émotion. — Nous ? Ben quoi, nous ? Rien, nous ! Vous êtes apparu quelque part, vous ? Vous avez témoigné au procès ? À part foutre la merde dans leur jeu de quilles et avoir été considérés comme des bouseux, qu’avons-nous eu à voir, officiellement, dans cette histoire ? J’avoue qu’il me rassure et qu’il a raison. Me voilà complètement remis. Faudrait même qu’il ne pousse pas plus loin la démo sinon je vais finir par penser : « Bien fait pour sa gueule au Le Pallec de mes deux ». Mon café est froid. Je m’en refais un et, d’autor, j’en refais un aussi au commissaire. Maintenant que tout est retombé, je risque un : — Et c’est pour ça que vous êtes venu ? — Ben oui… quand même ! Vous vous rendez compte ce qu’on a frôlé avec cette histoire ? Oui il a raison, mais ça fait longtemps que je m’en suis rendu compte. J’étais dans la phase oubli. Bon, il se lève brutalement sans boire son deuxième café et part en me lançant : — Je compte sur vous ! — Euh… pourquoi ? — Pour ma femme, pardi ! — J’étais dessus… euh, façon de parler… Je m’en occupe… enfin, je fais ce qu’il faut. Il n’a même pas entendu. Il est reparti en pensant déjà à autre chose. 3. Bon, j’ai décidé de ne plus faire trop de références à mes précédents bouquins. Vous voyez, je vous écoute. Mais, là, si vous ne comprenez rien, faut absolument emprunter mon dernier, Riches un jour, etc., pour comprendre que j’ai accepté d’être le géniteur de ce bébé qui pousse un caddie.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER