D’ŒUFS (pas à la coque)
— Tu savais, toi, que Saint Antoine était marié ?
Comme il n’était pas très tard après notre matinale conversation, au vieux et à moi, je suis allé directos chez Raoul, mon bistro de prédilection faisant office de bureau-siège-social à ma modeste auto-entreprise. Je sais que vous aimez bien savoir quel jour on est dans mes histoires. Disons alors que nous sommes jeudi. Comme ça la semaine est largement commencée et le week-end approche. René est en face de moi. Sa bouteille est vide et je vois donc, par transparence, sa grosse main qui l’étreint comme si elle avait encore quelques millilitres à livrer. Je n’ai pas abordé son passage, plus matinal, dans l’autre troquet. Ça ne me regarde pas et ça m’aurait obligé à des explications. Mon troisième café est meilleur que les deux premiers. Rien de tel que les habitudes.
Raoul trace, sur une ardoise, les propositions du jour en plat idem (du jour). Jaret de veau et Choucroute périgourdine, supplément 2 €. Il s’applique et tire la langue pour intensifier sa concentration. C’est calme ce matin. C’est de plus en plus calme au fil des années. Il va pouvoir couler une retraite peinarde, dans son rade vide, si ça continue sur cette pente.
Lulu, sa nièce serveuse en alternance, astique la vitre qui sépare le bar de la salle. Momo brille par son absence. Bizarre.
— Ben oui ! Même que je la connais, sa femme. Je l’ai rencontrée plusieurs fois mais la dernière fois, c’était aux médailles du travail. Le vioque l’accompagnait et il me l’a présentée.
— T’as eu la médaille du travail ?
— Penses-tu ! J’chuis trop jeune et j’ai commencé trop tard. Mais j’ai un pote qui bosse à la cantine centrale de la ville. Alors, dès qu’y a un pot, un cocktail, une cérémonie où qu’y a à becqueter et à picoler, il me prévient. Là, c’était la médaille du travail des gonzesses de la sécu. Y avait que des mousmées. Les mecs, là-dedans, y doivent pas survivre jusqu’à la médaille. T’aurais vu leurs gueules aux diplômées ! Elles vont vite passer de la CNAM à la CNAV1, j’te l’dis, moi.
— Et Madame la commissaire était médaillée ? Je croyais qu’elle bossait à la mairie…
— Ben t’es con ou quoi ? Si tu croyais qu’elle bossait à la mairie, c’est que tu savais bien qu’il avait une gerce, le vieux ! Bon… non elle, elle faisait le discours à cause que le maire était entendu, ce jour-là, par la brigade financière.
— Je ne t’ai jamais dit que je ne le savais pas. Je te demandais si tu le savais. Et elle est comment la bourgeoise ?
— Un peu cuite mais pas trop encore. Une belle femme qui pourrait encore te remettre la grande aiguille sur midi (et il se marre de sa connerie). Comment te dire ? Tu vois Maria Cotillon, qu’a tourné dans Les tire-jus, le film de Guy Lhommecané ? Un peu ce genre-là mais pas du même millésime. Elle doit être déjà manopesée, je pense. Pourquoi tu me demandes ça ? Ta pharmacienne t’a largué ?
Je n’insiste pas. Il m’a tout dit ce qu’il savait et j’ai toujours tendance à trop en raconter. Plus ça doit « rester entre nous » plus je suis tenté de la ramener. Alors je me contiens.
— Non pas du tout, c’est juste comme ça. Je pensais au vieux et je me disais qu’il n’en causait pas beaucoup de sa famille.
Lulu a terminé de frotter son carreau et, ataviquement côté pro, elle rapplique pour voir si les uniques clients, nous, n’ont besoin de rien.
Moi, non, René, si.
— Ma poule, elle était pas tout à fait pleine ta bouteille. Tu me remets ça et une bière ! À cause des cinq fruits et légumes, croit-il bon de justifier.
La môme est toute contente de sa vente et file, jupe ras-la-moule (ventre à terre ne peut pas s’appliquer dans son cas), récupérer la marchandise et le ticket de caisse qui va avec. Moi, il y a un truc qui me gêne. Ah oui, Momo !
— Il est où Momo ? C’est bizarre, je ne l’ai pas vu devant l’entrée. Pourtant c’est son heure.
— Il est à la visite du travail mais il va pas tarder. Ça fait un bail que j’l’ai déposé.
— C’est où ? (étant à mon compte je ne suis pas concerné).
— Juste à côté du Simplet, sur la nationale. Pas loin de chez les keufs.
J’ai l’explication à propos de son escale rapide chez le chinetoque, tout à l’heure. Et quand on parle du loup, voilà justement Momo qui rapplique. Il a sa gueule de tous les jours mais en pire. Il serre la main du taulier qui est en train de vérifier que son ardoise-menu n’est pas accrochée de travers. Je l’entends lui dire : « Y a deux r à jarret, Ducon ». L’autre regarde sa traîtresse d’ardoise comme si c’était elle qui le trahissait et remercie le manchot. Je ne sais pas si c’est pour la correction orthographique ou pour le « Ducon » qu’il le remercie. Peut-être pour les deux. Il me présente sa paluche gauche. Il n’a pas le choix. Et ignore complètement René qu’il a déjà vu ce matin. Il s’assoit à côté de moi. J’aime pas avoir quelqu’un assis à côté de moi mais sa tronche me convainc d’éviter toute réflexion. Lulu lui dépose pavlovement sa tasse de café et deux bises. Il y a des privilégiés. Mais c’est vrai qu’il m’a raconté qu’il la connaît depuis la maternelle. À l’époque, lui et la sœur de Raoul entretenaient « une relation » comme, pudiquement, il me l’avoua un jour. La petite, d’ailleurs, l’appelait tonton. Mais elle a arrêté, en public, depuis qu’elle est serveuse et que sa prof lui a recommandé une certaine distance avec la clientèle. Pas un mot. Ça glace. J’ose un :
— Dis donc, je t’ai connu sous de meilleurs auspices. Qu’est-ce qui se passe ?
— Je sors de la visite du travail.
— Je sais, René m’a raconté. Et alors ?
— Ils veulent me foutre à la Cotorep2. Inapte que cette connasse de toubib a dit.
Je tente un trait d’humour frappé du bon sens :
— C’est maintenant qu’ils s’en aperçoivent ?
Il ne rigole pas. J’atténue :
— C’est pas ta première visite et l’année dernière t’étais apte.
— Oui… à cause de mon bras…
Ça réveille René qui écoute distraitement en grattant l’étiquette de sa nouvelle bouteille avec son ongle.
— Ben qu’est-ce qu’il a ton bras ? T’as vraiment pas d’bol avec tes bras !
Momo le fusille du regard.
— Mon bras qui manque, Ducon ! (reste plus qu’un « Ducon », dans le rade, moi… mais je ne suis pas impatient). Paraîtrait que, dans ma profession, faut obligatoirement deux bras. Un pour tenir le stock et l’autre pour servir le client.
René se vexe, se ferme et se sert. J’alimente la conversation, histoire de dérider mon pote amputé :
— Pourtant tu t’en es toujours bien tiré jusqu’ici.
— Tu m’étonnes ! À ce compte-là il m’en faudrait aussi un troisième pour encaisser la monnaie.
Et il se marre ! Ça va mieux, il revient :
— Et tu vas faire quoi ?
— Je n’en sais rien. Passer outre sûrement. Enfin faut que je voie avec l’association. Mais normalement je devrais savoir, ces jours-ci, pour le FGTI. Et puis je devrais avoir une rente accident. L’asso a réussi à bidouiller pour passer mon bras en accident du travail en attestant que j’étais sur le chemin de mon travail quand ça a explosé. Donc ça devrait aller. Mais j’aime bien mon turbin. Je suis trop jeune pour être rentier.
Je suis comme vous, je me demandais, en l’écoutant, ce que pouvait bien être le FGTI. J’ai vérifié tout en écrivant. C’est le « Fonds de Garantie des Victimes des actes de Terrorisme et d’autres Infractions ». Le sigle ne correspond pas mais c’est ça. Je veux le réconforter :
— On n’est jamais trop jeune pour être rentier. Regarde-moi !
— Justement…
Bon, flop. Son café avalé, il se lève et retourne, par bravade sans doute, sur le parking, refourguer sa pile de Belvédères. René n’a plus soif. Enfin, je le suppose car ses deux bouteilles sont vides et il termine sa bière avant de se lever à son tour.
— C’est pas l’tout, mais j’ai du taf aussi et faut que j’aille pisser.
Je me retrouve seul à ma table. Raoul me demande si « c’est sûr qu’il y a deux r à jarret ? ». Je confirme. Lulu me ramène un café « offert par la maison ». J’l’aime bien c’te môme même si, au début, j’ai eu du mal à l’intégrer dans mon paysage.
1. Caisse Nationale de l’Assurance Vieillesse.
2. Commission Technique d’Orientation et de Reclassement Professionnel.