Morgane et le Loup-5

2132 Mots
— Faut voir. Mais entrez donc, M. Bertrand, nous serons mieux pour causer. Bertrand pénétra dans la salle commune, salle à manger, et chambre à coucher, un lit de coin étant installé entre la cheminée et l’angle du mur de la pièce. Pendue aux solives noircies par la fumée, une longue barre de bois attendait les guirlandes de saucisses et de boudins de l’hiver, après la mort du cochon. Plus tard, on les remplacerait par des bouquets de pattes et d’ailes de canards gras qui feraient de savoureux aligots. Par terre, un plancher grossier gémissait à chaque pas. — Asseyez-vous, M. Bertrand, vous boirez bien quelque chose par cette chaleur ? — Un peu d’eau fraîche tout simplement. Vigerie prit un verre dans un placard, l’essuya soigneusement avec un torchon et emplit un pichet à la grande cruche vernissée qui trônait sur l’évier de pierre. — C’est l’eau de la source de Coufette. Elle est bien fraîche, dit Vigerie en le servant. — Merci. Ta femme n’est pas là ? demanda Bertrand feignant l’ignorance. — Non. Enfin, si. Elle est couchée. Elle est patraque depuis quelque temps. — Ah ! Et qu’est-ce qu’elle a ? — On sait pas trop. C’est comme une grande fatigue avec des tournements de tête qui la feraient tomber. Et puis elle mange rien. — Que dit le médecin ? — Le médecin… Il parle d’une maladie du cerveau. Un nom savant qui ne veut pas dire grand-chose à mon avis. Il lui a ordonné des remèdes qui coûtent les yeux de la tête mais n’y font rien. La seule chose qui la calme c’est les tisanes de Philomène. Enfin, heureusement j’ai mon garçon qui va sur ses 15 ans et ma fille qui en a 18, ils m’aident bien. Y a que le petit dernier qui n’a que 9 ans, celui-là est tout juste bon à garder les moutons. — C’est un mauvais passage. Ça finira par s’arranger, tu verras. — J’en ai bien besoin, M. Bertrand, bien besoin… — Vends ton bois. Ça te permettra de faire face à tes problèmes. — J’hésite. C’est mon dernier recours. Je n’ai pas tellement de terres pour m’en défaire aussi facilement. — Voyons, réfléchis. Ce bois est venu. Si tu attends trop il perdra de la valeur, alors que maintenant tu peux en tirer un bon prix. Et puis, tout seul, tu ne peux pas l’abattre. Ou bien tu prends des bûcherons qui feront peut-être du mauvais travail et mangeront sûrement ton bénéfice. — Vous avez sans doute raison, M. Bertrand. Mais vendre une aussi belle parcelle, ça fait peine. — Je sais bien. Mais pense qu’avec l’argent de la vente tu pourras t’acheter au moins deux vaches pour remplacer celles que tu as perdues. — Je sais. Mais j’arrive pas à me décider… — Tu as tort. Écoute, réfléchis à ma proposition. Elle est honnête. Les marchands de bois sont des rapaces qui ne cherchent qu’à rouler les gens sur le prix et sur la quantité. Tu le sais bien. Bon, je te laisse. Ne tarde pas trop quand même. Le bonhomme hésita un peu avant de dire d’une voix mal assurée : — C’est que, moi aussi, M. Bertrand j’aurais une proposition à vous faire. — Dis toujours. — Voilà, c’est rapport à ma châtaigneraie des Combes blanches. Comme vous savez, elle est enclavée entre un pré de Cousserant et une vigne de Blanchet. Il n’y a pas de chemin de servitude et chaque année c’est la même chose, Cousserant fait des histoires pour me laisser le passage et Blanchet se plaint que mes châtaigniers font de l’ombre à sa vigne et que leurs racines épuisent sa terre. Alors, c’est chicane et compagnie. Si je vous faisais un prix pour mon bois du Cap perdu, seriez-vous d’accord pour acquérir ma châtaigneraie ? — Diable… Cette parcelle ne m’est pas d’une grande utilité. Faut voir. J’en parlerai à mon père. Allez au revoir, Vigerie, et meilleure santé à ta femme. Le vieux Malaveil accueillit l’offre de Vigerie en se frottant les mains. Cette châtaigneraie jeune et de bon rapport était une affaire. — Tu t’es bien débrouillé mon garçon. Avec le bois de Cap perdu et la châtaigneraie nous agrandissons le domaine à peu de frais et nous faisons de l’argent rapidement. Alors, on achète. Les quelques jours qui suivirent, Bertrand les passa à arpenter les champs où les moissonneurs maniaient la faucille sous un soleil ardent. Il fallait faire vite car le temps était orageux. Tout en surveillant la besogne, Bertrand ne pouvait s’empêcher de penser à cette nuit de tempête qui l’avait conduit à ce château étrange où vivait cette créature énigmatique qui lui rappelait la fée Morgane sortie tout droit des légendes médiévales. La seule chose vraiment humaine dans cette aventure surréaliste, c’était le souvenir accroché à sa chair d’une femme au cœur de glace dans un corps de feu. Un beau matin, il n’y tint plus. C’était dimanche, jour de repos. À l’aube, il sella sa Stella et s’élança sur le chemin qu’il avait parcouru sous la tempête. Au bout d’une heure à peine il apercevait la silhouette du manoir baignée par la lumière tendre du matin. En quelques foulées il se retrouva devant la grille. Elle était grande ouverte. Il fut surpris de ne pas entendre les aboiements des chiens. Il s’avança. Personne ne vint à sa rencontre, pas même le vieux serviteur qui l’avait accueilli sous la pluie d’orage à la lueur d’une lampe tempête. Les sabots de la jument résonnaient sur le pavé inégal dans le silence total, troublé seulement par le chant des oiseaux et la stridulation des grillons dans les prairies voisines. Aucun bruit dans l’écurie où avait dormi Stella, pas l’ombre d’un attelage dans la remise, la niche des molosses était vide. Tout au long de la façade blanche, portes et fenêtres étaient fermées. Il s’approcha, grimpa les marches du perron, heurta longuement à la porte. Rien. Le silence qui régnait était oppressant et cette solitude qui sentait l’abandon engendrait le malaise. Il s’obstina. Frappa de nouveau. N’obtint aucune réponse. Machinalement il tourna la poignée et, à sa grande surprise la porte s’ouvrit. Elle n’était pas fermée à clef. Sans hésiter il entra. Le hall était vide et sentait le renfermé. Il s’aventura, poussa la porte du salon où la jeune femme l’avait accueilli. La pièce était elle aussi entièrement vide et aucune trace de feu ne subsistait dans la cheminée à peine noircie. Il prit le couloir conduisant à la salle de bains digne des Mille et Une Nuits. Faïences et émaux brillaient au soleil mais baignoire, poufs et objets précieux de toilette avaient disparu. Croyant rêver, il se précipita à l’étage, poussa la porte de la chambre qui avait abrité une autre tempête, celle d’une nuit d’amour. Le soleil entra à flot par la fenêtre qu’il venait d’ouvrir, éclairant les quatre murs d’une pièce nue. Désemparé, il s’assit à même le parquet privé de ses riches tapis. « Ou je deviens fou ou je suis victime d’une hallucination ! » pensa-t-il. Il resta ainsi un long moment mais il finit par avoir peur de ce silence tellement lourd qu’il devenait insupportable. Il se releva, referma machinalement la fenêtre et se dirigea vers l’escalier. Sous ses pas les marches craquaient avec un bruit démesuré qui se répercutait à l’intérieur de ce château fantôme. C’est alors qu’il remarqua un objet brillant faiblement dans la pénombre. Il le saisit. C’était un mince collier doré avec une plaque où était gravé un nom : Tamerlan. Le chat. Le persan bleu de Floriane… Donc, il n’avait pas rêvé. Il était bien venu dans cette demeure alors qu’elle était habitée. Mais ce vide, en si peu de temps, le départ inexplicable de ces gens… Qu’est-ce que ça cachait, quel mystère hantait cette demeure qu’il avait connue pleine de vie et riche d’un luxe inouï pour la retrouver déserte et dénuée de tout ? Il sortit, referma la porte et accrocha le collier à la poignée ouvragée. Stella l’attendait sagement, battant les flancs de sa queue pour éloigner quelque mouche importune. — Viens ma belle. La fée a disparu. Nous n’avons plus rien à faire ici. La jument s’éloigna au petit trot. Avant de pénétrer dans la forêt, Bertrand se retourna. Le soleil déjà chaud avait bu la rosée du matin et la silhouette délicate dans sa blancheur se détachait sur le bleu du ciel. D’un geste de la main, le cavalier salua une dernière fois ce château qui ressemblait à un mirage. Pour lui, l’aventure extraordinaire était bel et bien finie. Celle qu’il avait appelée « la fée Morgane » avait à jamais regagné un royaume inconnu ; et Bertrand, le descendant lointain du premier seigneur qui avait le loup pour emblème, retournait à Malaveil pour vivre sur le domaine et assurer à la lignée sa continuité comme il se devait de le faire. C’est pour cela que dans moins de trois semaines il épouserait, dans la chapelle de Malaveil devenue l’église du village, Béatrice de Latour-Monravel, la deuxième femme choisie par son père, celle dont le premier devoir était de lui donner un fils. *** Un an plus tard, l’été encore timide succédait à un printemps capricieux. Dans la chambre tiédie par les rayons du soleil matinal, des pleurs s’élevaient du berceau ennuagé de tulle où reposait Laure-Marie-Bertrande de Malaveil. La petite avait faim. Alertée par ses cris, la nourrice s’approcha, prit l’enfant. — Viens petit trésor. Viens avec Bertille. Ouvrant son corsage, elle offrit au bébé un sein généreux qu’il se mit à téter avec vigueur, sa menotte minuscule pétrissant la chair blanche dans un geste de suave contentement. Tout en allaitant, la nourrice jeta un regard sur la terrasse d’où montaient les échos d’une conversation. Par la fenêtre ouverte elle apercevait les deux dames de Malaveil, Béatrice et Julie sa belle-mère, marchant lentement côte à côte en direction du jardin. — Ne vous inquiétez donc pas. Vous êtes jeune, pleine de santé. Vous donnerez facilement un héritier à Malaveil. Moi-même j’ai eu quatre filles avant de mettre au monde Bertrand. Alors il ne faut pas désespérer. — Mais je ne désespère pas. Seulement je ne veux pas passer ma jeunesse de grossesses en couches perpétuelles sous prétexte d’assurer la descendance de Malaveil. Déjà je suis tombée enceinte dès mon voyage de noces. Les premiers mois de mariage se sont passés à vomir et à être mal allante, ce qui me cloîtrait ici. Drôle de lune de miel, vous ne trouvez pas ? — C’est malheureusement le lot des femmes… — Mais je n’ai pas l’intention que ce soit le mien. Il faudra que mon époux et aussi mon beau-père sachent que je ne suis pas une génitrice uniquement. Mère, je ne veux pas vivre ce que vous avez vécu. La vieille dame étouffa un soupir. Sa nouvelle belle-fille n’avait rien de commun avec la précédente. Cela présageait une vie de famille agitée. D’autant que tout n’allait pas pour le mieux entre la seconde épouse de Bertrand et ses filles. Malvina et Séphora faisaient grise mine à celle qui avait remplacé leur mère, seule la petite Lydie montrait quelque affection à la jeune femme, n’ayant pas connu sa maman. Enfin la naissance de Laure n’avait rien arrangé, les fillettes considérant la nouvelle venue comme une intruse. Quant à Bertrand, il cachait avec effort sa déception, furieux d’ajouter encore une fille aux trois autres. Quatre héritières pour Malaveil, et toujours pas de mâle pour assurer la continuité du domaine… Quelle malédiction pesait sur le blason du loup ? Et son épouse… Une femme à la fierté indomptable, se refusant à plier et se soumettre comme toutes les femmes de la famille l’avaient fait jusque-là. Imperméable à toute pression, dénuée de toute crainte. Même Guillaume, le patriarche redouté, ne l’intimidait pas. Elle avait une façon de le regarder, droit dans les yeux, qui disait clairement : je ne céderai pas, même à vous. Voir son autorité battue en brèche par cette péronnelle étonnait Guillaume qui enrageait. Même son fils n’avait jamais osé lui tenir tête, et cette impudente lui avait dit aux premiers jours de son entrée dans la famille : « Il faut m’accepter comme je suis », en le fixant de ses yeux pers dont le regard n’exprimait pas l’humilité. Mais le pire dans son comportement, c’était sa manière de faire sentir aux Malaveil qu’elle était entrée dans la famille nantie d’une dot qui faisait d’eux presque ses débiteurs et avec la ferme intention de garder la mainmise sur cet argent qu’elle n’entendait pas engloutir dans la restauration du patrimoine largement écorné de Malaveil. En vérité, Béatrice était bien la descendante de Baptiste Capelou, le croquant révolutionnaire dont le bon sens paysan et l’âpreté au gain lui avaient offert beaucoup d’or et un blason acheté avec cet or-là. Mais cela, Guillaume de Malaveil ne l’avait pas prévu. Ce matin-là, il faisait à peine jour lorsque Guillou, le mari de Bertille, franchit le seuil pour aller faucher avec le frais le pré de l’Agasse à l’autre bout du domaine. Un reste d’obscurité de la nuit rendait les formes confuses et la fraîcheur de l’aube était piquante. Encore mal éveillé il manqua buter dans une sorte de corbeille garnie d’un linge blanc, ce qui lui arracha un juron, car il avait retrouvé son équilibre de justesse. Mais aussi, quelle idée d’oublier une corbeille à linge à et endroit ! Encore un coup de cette paresseuse de Louison ! Une vraie couleuvre celle-là… Il ramassa la musette contenant son repas qu’il avait laissée choir lors de son faux pas, et descendit les marches. Une espèce de couinement venant de la corbeille le figea sur place. Stupéfait, il écouta. Le bruit recommença. Cela ressemblait à des vagissements. Il remonta les marches et se pencha vers le paquet de linge. Ça bougeait là-dedans. Posant de nouveau sa musette, il souleva avec précaution un coin du chiffon et une exclamation d’intense surprise lui échappa. Ce n’était pas du linge que la corbeille contenait, mais deux minuscules visages grimaçants de colère, deux bébés s’agitant et serrant les poings !
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