9

1019 Mots
9 Yann Kessler peinait à croire ce qu’il venait d’entendre. Assis dans un fauteuil club de cuir brun, il contemplait, un peu perdu, le décor qui l’entourait, dans l’espoir vain de se raccrocher à un élément tangible. Le bureau de Jacob Rosenberg alliait tout à la fois élégance et bon goût, reflétant pour une bonne part la personnalité de son propriétaire. Une large place était accordée aux bibliothèques où s’alignaient livres de médecine, d’ethnologie et de photographie, tandis que, çà et là, l’œil averti s’attachait aux souvenirs de voyage. Photos et objets ponctuaient la pièce, en témoignage d’un demi-siècle passé à parcourir le monde. Kessler se souvenait encore de la première fois où l’étudiant qu’il était avait franchi le seuil de cette pièce. Ce jour-là, il lui avait semblé pénétrer le Saint des Saints, conscient de la chance qui lui était offerte d’approcher au plus près l’antre de son illustre professeur. Fasciné, il avait laissé courir ses doigts sur les tranches des ouvrages reliés, admiré certains exemplaires uniques, s’était laissé intriguer par ces clichés de paysages qui lui étaient inconnus. Aujourd’hui, l’effet de surprise ne résidait plus dans le décorum, mais dans l’incroyable récit que Rosenberg venait de lui faire. Une simple photographie avait suffi à ouvrir une porte sur le passé, une porte que le vieil homme pensait à jamais refermée. Cela n’était pas la première fois que l’ancien médecin voyait cette petite brûlure que le « patient X » avait derrière l’oreille. Cette marque, il la connaissait déjà, il l’aurait reconnue entre mille. Elle était la signature d’un monstre tout droit sorti de l’Enfer, son Enfer. Un enfer vieux de soixante ans. — La première fois que j’ai entendu prononcer le nom d’Hermann Dietrich, j’ignorais tout de qui il était. Rosenberg racontait d’une voix blanche, debout face à la fenêtre. — On venait de nous faire descendre du train après des heures de voyage. Inutile de vous en préciser les conditions. Dans notre wagon, vingt d’entre nous étaient morts étouffés avant l’arrivée au camp. Kessler remarqua que le professeur ne prononçait jamais le nom de Buchenwald, comme si ce mot à lui seul portait à jamais la marque de l’infamie. — Dietrich était présent le jour de mon arrivée. Il attendait sur la voie en compagnie d’autres officiers SS. Il ne devait pas avoir plus de vingt-cinq ans. J’apprendrais plus tard que lui aussi était arrivé depuis peu. En tant que membre de l’équipe médicale du camp, c’est à lui et à ses confrères que nous devons ce tatouage. Rosenberg remonta sa manche sur ces mots, dévoilant son numéro de déporté. Il s’était toujours refusé à le faire effacer, comme pour témoigner dans sa chair de ce qu’il avait vécu. — Au bout de deux semaines, plus de cent cinquante de mes compagnons étaient morts d’épuisement ou de mauvais traitements. Les gardiens nous réveillaient à coup de crosse à quatre heures du matin. Nous n’avions droit qu’à un bol d’eau chaude immonde et un morceau de pain pour toute une journée. Ensuite venait l’appel. Ils nous réunissaient dans la cour et nous comptaient un par un, matin et soir, par tous les temps. L’exercice pouvait durer des heures… Le professeur marqua une pause. Ce dont il parlait figurait en détail dans son livre, livre qu’il avait mis cinquante ans à se décider d’écrire, comme pour clore une fois pour toutes ce chapitre douloureux de sa vie. Yann Kessler imaginait mal ce qu’il pouvait ressentir à l’évocation de ces faits, sur lesquels il s’était juré de ne jamais plus revenir. — Le travail dans les usines d’armement finissait d’achever les plus faibles. À ce rythme, j’ai vite compris que le seul moyen de m’en sortir était de me faire recruter comme prisonnier fonctionnaire. Le terme surprit Kessler. Son mentor s’expliqua : — Les nazis n’étaient pas totalement stupides. Ils savaient qu’en confiant une partie des tâches administratives aux prisonniers, ils gagneraient leur confiance en plus de s’épargner les corvées. Le moyen le plus simple d’éviter les mutineries ou les révoltes. Normalement, ce genre de fonction était strictement interdit aux juifs, mais je m’étais procuré de faux papiers en entrant en résistance et j’avais réussi à convaincre les Allemands que j’étais goy. C’est sans doute ce qui m’a sauvé la vie. Jacob Rosenberg savait qu’il avait évité le c******************n grâce à cette ruse. Il savait aussi qu’en participant à l’administration du camp, il échappait aux travaux les plus pénibles. Il ignorait en revanche tout de l’horreur qu’il allait découvrir. — Avant la guerre, j’avais travaillé plusieurs étés dans un l’hôpital, à quelques kilomètres de chez moi. J’y avais appris à faire des pansements en plus de deux ou trois autres soins de base. J’ai donc demandé à travailler à l’infirmerie. Je pensais naïvement que je pourrais m’occuper des autres. Je me trompais lourdement. La suite parlait d’elle-même. En quelques termes choisis, Rosenberg décrivit les expériences que menèrent les nazis sur les prisonniers eux-mêmes : inoculation volontaire de virus, tests de vaccins, vivisection, stérilisation, dépeçage de déportés pour récupérer leurs tatouages et en faire des objets de peau humaine, arrachage des dents en or… La liste infâme semblait ne devoir prendre fin, au point que Kessler réprima un haut-le-cœur. L’ancien médecin n’avait pourtant pas encore tout dit. — Dès le début, j’ai compris que Dietrich était là pour une raison précise. Il disposait de son propre block en plus d’un groupe de prisonniers dédiés à son service exclusif. Il les voulait vigoureux, en pleine possession de leurs facultés physiques et mentales et si possible instruits. Surtout, il voulait plus de femmes que d’hommes. Personne ne savait précisément à quoi il travaillait, mais cela n’a pas tardé à causer des problèmes. Jour et nuit, on entendait de la musique et des cris provenant de son baraquement. Des femmes se sont même retrouvées enceintes. Au bout de quelques mois, la direction du camp s’est plainte en haut lieu et Dietrich est parti en emmenant les futures mères. Il se disait qu’il avait été affecté à une autre mission. On ne l’a plus jamais revu après cela. — Quel rapport entre ce Dietrich et la photo du « patient X » ? — Dietrich marquait ses cobayes à l’aide de son scalpel, qu’il chauffait à blanc avant d’en poser l’extrémité juste derrière l’oreille. Cette marque que vous voyez sur la photo, c’est sa signature. — Est-il possible que… — Que Dietrich ait « signé » votre patient ? On pourrait le croire, en effet, à ce détail près que c’est impossible. Dietrich est mort et enterré depuis longtemps à présent. — Vous en êtes sûr ? Enfin, je veux dire, il n’existe aucune chance pour qu’il soit responsable de ce que nous voyons sur cette photo ? — Si j’en suis sûr ? On ne peut plus sûr, mon cher Yann, pour la bonne et simple raison que c’est moi qui l’ai tué. ***
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER