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À peine avait-il posé le pied sur le tarmac de Roissy que Stan Lesœur était déjà sur les dents. Il récupéra sa Volvo recouverte de poussière au niveau -2 du parking souterrain, passa quelques coups de fil à différentes rédactions et se mit en route pour Villepinte. Il lui fallait un nouveau scoop, il le savait. Les photos de cette starlette de télé-réalité, shootée en pleine orgie de coke et d’alcool sur une plage de Saint Barth’, suffiraient tout juste à rembourser ses frais et ne mobiliseraient pas la foule des acheteurs. En bonne récidiviste du genre, la pauvre fille ne suscitait déjà plus vraiment la curiosité. Une nouvelle saison du programme qui l’avait rendue célèbre venait tout juste de débuter et rangerait en moins de trois mois les anciens participants au rang d’anonymes. Les pseudo-stars possédaient, elles aussi, leur date de péremption.
Depuis quinze ans qu’il faisait ce métier de paparazzi, Lesœur, la cinquantaine dégarnie et bedonnante, en connaissait toutes les ficelles, mais aussi tous les vices. Il le vivait comme une course perpétuelle à l’exclusivité, celle qu’il pourrait vendre à prix d’or, celle que les autres n’avaient pas. Pour ce faire, il avait mis toutes les armes de son côté. Passeport, sac de voyage et argent liquide ne quittaient plus son véhicule, toujours prêt à prendre le départ, quelle que soit la destination. Usant, dramatique pour la gestion d’une quelconque vie privée, mais terriblement lucratif.
Avec les années, il s’était constitué un véritable réseau d’informateurs, qu’il rémunérait grassement pour le renseigner sur ce qui sortait de l’ordinaire. Hôpitaux, commissariats, palais de justice… Dès qu’une célébrité contractait un rhume, avait affaire aux autorités ou dérapait d’une façon ou d’une autre, il en était presque immédiatement avisé. Parfois, le cas sortait de l’ordinaire. Il fallait alors avoir le nez creux pour détecter le coup fumant, et celui vers lequel il courait en avait tout le potentiel.
Tout n’était pas qu’affaire de célébrité. Comme nombre de ses confrères, Stan n’avait pas commencé son métier de photographe en mitraillant des playmates sur des plages paradisiaques. Lui aussi avait eu ses ambitions, ses rêves de gloire, son cliché d’un conflit sanglant à l’autre bout du monde en « une » d’un prestigieux magazine d’info. Il ne lui avait fallu que six mois pour se rendre à l’évidence, pour comprendre que la guerre n’intéressait pas les foules. Pour comprendre, surtout, qu’elle ne rapportait rien. Aujourd’hui, il avait plus de chance de faire la couverture de Match avec une photo de la maîtresse d’un président qu’avec celle d’un Irakien agonisant sur le bord d’une piste poussiéreuse.
Il fallait désormais se montrer novateur et ne pas hésiter à piocher dans la rubrique des faits divers, dont le public était toujours friand. C’était tout le sel du message que lui avait laissé un brancardier des urgences de l’hôpital Robert Ballanger sur son répondeur, alors qu’il se trouvait encore à Saint Barth’. Un homme étrange venait d’être admis dans son service, un clandestin venu tout droit du Chili, dont l’apparence physique et la pathologie semblaient défier les lois de la médecine traditionnelle.
Le « patient X » avait immédiatement attisé l’instinct de Lesœur. Il savait qu’il ne resterait pas longtemps au centre hospitalier de Villepinte. Dès qu’il aurait récupéré des forces, il serait conduit dans un centre de rétention par les services de l’immigration. Le temps pressait s’il voulait être le premier à en obtenir les clichés et à broder une histoire croustillante autour de l’inconnu.
Parvenu à destination, il gara son véhicule sur l’une des aires de stationnement circulaires réservées aux visiteurs, s’équipa d’un appareil numérique suffisamment discret pour ne pas attirer l’attention et se dirigea sous une pluie battante vers l’entrée des urgences. Une ambulance déchargeait un patient lorsqu’il en franchit les portes, trouvant dans le tumulte ambiant l’occasion de s’éclipser dans un local réservé au personnel. Là, il s’empara d’une blouse d’infirmier suspendue à un cintre, la revêtit et, paré de la tenue adéquate, se mit en quête de celui qu’il recherchait.
D’après les indications laissées par son contact, le clandestin occupait une chambre en psychiatrie, où il avait été placé afin d’échapper à la curiosité du personnel, mais aussi à celle des autres patients. Avisant un plan d’évacuation riveté à l’angle d’un mur, Stan s’orienta dans le dédale de couloirs et de services, jusqu’à ce qu’il aboutisse au pavillon 16 B. Une succession de portes enfermant la folie humaine s’alignaient le long d’un corridor baigné de la pâle lumière d’une verrière zénithale. Çà et là, quelques silhouettes fantomatiques erraient, hagardes, traînant leur regard vide et embrumé. Plus loin, trois infirmières à la mine fatiguée faisaient une pause entre deux soins, accoudées à un comptoir d’accueil sur lequel reposaient quelques gobelets de café fumant.
Une odeur étrange emplissait l’atmosphère, mélange d’effluves médicamenteux et de détergent antibactérien. Ici, s’égrenaient, au fil des visages et des psychologies vacillantes, des histoires toutes différentes, émaillées d’incertitudes et de déraison. Ici, l’esprit humain se confrontait à son ennemi le plus implacable : lui-même.
Le photographe parcourut quelques mètres discrètement, puis bifurqua à l’angle du couloir et chercha encore. Le brancardier ignorait le numéro de la chambre, mais il y avait fort à parier que le Chilien se trouve à l’écart des autres malades, là où personne ne viendrait l’importuner. Une dernière porte garnissait le mur avant que l’étage ne prenne fin. Stan en avait ouvertes quelques-unes en amont, sans succès. Cette ultime possibilité sonnait déjà comme une victoire. D’un regard circulaire, il balaya les alentours, s’assurant qu’il était seul, puis entra.
Un seul lit, des couvertures retroussées, une place encore chaude. L’occupant ne devait pas être loin. Le bruit d’une chasse d’eau derrière une petite porte sur le mur opposé confirma l’hypothèse. Empoignant son appareil, Stan tourna le dos à la salle de bain et fit mine de vérifier le plateau-repas posé sur la table de nuit. Il savait qu’il aurait peu de temps pour agir, et avait déjà repéré l’escalier de secours par lequel il comptait prendre la fuite. Au moment où le battant s’entrebâilla derrière lui, il se retourna brusquement et mitrailla celui qui en sortit.
Surpris, le « patient X » recula sous les flashs, se protégeant les yeux en hurlant. Quelque chose n’allait pas. Il n’avait même pas tenté de repousser le photographe ou de lui arracher son appareil, comme l’aurait fait n’importe laquelle de ses victimes. Non, lui se contentait de crier et de reculer dans la pièce voisine, se recroquevillant bientôt sur le sol, apeuré. Son instinct de prédateur soudain gagné par un étrange sentiment de gêne, le paparazzi prit encore quelques clichés, puis se décida à quitter les lieux. Les hurlements avaient déjà dû alerter le personnel soignant. Il était temps de disparaître.
Au-dehors, la pluie avait redoublé d’intensité, noyant les contours de l’hôpital dans une grisaille mouvante et incertaine. Trempé comme une souche, Lesœur regagna sa voiture et roula cinq cents mètres avant de couper le contact et de reprendre son souffle. Dans sa précipitation, il n’avait même pas pris le temps d’ôter la blouse blanche qu’il avait sur le dos. Les deux mains sur le volant, il secoua la tête afin de chasser la vision de cet homme dévasté de terreur. Jamais encore, il n’avait vu pareille frayeur dans les yeux de quelqu’un.
Posé sur le siège passager, l’appareil photo trônait insolemment, second témoin de la scène. Stan hésita un instant, puis s’en saisit et jeta un œil rapide sur l’écran. Malgré la réaction inattendue de son sujet, les images qu’il avait prises étaient plutôt correctes. La peur qui se lisait sur le visage du clandestin leur ajoutait même un petit supplément d’âme.
De quoi susciter l’intérêt d’une presse en mal de sensationnalisme. Après tout, cela ne serait pas la première fois, même si les rédactions rechignaient à s’en vanter. Détail supplémentaire, nous étions vendredi et aucun des journaux du week-end n’avait encore lancé ses rotatives. Au mieux, il y trouverait son bonheur. Au pire, les tabloïds du lundi se montreraient preneurs.
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