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1389 Mots
7 Paris, 1er arrondissement. 18 h 16. Depuis deux jours, le 36 quai des Orfèvres voyait défiler, en ordre dispersé, la cinquantaine d’occupants de l’immeuble où Yacine Chouqri avait été retrouvé mort. Tout au moins, ceux sur lesquels la police avait pu remettre la main, grâce à la souricière mise en place juste après le départ des enquêteurs. Un véritable melting-pot de nationalités : Africains, Chinois, Roumains… Pas un ou presque ne parlait français, si bien que des traducteurs avaient été dépêchés sur place, plombant la durée des interrogatoires. Réfugié dans son bureau afin d’échapper au tumulte, le commissaire Marsac contemplait les affaires en cours entassées devant lui. Crime passionnel, règlement de compte entre malfrats, braquage qui vire au c*****e… Un condensé de tout ce dont l’homme, prédateur suprême, était capable dans sa face la plus sombre. Dix-huit ans que le flic côtoyait chaque jour la noirceur, la violence et la mort. Dix-huit ans à arpenter les scènes de crime les plus sordides, à n’avoir sous les yeux que des cadavres et du sang, à endurer les annonces aux familles et les autopsies. Dix-huit ans à faire passer son job avant tout le reste, à s’abîmer peu à peu, à nier l’évidence. Longtemps, il avait cru qu’il sombrerait le premier. Après tout, cela n’était pas humain de supporter toute cette fange. Personne ne le pouvait sans en subir les conséquences. Il le voyait chaque jour autour de lui, sur les visages de ses collègues, dans les récits de leur vie privée désastreuse. Mais la sienne échappait aux clichés, la sienne était magnifique. Florence était sa lumière innocente, son halo de tendresse dans l’inhumanité du quotidien, son phare dans l’obscurité. Elle l’éclairait chaque soir lorsqu’il rentrait, savait effacer de sa présence et de sa voix l’abjection que ses yeux avaient supportée au cours de la journée. Persuadé que l’illusion durerait toujours, il n’avait rien senti venir, rien vu se déliter, jusqu’à ce que la réalité le rappelle à l’ordre de la plus brutale des façons. Le rapport préliminaire d’autopsie qu’il avait dans les mains le ramena au moment présent, tout aussi brutal. Les premières conclusions du légiste dénombraient pas moins d’une douzaine de fractures sur le corps de la victime : bras, chevilles, poignets, visage, jusqu’aux doigts, dont la moitié avait été brisés. S’il n’avait pas été trouvé dans son appartement, on aurait pu croire qu’il était passé sous un train. La cause véritable de la mort résidait dans une rupture des vertèbres cervicales, probablement à mains nues. Marsac posa le dossier, avala deux cachets et se saisit, pensif, de son arme de service, dont il fit jouer le métal froid et lourd entre ses doigts. L’autopsie précisait qu’il n’y avait eu qu’un seul agresseur. L’homme qui avait fait le coup devait être doué d’une force peu commune pour réduire ainsi en miettes un type de soixante-dix kilos à la seule force de ses mains. Une puissance physique qui plaçait l’assassin dans une catégorie plutôt hors normes. — On en tient un, commissaire ! L’entrée soudaine du lieutenant Berthaux surprit son supérieur, qui fit disparaître à la hâte son calibre dans un tiroir, renversant au passage sa boîte de pilules. — Ça t’arrive de frapper ? Les grognements du vieux flic ne coupèrent en rien l’enthousiasme de son subordonné. — Désolé, Chef, mais un des locataires de Barbès à vu quelque chose le jour du meurtre. J’ai pensé que vous voudriez être le premier à le savoir. — Le premier ? — Vous savez bien, avant les Stups, quoi. Schneider, la collaboration entre services, le flic avait failli oublier. Décidément, on ne lui épargnerait rien jusqu’à ce que le couperet tombe ou qu’il le fasse tomber lui-même. D’ici là, il faudrait faire illusion et mener l’enquête en faisant fi de cette épée de Damoclès qui planait au-dessus de lui. Pas facile d’y voir clair et d’avancer lorsqu’on enchaînait les nuits blanches. À moins que ce témoignage inopiné fasse avancer l’enquête et calme les vautours. — Vous ne devriez pas faire ça. Les deux hommes enchaînaient les couloirs étroits et défraîchis, cheminant vers le bureau exigu qui tenait lieu de salle d’interrogatoire. La remarque de Berthaux arriva comme un cheveu sur une soupe déjà froide. — Pas faire quoi ? — Vous savez bien, jouer avec votre flingue, là, comme tout à l’heure. Ça fait causer les hommes, si vous voyez ce que je veux dire. Marsac appréciait le lieutenant Stéphane Berthaux. Avec son accent du Sud-Ouest et son physique de troisième ligne de rugby, le jeune gradé de trente-six ans en imposait aux suspects sans avoir besoin d’élever la voix. Ne rechignant jamais à la tâche, il avait aussi la particularité d’être doté d’un franc parlé qui ne se souciait guère de la hiérarchie ou des conséquences. En cinq années de collaboration, le vieux flic le considérait sans conteste comme son meilleur élément. À cet instant précis, pourtant, il lui aurait volontiers coupé la langue. — Occupe-toi de tes oignons, Berthaux, je gère. — Vous gérez, vous gérez… N’empêche, ça fout les collègues mal à l’aise. Et vos médocs, là, c’est pas bon pour ce que vous avez. Le commissaire ne répondit pas. Berthaux avait raison, il le savait. Avec L’I.G.S sur les talons, le moindre soupçon de faille dans la procédure – et l’instabilité psychologique de l’enquêteur principal en était une – invaliderait toute l’enquête. Marsac avait pourtant depuis longtemps déjà passé le stade des craintes administratives. Depuis le temps qu’il faisait ce métier, il en connaissait par cœur le fonctionnement et savait que personne n’irait se plaindre de la mort d’un Yacine Chouqri, délinquant multirécidiviste, cancrelat d’une société pour laquelle son seul apport notable aura été de fournir leurs doses à des junkies. Tout n’était qu’une question d’apparence. La justice devait passer, même pour la pire des ordures. Ainsi en était-il du mirage tenace d’une démocratie exemplaire. « C’est pas bon pour ce que vous avez », avait dit Berthaux. Qu’en savait-il, après tout ? Que savait-il de la douleur, de cette douleur qui vous hante jour et nuit, qui vous accompagne à chaque minute, tapie dans l’ombre, prête à surgir à la moindre baisse de vigilance ? Les antidépresseurs n’étaient peut-être pas la panacée, mais au moins avaient-ils le mérite de faire taire la souffrance en la remplaçant par l’apathie et, pour peu qu’on y mette la dose, l’oubli absolu. Marsac gérait, comme il le disait lui-même. En vérité, il ne gérait plus rien depuis longtemps. Au début, il avait cru pouvoir maîtriser la situation. Mais l’addiction a cette perversité des choses qui ne s’annoncent pas, insidieuse, invisible, resserrant chaque jour un peu plus les mailles de son piège imparable, aussi imperceptible que des sables mouvants. Aujourd’hui, le grand flic qu’il avait été naviguait à vue comme ces navires-fantômes qui peuplent les légendes de marins. — Quoi, c’est ça ton témoin ? Derrière la vitre d’un bureau, assis sur sa chaise, regard perdu, un gamin d’une dizaine d’années s’efforçait de donner une description de l’homme qu’il avait vu la nuit du meurtre de Chouqri. En face de lui, un dessinateur chargé d’en réaliser le portrait-robot réclamait des détails, retouchant son esquisse, en affinant les traits. Il devait être quatre heures et demie, ce matin-là, quand l’enfant, réveillé par le vacarme, avait osé entrouvrir la porte de l’appartement pour voir ce qui se passait. C’est là qu’il disait avoir vu le « géant aux cheveux jaunes », comme il le nommait. Un homme gigantesque aux cheveux blonds, qui sortait de chez la victime, les mains pleines de sang. Le garçonnet n’avait pas eu le temps de bien voir, mais il était sûr de lui pour le sang. Et pour le bruit de verre aussi. — Le bruit de verre ? Marsac ignorait l’élément. Berthaux précisa. — Le môme dit que le type faisait un drôle de bruit quand il a dévalé l’escalier, comme un bruit de bouteilles qui s’entrechoquent. Le témoignage s’arrêtait là. Ensuite, la mère de l’enfant l’avait ramené dans sa chambre, en le sommant de ne plus ouvrir la porte en pleine nuit, quoi qu’il puisse se passer à l’extérieur. Un géant blond furtivement aperçu et un bruit de verre. C’était maigre, mais c’était tout ce que les enquêteurs pouvaient se mettre sous la dent. Le gradé ordonna en conséquence. — Fais diffuser le portrait-robot dans tous les commissariats du secteur. On ne sait jamais, quelqu’un l’a peut-être déjà vu traîner dans le quartier. — Z’êtes optimiste ! — Pas plus que ça, mais je ne pense pas que Chouqri était du genre à se vanter de ce qu’il magouillait dans son appart. Notre bonhomme devait connaître et l’adresse, et la victime. Il a peut-être même repéré les lieux avant de passer à l’action. Pas impossible qu’on l’ait vu dans le coin ces derniers jours. En plus de ça, le gabarit de l’agresseur correspond aux conclusions du légiste. — Ça vaudrait peut-être le coup de jeter un œil aux caméras de surveillance du quartier, même si la rue de Chouqri n’en possédait pas. — Appelle la préfecture pour obtenir les images et mets Lambert sur le coup. Moi, je retourne chez notre dealer. — La scientifique a déjà tout passé au peigne fin, vous espérez y trouver quoi ? — T’as entendu le gamin comme moi ? Le suspect avait les poches pleines en repartant. On a peut-être raté quelque chose. ***
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