Chapitre 8 :
Isabelle claqua la porte de la chambre royale avec la violence d’une tempête. Ses cheveux verts, en désordre, s’éparpillaient comme des flammes folles autour de son visage. Ses doigts, crispés au point de blanchir, serraient un parchemin qu’elle réduisit en miettes avant de le laisser choir sur le sol de marbre. Le sceau de la « House Creed » s’y imprimait encore, grotesque et inutile.
— Sa bague. Tout ce que je voulais, c’était sa f****e bague ! gronda-t-elle entre ses dents, chaque mot tranchant comme une lame chauffée à blanc.
Mais la voix d’Henry résonnait encore dans sa mémoire, sourde et pesante : *« C’est à lui, désormais. »*
À lui. À ce fils qu’elle méprisait, arrogant rejeton trop habitué à n’être jamais contredit.
— Toujours les mêmes, marmonna-t-elle. Ces hommes et leur culte des héritiers mâles…
Son regard se durcit, et l’idée qui prit racine dans son esprit lui donna un sourire d’acier.
— Puisque le trône a changé de main, il est temps que moi aussi je me réinvente, souffla-t-elle.
Elle s’immobilisa, pensive, puis un rictus fendit son visage.
— Lara fera l’affaire. Elle nettoiera les débris pendant que je trace la suite.
Lorsqu’elle traversa le couloir, les serviteurs se plaquèrent contre les murs, le souffle suspendu. La peur flottait autour d’elle comme un manteau invisible. Même les torches semblaient vaciller sur son passage.
Dans une autre aile du palais, Atlas était installé dans le vaste bureau du conseil, avachi dans un fauteuil de velours, le regard brillant d’un calme insolent. Devant lui, trois silhouettes attendaient : Darius, le ministre des finances ; Daron, commandant des armées ; et Claire, la marquise d’Orient, redoutée pour sa langue comme pour son influence.
— Eh bien, mes chers amis, lança Atlas d’un ton léger, qu’est-ce qui vous amène à troubler ma paisible matinée ?
Darius s’avança le premier, raide comme un pieu, le front plissé d’irritation.
— Prince Atlas, voici les nouveaux budgets royaux. Il vous suffit de sceller ces décrets à l’aide de l’anneau du roi. Nous comptons sur votre diligence.
Atlas leva les yeux vers lui, un sourire presque paresseux aux lèvres.
— Plus tard, répondit-il simplement, sans même effleurer les documents.
Le ministre blêmit. Avant qu’il ne réplique, Daron prit la parole, son ton plus posé.
— Votre Altesse, l’armée a besoin de nouveaux équipements. Nous sommes vulnérables depuis la dernière attaque démoniaque. Il serait imprudent de retarder davantage.
Atlas hocha lentement la tête.
— Je verrai cela, dit-il, toujours sans rien promettre.
Puis vint Claire. Elle ne s’avança pas ; elle fit irruption. Sa voix claqua comme un fouet.
— Cessez de jouer les rêveurs, garçon. Les terres de ma maison m’appartiennent de droit. Scellez l’acte et qu’on en finisse.
Atlas se redressa à peine, croisant les bras.
— Lady Claire, vous êtes toujours aussi… subtile, remarqua-t-il avec un amusement contenu.
Un silence tendu s’installa. Elle fulminait, mais son instinct lui ordonna de se retenir. Même la marquise savait quand le vent tournait.
Atlas se leva enfin, ses gestes précis, presque cérémoniels.
— Messieurs Darius et Daron, je prendrai vos requêtes en considération… plus tard, répéta-t-il, chaque mot pesé comme une sentence.
— Mais, Votre Altesse, tenta Darius.
— *Plus tard*, répéta-t-il, cette fois d’une voix qui n’admettait aucune réplique.
Son attention glissa alors vers la marquise.
— Quant à vous, ma chère tante, peut-être reparlerons-nous de vos revendications le jour où vous saurez saluer convenablement la royauté.
Claire écuma, mais avant qu’elle n’ouvre la bouche, Kury posa la main sur le pommeau de son épée, un simple geste qui fit taire toute contestation.
— Kury, dit Atlas calmement, accompagne nos visiteurs hors d’ici.
— À vos ordres, répondit-elle avec un sourire carnassier.
— Sansa, ajouta-t-il sans la regarder, aide-la. Il règne trop de bruit dans ces couloirs.
Les lourdes portes se refermèrent sur les protestations étouffées du trio. La pièce sembla soudain respirer.
Atlas soupira longuement, retombant dans son fauteuil.
— Ah… le feu de Birmingham n’a jamais cessé de brûler, murmura-t-il.
Il n’était plus que deux : lui et Claire. Leurs regards s’entrechoquèrent, étincelles dans l’obscurité. Puis, contre toute attente, la marquise éclata de rire.
— Jolie mise en scène, dit-elle en s’asseyant avec désinvolture. Avoue-le, Atlas, j’ai été brillante dans mon rôle, non ?
Il répondit d’un ton faussement las :
— Admirable, tante. J’ai cru un instant que vous alliez réellement me frapper.
Elle ricana.
— Tu tiens mieux tête que je ne le pensais. Peut-être as-tu enfin appris à jouer.
Ils se jaugeaient comme deux fauves dans une cage dorée. Chacun savait que la moindre erreur pouvait inverser la position du chasseur et de la proie.
Atlas se souvenait trop bien du moment où Henry lui avait passé l’anneau. Il avait vu, dans les yeux des puissants, la panique du changement. Et maintenant, il en affrontait les conséquences : alliances fragiles, loyautés mouvantes. Claire, surtout, incarnait cette menace. Elle avait manipulé Lara jadis, tirant les fils du pouvoir comme une marionnettiste.
Mais cette fois, Atlas tenait la partition. Ce jeu-là, il le connaissait mieux qu’elle.
— À propos de vos mines, commença-t-il prudemment, si vous tenez toujours à leurs profits, je peux—
Elle posa un doigt glacé sur ses lèvres, le faisant taire.
— Ce chapitre est clos, murmura-t-elle. Gouverne, Atlas. C’est ton rôle, désormais. Ni regrets, ni hésitations. Ton père régissait ainsi.
Ses paroles frappèrent comme un coup de marteau. *L’absolution ou rien.* Les mêmes mots qu’Henry lui avait laissés en héritage.
— J’avoue, reprit-elle en reculant, que je doutais de toi. Mais à présent… tu as quelque chose dans le regard. Peut-être du sang de ton père, après tout.
Atlas resta immobile, un sourire figé, tandis qu’elle l’étudiait comme un prédateur jauge sa proie.
— Oui, souffla-t-elle enfin, je crois que je t’aime bien. Ce qui est inquiétant.
Elle se leva, lissa sa robe d’un geste précis.
— Inutile d’insister sur les détails. Si je reste, je risquerais d’emporter ton âme avec moi.
Avant qu’il ne puisse répondre, elle tourna les talons. Sa voix résonna, moqueuse, dans le couloir :
— Savoure ta victoire, Prince Atlas ! Ce n’est que la première manche !
La porte claqua. Le silence tomba à nouveau.
Atlas passa une main sur son visage, épuisé.
— Quelle comédie, marmonna-t-il. Trop de théâtre pour une seule journée.
Son regard glissa vers la bague d’or à son doigt. Elle brillait faiblement dans la lumière mourante, lourde de sens.
Il ferma les yeux un instant. Les voix se mêlèrent dans son esprit : le ton sévère d’Henry, le rire acéré de Claire, le murmure lointain de Lara.
— Un problème à la fois, souffla-t-il enfin, se redressant pour affronter la nuit qui tombait.
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