Chapitre 14
Le sol brunâtre crissait sous les bottes d’Atlas, chaque pas éveillant un écho sec dans le silence mordant des hauteurs. La poussière salée, chargée de souffre, lui irritait la gorge – une senteur de cendres et de mer qui semblait hurler l’histoire d’un monde mort. Pourtant, ce sel valait une fortune. Dans ces monts inhospitaliers de Dragon Peak, rien n’était simple, pas même l’air que l’on respirait. Les roches y cachaient une alchimie ancienne, un pouvoir dont il s’était fait le gardien : un sel aux vertus occultes, capable de tenir les monstres à distance. Personne, hormis lui, ne savait pourquoi il s’obstinait à en parsemer le périmètre de leur campement.
Les soldats le regardaient du coin de l’œil, leurs chuchotements se mêlant au sifflement du vent. Atlas sentait leur méfiance, ce mélange d’ironie et de peur qui accompagne toujours les hommes lorsqu’ils sont confrontés à ce qu’ils ne comprennent pas. Pour eux, il était un prince paranoïaque, un esprit rongé par ses manies. Pour lui, cette prétendue folie était le prix de la survie.
— Vous semblez connaître intimement les créatures de la nuit, lança une voix féminine, claire et insolente, brisant le murmure ambiant.
Atlas se redressa. La capitaine, adossée à une pierre, le fixait avec un sourire presque provocateur. Le feu du bivouac dansait sur ses traits durs, révélant la fatigue sous l’éclat de la bravoure. Elle se reprit avec un salut maladroit.
— Pardon, Votre Altesse. Je voulais dire… vous avez une étrange familiarité avec les monstres.
Le prince épousseta calmement ses gants. Ses yeux s’attardèrent sur elle, puis glissèrent vers le petit volume relié de cuir qu’elle portait à la ceinture – son propre manuel, celui qu’il faisait distribuer à ses troupes.
— La peur forge les plus solides murailles, répondit-il d’un ton égal. Ce livre est né de la mienne. On appelle cela de la prudence, pas de la bravoure. Un roi ne se doit pas seulement de vivre pour lui-même. Sa vie est la clef de celles de milliers d’autres.
La capitaine le considéra un instant, pensive. Son visage, d’ordinaire impassible, se fissura d’une curiosité sincère.
— Vous parlez comme un homme du peuple, murmura-t-elle. C’est rare pour un prince. Mais un souverain ne peut pas se contenter de craindre la mort. S’il s’effondre, son royaume s’effondre avec lui. Quelle valeur aurait une fondation si elle refuse de porter le poids du monde ?
Atlas laissa échapper un rire bref, sans joie. Elle croyait comprendre, mais elle ne voyait qu’une ombre du gouffre qu’il portait.
— Tu n’as pas tort, admit-il, avançant d’un pas. Mais dis-moi, capitaine… me crois-tu faible ?
Elle se raidit, la main glissant presque malgré elle sur la garde de son épée.
— Je ne crois pas à la perfection, répondit-elle posément. Les hommes comme vous dérangent l’équilibre du monde. Trop puissants pour être ignorés, trop humains pour être divins.
Un sourire dangereux s’étira sur les lèvres d’Atlas.
— Alors testons ta philosophie. Une joute, ici, maintenant. Si tu gagnes, je t’appellerai par ton nom. Si je gagne… tu verras bien.
— Et qu’espérez-vous tirer de ce petit jeu ? demanda-t-elle, méfiante.
— Le plaisir, répondit-il simplement. Et peut-être… la vérité.
Elle soupira, un éclat de défi brillant dans ses yeux.
— Très bien, Votre Altesse. Mais ne venez pas pleurer quand je vous écraserai.
— Oh, capitaine… c’est exactement ce que j’espère.
Le fracas du métal jaillit aussitôt, sec et pur. Les épées s’entrechoquèrent dans une pluie d’étincelles. Le camp entier se figea, pris entre fascination et crainte. Atlas bougeait comme une ombre, précis, presque désinvolte. Sa rivale frappait avec la rage d’une flamme, chaque geste calculé pour tuer.
— Tu te retiens, souffla-t-il en déviant un coup d’un revers fluide. Donne tout, ou ne donne rien.
Elle répondit sans mot, mais l’air vibra soudain de magie. Son aura s’enflamma, teintée d’un bleu incandescent. Le sol se mit à trembler.
— Jambes légères ! Écailles indomptables ! Cœur de Lion ! Tranchant ! Avancez un tranchant plus net !
Cinq incantations, cinq éclats de puissance pure. Son corps devint lumière et vitesse. Atlas l’observa, serein, avant d’incliner la tête.
— À ton tour, alors, murmura-t-il. Hypermind.
Elle fondit sur lui, rapide comme la foudre. Sa lame siffla. En un seul geste, il intercepta son poignet, détourna la trajectoire, et la pointe de son arme vint frôler sa peau. Une perle de sang, minuscule, éclata dans l’air.
Tout s’arrêta. Elle comprit. Ce n’était ni chance ni spectacle : c’était un abîme de maîtrise.
— Je me rends, déclara-t-elle, essoufflée. Vous êtes meilleur que je ne l’imaginais.
Atlas abaissa son épée. Le silence retomba, dense. Il s’approcha, la détaillant avec une intensité qui brûlait presque.
— Tu te bats comme si ta vie dépendait de chaque souffle, dit-il doucement. C’est beau. Dangereusement beau.
Il effleura son menton, un geste lent, chargé de tension.
— J’aimerais te garder près de moi. Dis ce que tu veux, un poste, un titre. Je veux seulement… que tu sois à mes côtés.
Elle éclata de rire, secouée entre la gêne et l’amusement.
— Vous êtes incorrigible, Votre Altesse.
Mais il ne répondit pas. D’un mouvement brusque, il la saisit, la tira contre lui et l’embrassa. Un b****r rude, possessif, qui fit taire toute ironie. Quand il s’écarta, elle haletait, les joues en feu.
— Tu sais qui je suis ? souffla-t-elle.
— Pas encore, répondit-il avec un sourire en coin. Mais j’ai tout le temps de le découvrir.
Le moment suspendu se brisa soudain sous un claquement sec.
Clap. Clap. Clap.
Une silhouette se détachait des ténèbres, au-delà du cercle de sel. Haute, voilée d’ombre, elle exhalait quelque chose d’inhumain. Sa voix glissa dans l’air, mielleuse et écœurante.
— Quelle scène charmante… Dois-je applaudir la naissance d’un amour, ou la chute d’un prince ?
Atlas se figea. Une lueur rouge, d’un rouge impossible, perça la nuit. Ses pupilles se rétrécirent.
Un démon.