Chapitre 13

1162 Mots
Chapitre 13 — Le jour de départ s’était levé dans un éclat froid. Atlas, penché sur son bureau, signait d’une main ferme les derniers ordres. Chaque feuille qu’il scellait semblait peser sur sa poitrine comme une pierre supplémentaire : alliances temporaires, consignes secrètes, promesses qu’il savait déjà ne pas pouvoir tenir. La cire rouge durcissait sous le poids du sceau princier, luisant comme du sang figé. Dehors, le palais s’animait d’un tumulte nerveux ; ici, il ne restait que le bruissement du parchemin et la solitude d’un homme déjà à moitié parti. Des pas précis résonnèrent dans le couloir. Avant même de lever les yeux, il sut qu’elle arrivait. Claire entra, l’assurance au bord du mépris, chaque pas calculé pour blesser. — Ainsi donc, tu t’en vas, dit-elle sans saluer, la voix posée mais la mâchoire serrée. Atlas ne répondit pas immédiatement. Il referma un dossier, prit le temps d’aligner ses plumes. — Quelqu’un doit bien rester pour tenir la cour pendant *votre* règne improvisé. — « *Tante* Claire », rappela-t-elle d’un ton glacial. Il esquissa un sourire sec. — C’est un titre que j’aurais préféré oublier. Elle serra les poings, les mots tremblant sur ses lèvres. — Tu crois qu’il s’agit de toi ? Que tout tourne encore autour de ton départ ? Crois-moi, ce royaume survivra très bien sans tes airs de martyr. Atlas la regarda enfin. Son regard n’avait rien d’hostile : il était lucide, presque triste. — Tu as peur, constata-t-il simplement. Le visage de Claire se crispa, l’espace entre eux semblant rétrécir d’un coup. — De toi ? Ne sois pas ridicule. Mais il avait vu la vérité : la peur de l’abandon, la crainte d’être effacée par un héritier qu’elle avait contribué à façonner malgré elle. Avant qu’il ne puisse parler davantage, la porte s’ouvrit de nouveau. Sansa entra discrètement, s’inclinant. Sa présence effaça aussitôt toute chaleur de la pièce. Les marques rouges sur son cou trahissaient une intimité que Claire ne supporta pas de voir. L’air se fit lourd, presque étouffant. — Vous devriez rejoindre vos invités, finit-elle par dire, la voix tremblante de colère contenue. Puis elle tourna les talons, sans un regard de plus. Atlas resta immobile un instant, puis soupira. Le destin du royaume pouvait bien attendre quelques respirations de plus. Quelques heures plus tard, il traversait les longs couloirs vers la chambre d’accueil des émissaires étrangers. L’avertissement de son père résonnait encore dans sa tête : *« Il y a parmi eux un sang impérial. Observe bien. »* Il n’en saurait le cœur net qu’en les voyant. Lorsqu’il entra, l’assemblée l’attendait déjà depuis longtemps. Les visages se tournèrent, feignant la patience des diplomates. Au centre, un jeune homme à la chevelure rousse s’avança avec une révérence théâtrale. — Le prince de Berkimhum, dit-il avec un sourire trop éclatant. L’honneur est mien. Atlas soutint son regard, l’œil impassible. Non. Ce n’était pas le Prince Rouge. Pas même son ombre. Quelqu’un jouait un rôle — et mal. Le convoi quitta la capitale sous la lumière déclinante. Les roues grinçaient sur les pavés, les chevaux soufflaient des nuages blancs dans l’air frais. Dans la voiture, Atlas fixait l’imposteur assis en face de lui. Le prétendu prince s’exprimait avec une politesse forcée, débitant les mêmes formules que l’on enseigne aux enfants de cour. — …d’un prince à un autre, poursuivait-il, nous sommes profondément honorés de voyager à vos côtés vers le Continent Noir… Atlas leva une main. — Épargne-moi ces flatteries. Si tu veux paraître royal, commence par parler comme un homme. Le silence tomba. Les soldats du faux prince se raidirent, ceux d’Atlas échangèrent des regards gênés. Ils savaient. Tous savaient. Le visage du jeune homme se décomposa, son sourire se fissurant. — V-vous avez raison, bien sûr. Entre nous… inutile de jouer aux grands seigneurs. Atlas détourna les yeux, las. Un imposteur. Encore. Le destin semblait s’amuser à lui tendre des pantins là où il espérait trouver des alliés. À travers la fenêtre, il aperçut la capitaine de l’escorte, menant la colonne d’un pas sûr. L’armure dorée sur ses épaules captait la lumière du crépuscule, et ses cheveux blonds dansaient au vent. Lorsqu’elle se retourna brièvement, un éclat moqueur traversa ses yeux. Il ne la reconnaissait pas du jeu, et pourtant quelque chose en elle lui parut familier, dangereux. Les jours suivants se fondirent les uns dans les autres. Les camps s’étiraient au bord des routes, et les feux du soir jetaient sur les visages la lueur des confessions qu’on ne dit jamais. Atlas observait ses hommes, leurs gestes, leur fatigue. Une douleur lui serrait parfois la poitrine, un écho du palais, de Sansa, de ce qu’il avait laissé. Il se surprit à sourire. C’était la première fois depuis longtemps qu’il se sentait relié à ce monde autrement que par le devoir. Ces gens n’étaient pas des figurants attendant qu’une héroïne venue d’ailleurs les anime. Ils vivaient, luttaient, aimaient déjà, sans besoin de sauveur. Alors, il décida de leur laisser quelque chose de concret. Dans son sac, il sortit plusieurs carnets reliés de cuir sombre — le fruit de ses propres batailles, de ses années d’expérience. Il les distribua à ses gardes un à un. — Prenez-les. Lisez. Ce sont des instructions, des descriptions de créatures que nous croiserons. Des stratégies aussi. Je veux que chacun d’entre vous en connaisse le contenu. Les soldats se regardèrent, stupéfaits. L’un d’eux murmura, presque ému : — Ces écrits valent plus qu’un trésor, mon prince… — Considérez-les comme un ordre, coupa Atlas. Et sachez que d’ici peu, ces mêmes textes seront publiés sous le sceau royal, pour les guildes et les aventuriers. Sans nom d’auteur. Le silence qui suivit fut celui d’une reconnaissance muette. Puis un pas ferme s’approcha. La capitaine. Elle s’avança dans le cercle de lumière, son ombre oscillant sur la terre nue. Elle prit l’un des carnets, le feuilleta avec soin, les lèvres étirées en un sourire énigmatique. — Voilà un présent bien inattendu, dit-elle. Offrir ton savoir à tes hommes, et à nous tous… C’est rare, pour un prince. Atlas soutint son regard, soudain conscient du trouble qu’elle éveillait. — C’est pour la survie de tous, répondit-il, d’un ton qu’il espérait neutre. — Hmmm… fit-elle en relevant les yeux vers lui. Tes mots sonnent justes. Et pourtant, j’ai la curieuse impression qu’ils cachent autre chose. Elle sourit, malicieuse. — Dis-moi, Prince Atlas… ai-je déjà eu l’honneur de croiser ta route ? Il chercha dans sa mémoire, troublé par ce sentiment de déjà-vu. — Votre visage m’est familier, mais je ne saurais dire d’où. La capitaine rit, un rire profond et clair. — Voilà qui est audacieux. Peu de jeunes princes osent questionner ainsi une femme de ma trempe. Elle tourna les talons, laissant derrière elle une traînée d’amusement et d’intrigue. Atlas la suivit du regard, conscient que ce voyage vers le Continent Noir ne serait pas seulement une expédition… mais un nouveau jeu de masques, de pièges et de révélations à venir.
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