Chapitre 12 —
Le silence du palais avait quelque chose de dément.
Sous les voûtes, les échos se perdaient comme des secrets chuchotés trop tard. Claire avançait d’un pas rapide, ses talons claquant sur le marbre avec la régularité d’un glas. Son visage, taillé dans la détermination, ne trahissait rien. Mais chaque battement de cœur était une gifle.
Elle n’aurait pas dû venir. La convocation d’Isabella attendait encore sur sa coiffeuse, scellée d’un ruban qu’elle n’avait pas osé rompre. Ce soir, elle n’obéissait à personne. Ce soir, elle voulait le voir — lui, Atlas.
Elle se souvenait du garçon qu’il avait été : l’ombre d’un nom, un héritier sans place, un murmure dans le dos des puissants.
Mais cet homme qu’il était devenu… ce regard acéré, ce port assuré, cette voix qui vibrait d’autorité — il portait désormais la tempête avec la grâce d’un roi. Et malgré tout ce qu’elle se reprochait, elle n’avait pas su détourner les yeux.
Son pas s’interrompit soudain.
Un son brisa la quiétude — un soupir étouffé, une exclamation étranglée. Claire se figea, son cœur cognant contre sa poitrine. Le bruit venait de la chambre d’Atlas.
Elle hésita. Puis, irrésistiblement, avança.
La main tremblante, elle poussa la porte à peine entrouverte.
L’obscurité à l’intérieur ondulait au rythme d’une respiration haletante, de mouvements qu’elle ne voulait pas comprendre mais qu’elle comprit pourtant, jusqu’à la moelle.
Sansa.
Son nom se forma sans son sur les lèvres de Claire.
Le souffle lui manqua. Dans la lumière vacillante, elle entrevit des ombres qui s’enlaçaient, un murmure étouffé, un geste trop tendre pour être innocent. Ce qu’elle vit la traversa comme une lame froide : Atlas, et Sansa, unis par quelque chose qu’elle n’avait pas.
Son corps se figea. Ses doigts tremblaient, crispés sur la poignée de la porte.
Une douleur sourde l’envahit — pas celle de la jalousie, non, mais celle de la perte. L’idée soudaine qu’elle n’était plus rien dans le regard de cet homme qu’elle avait tant voulu comprendre.
Elle recula, le souffle coupé, les yeux brûlants.
Dans sa tête, la logique criait : *Tu es une marquise. Une femme de pouvoir. Pas une amoureuse déchue.*
Mais son cœur, lui, n’écoutait pas. Il battait à un rythme qui n’appartenait qu’à l’envie, à la rage et au regret.
Elle s’appuya contre le mur glacé du couloir, essayant d’ancrer son esprit dans quelque chose de solide.
La pierre était froide, impassible, comme le trône qu’elle occupait chaque jour.
Elle se prit à rire — un rire brisé, étranglé, presque enfantin.
*Ridicule. Tu es ridicule.*
Et pourtant, en elle, quelque chose se débattait.
Une faim qu’elle n’avait jamais su nommer, une solitude qu’aucune couronne, aucun titre, aucune victoire n’avait su apaiser.
Le monde pouvait bien s’effondrer : ce qu’elle ressentait là, au seuil de cette porte, c’était la défaite la plus totale — et la plus humaine.
Elle se détourna brusquement.
Son pas se fit rapide, presque fuyant. Le claquement de ses talons résonnait dans le couloir désert comme une fuite honteuse.
Mais chaque son semblait lui rappeler ce qu’elle venait d’entendre — ce qu’elle n’aurait jamais dû voir.
Lorsqu’elle atteignit la galerie, elle s’arrêta pour reprendre son souffle. La nuit était vaste, la lune suspendue dans un ciel d’encre, indifférente à son tourment.
Elle posa une main sur la rambarde et ferma les yeux.
Son esprit s’emplit d’images qu’elle voulut chasser, sans y parvenir.
— Atlas…, souffla-t-elle enfin, la voix rauque.
Ce nom, sur ses lèvres, sonna comme une promesse et une menace à la fois.
Elle ignorait si elle voulait le punir, le comprendre, ou simplement qu’il la regarde à nouveau.
Peut-être un peu des trois.
Le matin vint, tiède et doré.
La pluie de la veille avait laissé l’air pur et lavé, et dans la chambre, un calme étrange régnait. Atlas ouvrit les yeux lentement.
Sansa reposait contre lui, le visage paisible, endormie dans la lumière du jour. Il la contempla sans bouger. Une paix rare, presque irréelle, se répandait dans son corps fatigué.
Pour la première fois depuis longtemps, il n’entendait plus le vacarme des devoirs, des intrigues ou des couronnes.
Seulement le souffle régulier d’une femme qui n’attendait rien de lui, sinon sa présence.
Il sourit.
Peut-être que le monde pouvait bien attendre encore un peu.
Sansa remua, entrouvrit les yeux, un murmure s’échappa d’entre ses lèvres.
— Vous êtes réveillé… ?
Atlas hocha la tête, sa main glissant machinalement dans ses cheveux.
— À peine, dit-il dans un souffle. Rendors-toi.
Elle sourit, se rapprochant de lui, cherchant sa chaleur.
Et dans ce simple geste, dans ce silence partagé, il sentit quelque chose se tisser entre eux — fragile, vrai, dangereux.
Il ne sut dire combien de temps ils restèrent ainsi.
Mais il sut, sans pouvoir l’expliquer, que cette paix-là ne durerait pas.
Pas dans un monde où les couronnes se disputaient le sang et les serments.
Pas tant que Claire veillerait encore dans l’ombre, le cœur fendu, les poings serrés sur une promesse de vengeance.
Et pourtant… malgré tout cela, dans cette aube suspendue, Atlas choisit le silence et la tendresse.
Une trêve, peut-être.
Avant que les tempêtes ne reprennent.