Chapitre 11 —
Le tonnerre grondait au-dehors, roulant contre les vitraux comme un cœur en furie. Dans la lumière pâle des bougies, Atlas tenait entre ses doigts une lettre froissée. L’encre, à moitié effacée par la sueur et la colère, saignait sur le papier.
Il la relut encore, chaque mot résonnant comme un écho amer : *« Par décret royal, le prince Atlas guidera l’expédition vers le Continent Noir. »*
Son regard glissa vers le lit. Là, son père, Henry, gisait — réduit à l’ombre de lui-même, la peau tirée, les yeux voilés de fatigue. Malgré tout, il restait ce qu’il avait toujours été : une figure de pouvoir, même au seuil de la mort.
Atlas s’approcha, lentement, jusqu’à ce que le bois craque sous ses pas.
— Père, dit-il d’une voix basse, presque contenue. Parlez-moi franchement. Pourquoi ce décret ?
À peine le mot fut-il prononcé qu’une autre voix, claire et tranchante, s’éleva dans la pièce.
— On dit *Votre Altesse*, corrigea Isabella, assise près du roi comme une statue de jade. Ses cheveux verts reflétaient la flamme des chandelles, et son regard semblait prêt à consumer tout ce qu’il touchait.
Atlas ne daigna pas répondre. Il resta fixé sur Henry, attendant que son père parle.
Ce dernier leva faiblement la main — un geste fragile, mais suffisant pour imposer le silence.
— Atlas, murmura-t-il. Cela fait longtemps… comment te portes-tu ?
Le fils esquissa un sourire brisé.
— Assez bien, grâce à vous.
Henry toussa, secoué par la douleur, mais un éclat de fierté brilla dans ses yeux.
— Cette bague que tu portes… Je vois que tu t’en sers à bon escient.
Puis, après un instant :
— Tu es venu pour le décret, n’est-ce pas ? Oui… il te concerne. Et je sais que tu es en colère. Tu as raison de l’être. Mais certaines décisions ne sont pas faites pour plaire.
Atlas sentit son cœur se serrer.
— Le Continent Noir n’est pas un lieu qu’on atteint impunément, Père. Vous savez ce qui s’y trouve.
— Je le sais, répondit Henry d’une voix faible. Mais ce n’est pas un voyage vers la mort. Écoute-moi bien avant de juger.
Isabella, jusque-là muette, intervint d’un ton agacé :
— Nous n’avons pas le luxe d’hésiter. Si nous tardons, l’Empire nous broiera avant même que les démons se lèvent.
Henry la fit taire d’un geste las.
— Laisse-nous, Isabella. Je veux parler à mon fils seul.
Elle protesta, les yeux étincelants, mais le roi insista. Finalement, elle sortit, laissant derrière elle une traînée d’amertume.
Un silence épais tomba. Henry soupira, affaissé sur ses oreillers.
— Elle a du feu, mais elle oublie souvent qu’il peut aussi brûler ceux qu’elle prétend protéger.
Atlas baissa les yeux, un rictus amer aux lèvres.
— C’est un feu difficile à éteindre.
Le roi esquissa un sourire fatigué.
— Bientôt, tu comprendras. L’ordre que j’ai signé n’est pas ce qu’il semble. Le décret ne dit pas « pars », mais « guide ». Tu accompagneras ceux qui partiront… rien de plus. Tu ne mettras pas le pied sur ces terres maudites.
Atlas fronça les sourcils.
— Alors pourquoi moi ? Il y a des généraux, des mages, des soldats. Pourquoi un prince ?
Henry se redressa légèrement, la douleur crispant ses traits.
— Parce qu’il y a, parmi les voyageurs, un invité impérial. Et selon mes espions, cet invité n’est autre qu’un membre de la royauté de l’Empire.
Le silence s’alourdit. Atlas sentit le sol se dérober sous lui.
*Un prince impérial… parmi eux ?*
Ce nom, ce visage — l’un de ceux que Lara devait rencontrer dans le jeu. Mais ici, tout changeait.
Quand il quitta la chambre, la tempête s’était apaisée au-dehors. Celle en lui, non.
Dans ses appartements, la lune projetait une lueur argentée sur les draps. Sansa l’attendait, silencieuse. Elle portait une tenue plus soignée qu’à l’accoutumée, ses cheveux libres tombant en cascade sur ses épaules. Quelque chose, dans sa posture, trahissait une volonté nouvelle — un pas franchi sans retour.
— Vous rentrez tard, dit-elle doucement. Dois-je vous préparer du thé ?
— Oui, merci, répondit-il d’un ton distrait.
Elle s’exécuta. Les gestes de Sansa étaient précis, gracieux, presque apaisants. Le parfum du thé se mêla à celui de la pluie, emplissant la pièce d’une chaleur étrange.
Atlas porta la tasse à ses lèvres.
— Parfait, comme toujours.
Elle baissa les yeux, flattée. Pourtant, une tension invisible liait leurs respirations. Atlas la sentait, l’entendait presque battre dans l’air. Depuis quelques jours, Sansa avait changé. Non pas en apparence seulement, mais dans cette manière de le regarder — comme si elle cherchait à lui dire quelque chose qu’elle ne pouvait formuler.
Il posa la tasse.
— Sansa… pourquoi t’obstines-tu à rester auprès de moi ? Tu sais que je ne suis pas un maître facile.
Elle hésita, ses doigts se serrant sur le plateau.
— Parce que je vous ai choisi, murmura-t-elle enfin. Pas pour ce que vous êtes… mais pour ce que vous cachez.
Atlas détourna les yeux. Ses émotions, déjà mises à vif par l’entrevue avec Henry, menaçaient de le submerger.
Il se leva, s’approcha d’elle, lentement.
— Tu ne comprends pas ce que cela implique, dit-il. Me suivre, c’est t’attacher à une tempête.
Sansa soutint son regard, le souffle court.
— Alors qu’il en soit ainsi, répondit-elle. J’ai déjà pris ma décision.
Un long silence suivit.
Atlas ferma les yeux un instant, laissant le tumulte se calmer en lui. Puis il posa une main sur son épaule, doucement, presque avec tendresse.
— Très bien. Mais souviens-toi de ceci : à partir de maintenant, il n’y aura plus de retour possible.
Elle hocha la tête, les yeux brillants d’une émotion muette.
La pluie reprit, fine, persistante, effaçant le reste du monde.
Et dans cette chambre baignée de clair de lune, Atlas comprit que la véritable tempête n’était pas celle qui frappait les murs du palais — mais celle, silencieuse, qui venait de naître entre eux.