Quarante-quatre jours – jour pour jour – après la terrible menace, disons plutôt la condamnation à mort prononcée par le Roi des Catacombes contre Sinnamari, celui-ci se trouvait fort bien portant du reste, et, semblait-il, à l’abri des coups de son ennemi, dans cette petite maison de la rue des Saules qui a joué un rôle si important dans cette histoire. Comme nous l’avons expliqué dans un précédent chapitre, Sinnamari, jugeant qu’on ne pouvait rien contre lui dans l’affaire Carel, qu’autant que l’on parviendrait à retrouver le cadavre qui avait échappé jusqu’alors aux recherches mêmes du fils de ses victimes, avait résolu de veiller lui-même sur cette pièce à conviction macabre. Et il avait été justement aidé dans ce dessein par la fantaisie de sa belle maîtresse, qui s’était, malgré qu’il s’en défendît et par des procédés que, seul, un amant épris peut pardonner, rendue propriétaire du logis abandonné de Montmartre. « C’est là, disait-elle, qu’elle voulait être aimée ! » et il avait d’autant mieux cédé à son désir qu’il ne pouvait être mieux que là pour déjouer les projets de R. C. R. C. avait ouvertement offert au procureur une trêve de quarante-quatre jours, et Sinnamari savait par sa police que, en quittant le Palais de Justice, son étrange visiteur s’était rendu, en compagnie d’une jeune fille et d’un vieillard qu’il avait tout lieu de croire être le père Desjardies luimême, à la gare de Lyon, et que là, tous trois avaient pris des billets pour Bordeaux. Il les avait fait rechercher à Bordeaux, mais on n’avait pu retrouver leurs traces. Chacun sait que la police officielle est aussi mal faite que possible. Sinnamari s’était dit que R. C. avait songé tout d’abord à mettre en lieu sûr Mlle Desjardies et son père, en quoi il ne se trompait point, et que, cette besogne relativement facile accomplie, il reviendrait à Paris livrer le suprême combat au procureur impérial. Celui-ci avait fait tout de suite surveiller discrètement la petite maison de la rue des Saules par des agents qui étaient du reste, sans qu’il s’en doutât, à la solde du roi des Catacombes et qui se gardèrent de lui signaler l’arrivée d’un équipage d’où était descendu, quelques jours après le souper chez Teramo, son ami Eustache Grimm. Eustache Grimm avait disparu depuis, n’ayant donné d’autre signe de vie qu’une lettre dans laquelle il priait son ami Sinnamari de ne point s’inquiéter de son absence, l’avertissant qu’il faisait un petit voyage à l’étranger pour se remettre des émotions que lui avait causé la soirée de Teramo-Girgenti ! Il ajoutait que, bien qu’il eût été prié par Sinnamari lui-même, il n’avait point jugé bon d’accepter l’invitation à déjeuner du comte et qu’il serait heureux de voir Sinnamari se méfier autant que lui de ce comte qui paraissait être un dangereux compère du roi des Catacombes, s’il n’était le roi des Catacombes lui-même ! Cette dernière hypothèse semblait du reste, aux yeux avertis de Sinnamari, corroborée par la soudaine disparition du comte. Car en vérité, depuis l’éclat de cette fameuse fête, tout le monde disparaissait. Il n’y avait que Sinnamari qui fût resté à Paris, à peu près visible pour tout le monde, et confiant toujours dans sa force. Régine, lui aussi, avait disparu. Il est vrai que les petites filles, les jumelles qui, un moment, avaient, elles aussi, disparu, étaient réapparues dans les conditions annoncées à Régine par Teramo-Girgenti… mais elles avaient disparu à nouveau avec Régine lui-même et sa femme… Tout ce monde s’était enfui sans qu’on en pût dire exactement la cause, pour des pays inconnus ou pour des drames que l’on ignorait… Sinnamari avait donc demandé et obtenu un congé. Il ne vint rue des Saules que lorsque sa maîtresse le lui permit, c’est-à-dire quarante-huit heures environ après que ce pauvre Eustache Grimm eût été mis au pain et à l’eau dans la masure du fond du jardin où il était surveillé nuit et jour par cet excellent M. Lambert, et d’où il n’eût pu s’échapper, cette masure n’ayant d’autre ouverture que la porte en travers de laquelle M. Lambert couchait. Liliane semblait avoir pris plaisir à meubler les vieilles pièces de la petite maison de la rue des Saules, à rajeunir avec quelques tentures à la mode et quelques meubles modernes ce pavillon dont les papiers et décorations tombaient en loques sous la moisissure et la dégradation des années, et l’abandon des hommes. Sinnamari, dans le nid d’amour de la rue des Saules, perdit tout à fait la faculté de raisonner. Sa raison avait pris un congé, et il ne connaissait plus que la douleur et le tourment d’aimer. Qui eût pu venir le troubler dans l’exercice normal de sa passion ? Est-ce qu’il n’était point descendu, un soir qu’on le croyait endormi et que nul n’avait pu le voir, dans le sinistre caveau par l’escalier secret ? Est-ce qu’il n’avait pas constaté lui-même que toutes choses étaient restées en l’état ? Toutes choses qui cachaient le cadavre !… car pour les autres choses, comme cette terre par exemple, ce sol remué, bouleversé, creusé par endroits à une profondeur étonnante, elles présentaient un spectacle nouveau pour lui, mais qui ne l’épouvantait guère, car tout ce travail était la preuve de l’inutilité des recherches de l’homme qui avait osé une nuit descendre ici, derrière lui !… Enfin, ne se contentant point de sa police ordinaire, il avait chargé Dixmer d’organiser autour de sa personne une surveillance parfaite de tous les instants. Quand Sinnamari se transporta rue des Saules, Dixmer qui, pour avoir appartenu à la b***e du roi des Catacombes, avait appris à se méfier de tout et de tous, ne montra aucune confiance dans les agents de la Sûreté qui surveillaient, du haut de la terrasse de l’Auberge du Bagne, la petite maison et son jardin. Il les congédia et amena la nouvelle garde. En vérité, il eût été impossible d’approcher du procureur. Si bien gardé à l’extérieur, et le cadavre en place à l’intérieur, Sinnamari pouvait être tranquille. Il l’était. Il goûtait, avons-nous dit, la douceur et le tourment d’aimer ; car, si Liliane était pleine d’amabilité pendant le jour, elle avait souvent la migraine quand tombait le soir. Ah ! cette Liliane !… Quelquefois, il lui paraissait qu’il aimait une morte. Ainsi arriva-t-il au quarante-quatrième jour, date fixée pour sa mort. Il se réveilla plutôt gai. – Tu ne sais pas, Liliane, dit-il à sa maîtresse qui ouvrait les yeux, tu ne sais pas que c’est aujourd’hui que je dois mourir ! C’est malheureux, car il fait beau temps. Liliane se réveillait également ce jour-là avec une humeur charmante. Elle embrassa tendrement son amant et lui reprocha de gâter sa joie de vivre par des propos aussi stupides. Sinnamari affirma qu’il ne plaisantait point et qu’il avait été bel et bien condamné à mort. – Par qui ? demanda-t-elle en souriant. – Mais par le roi Mystère ! – Par l’ami du comte ! s’écria-t-elle joyeusement. Crois-tu, que ce cher comte nous en a raconté une histoire ! – Avoue qu’elle t’a impressionnée, puisque tu t’en es trouvée mal ! – Dame ! après un aussi excellent dîner, on n’a pas idée de vous offrir un dessert pareil… Il n’est pas Parisien pour un sou, ce cher comte !…