Chapitre 8

1072 Mots
Mais dis-moi, Sinna… ça n’a jamais existé, n’est-ce pas ? – Qu’est-ce qui n’a jamais existé ? – Eh bien ! mais toute cette affaire de crime, de viol, d’assassinat… – Le roi des Catacombes existe, répliqua en riant Sinnamari, puisqu’il m’a condamné à mort !… – Encore ! Tu es bête ! – Je t’aime ! – Moi aussi ! – Tu me dis ça, c’est pour que je te mette sur mon testament. J’ai envie de faire venir Me Mortimard… – Inutile ! fit sur un ton si étrangement sérieux la belle Liliane, que Sinna, en un autre moment, s’en fût inquiété… Inutile, je ne veux plus rien de toi que toi-même… La matinée se passa le plus gaiement du monde, le déjeuner aussi… Il faisait si beau et le soleil se montrait si chaud que Sinnamari proposa de prendre le café au jardin. Liliane battit des mains comme un enfant à cette idée. Les domestiques descendirent un guéridon et des chaises devant le perron et Liliane, laissant Sinnamari s’installer, partit comme une petite folle, annonçant qu’elle allait préparer le café elle-même, prétendant qu’il n’y avait qu’elle qui savait le faire comme ils l’aimaient. – Liliane ! appela le procureur. Celle-ci revint à cet appel, et se pencha amoureusement sur le perron. – Ne sois pas trop longtemps, Liliane… tu sais l’heure qu’il est ? – Non ! En voilà une idée ! – Eh bien, il est deux heures et quart, et le Roi des Catacombes a fixé mon exécution à deux heures et demie ! – C’est vrai ! s’écria-t-elle dans un rire triomphant. C’est vrai ! Tu n’as plus qu’un quart d’heure à vivre !… – N’oublie pas le verre de rhum ! cria encore le procureur. Mais Liliane s’était déjà envolée !… Dix minutes se passèrent. Liliane ne revenait pas. Ennuyé, Sinnamari appela le maître d’hôtel. Mais ce fut la femme de chambre qui vint. – Où est madame ? demanda Sinna. – Oh ! monsieur, répondit la femme de chambre, qui paraissait fort affairée, figurez-vous que tout à l’heure, madame, dans la cuisine, s’est appuyée contre le mur, à la place même où se trouvait hier encore le buffet… Le mur a bougé. – Comment ? Le mur a bougé ? fit Sinnamari en se levant. – Oui, monsieur, le mur a bougé ! Une porte s’est ouverte donnant sur un petit escalier tout noir… Madame a été effrayée d’abord !… – Il y avait de quoi ! Et qu’est-ce qu’elle a fait, madame ? – Eh bien, elle a eu le courage de descendre dans cet escalier… Nous ne voulions pas… le maître d’hôtel le lui défendait… On ne sait jamais !… Nous voulions vous prévenir, mais elle nous l’a défendu !… Seulement, monsieur, elle ne remonte pas ! Nous avons beau l’appeler, elle ne remonte pas !… Il lui est peut-être arrivé quelque chose !… Sinnamari, très mécontent de ce malheureux hasard, qui avait fait découvrir à Liliane l’escalier secret, et ne comprenant pas, du reste, comment les choses avaient pu se passer, rentra vivement dans la maison et s’en fut à la cuisine. Les domestiques étaient penchés au-dessus de l’escalier et n’osaient pas avancer. Sinnamari appela : – Liliane !… Liliane !… Mais rien ne lui répondit. – C’est bizarre, fit-il. Elle sera peut-être tombée… elle se sera évanouie… Et il appela encore : – Liliane !… Liliane ! Donnez-moi une lumière ! commanda-t-il. On lui alluma une petite lanterne de jardin. – Voulez-vous que je descende avec vous, monsieur ? demanda le maître d’hôtel. – C’est inutile !… Restez tous ici ! Et Sinnamari entra dans le trou noir et descendit les premières marches du petit escalier. Les domestiques le regardaient s’enfoncer dans la terre. Soudain, la muraille, devant eux, remua. Le mur, de lui-même, se refermait !… Et quand ils se ruèrent dessus, il ne bougea plus… pas plus, comme on dit, que « la pierre du tombeau ! » Alors le maître d’hôtel de Liliane, qui ressemblait à s’y méprendre au maître d’hôtel qui avait servi son dernier dîner à ce pauvre Eustache Grimm, dit : – Que la volonté du Maître soit faite ! En quittant Sinnamari, Liliane n’était point descendue dans le mystérieux escalier, comme l’avait raconté la femme de chambre ; elle était montée tout droit dans cette chambre que nous connaissons bien, dont l’unique fenêtre était garnie de barreaux, et qui avait servi de prison à sa mère. Quand elle en eut poussé la porte, elle se trouva en face de son frère qui, sous les aspects du comte de Teramo-Girgenti, vint à elle et l’embrassa longuement, tendrement. – Allons ! Le moment est venu… Et il fit asseoir Liliane sur cette petite chaise où s’était assise leur mère quand elle rédigeait ses horribles mémoires, aux heures sinistres de son martyre et de sa folie. – Qu’allez-vous faire, mon frère ? demanda Liliane. – Je vais ressusciter notre mère, Liliane… répondit le comte. Et il ajouta qu’il avait apporté dans cette chambre tout ce qu’il fallait pour cela. Alors, il prit entre ses mains le visage de Liliane, qui lui obéissait docilement, et avec les ingrédients qui se trouvaient à sa portée, il eût tôt fait de transformer ses joues fleuries, ce front jeune et charmant en une effroyable tête de morte… Soudain Teramo-Girgenti la prit par la main et la conduisit devant une glace. Liliane poussa un tel cri d’horreur que toute la petite maison de la rue des Saules en retentit comme aux temps où l’on martyrisait la morte. Elle avait vu son propre spectre ! – Je suis morte ! s’écria-t-elle en fuyant son image. – … Non ! ma mère… fit Teramo d’une voix tremblante, car son œuvre lui aussi l’épouvantait… tu es ressuscitée !… Le cri de Liliane avait attiré les domestiques dans le vestibule et dans l’escalier de l’étrange petite maison… Ils n’osaient aller frapper à cette porte cependant, car ils savaient que derrière cette porte se trouvait le Maître ! Tout à coup la porte s’ouvrit et ils virent descendre un vieillard et une morte… Alors ils s’enfuirent de toutes parts… et, le chemin se trouvant libre, le vieillard et la morte arrivèrent au perron, sortirent de la petite maison, et rentrèrent de compagnie sous la petite voûte qui se trouvait sous le perron. Là, ils disparurent : la morte semblait avoir entraîné le vieillard dans la terre…
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