C'est rassurée que la demoiselle s'installa sur un des sièges que lui montrait Cyril, mais dès que son regard se posa sur le centre, son humeur s'assombrit encore une fois. Si l'on devait décrire l'endroit d'un seul mot, "paradoxe" aurait parfaitement convenu. Evelyne avait l'impression que c'était pile à cet endroit ou se divisait les deux mondes dans lesquels elle vivait. D'un côté, les gradins ! Des sièges moelleux et ouvragés. C'était spacieux et des serveurs s'assuraient que tout le monde était parfaitement à l'aise. Tout était propre, tout était beau, tout brillait et tout chez les gens qui s'étaient installés partout respirait l'opulence. De cette femme rondelette aux multiples bagues sur les doigts, au marchand, deux rangées plus loin, qui portait un costume dont les boutons de manchettes valaient plus que son bateau... Et au centre, là où était présenté les "lots", trônait vulgairement une plateforme de terre, boueuse et crasseuse. Juste un vulgaire bout de crasse protégé par un sceau elfique, s'assurant de la sécurité des acheteurs. Les pauvres non-humains pouvaient ainsi parfaitement voir et se faire voir de leur futur propriétaire sans toutefois pouvoir s'en défendre...
Un bref instant, l'héritière jeta un coup d'oeil vers Vani, se demandant alors si elle aussi, était venue ici... Cependant elle n'osa pas le lui demander, prenant lâchement l'excuse du début des enchères pour éluder la question. Mais ce fut bien trop difficile lorsque le son d'une petite cloche retentit, annonçant le début des festivités et qu'une petite fée d'à peine une dizaine d'années fut tirée au centre de la plateforme. Les nerfs de la demoiselle mis à rude épreuve la lâchèrent et elle préféra regarder ailleurs que cette pauvre enfant. Mais elle n'avait pas à se plaindre, la journée était bien pire pour certains...
- Tu peux sortir si tu préfères Vani. Glissa-t-elle à nouveau à sa femme de chambre qui se montrait droite et imperturbable à ses côtés.
- Non, tout ira bien Miss. Assura-t-elle sans l'ombre d'un doute.
Et Vani ne bougea ni ne sourcilla un instant durant la vente de la petite fée qui, pourtant, suppliait ! Elle fut rapidement vendue a la femme qui portait d'innombrables bagues et ses pleurs s'entendait encore bien longtemps après qu'elle avoir disparu de leurs vues... Un serveur s'approcha d'elle, lui proposant un petit four et elle lui lança un regard abasourdi avant de se reprendre. Celui-là devait travailler ici depuis un moment... Elle refusa poliment, l'estomac totalement en vrac, et se redressa. Elle ne devait pas faire tache... Rien de ce petit manège n'avait échappé au regard perçant du régent et un sourire éclatant apparus sur ses lèvres. À cet homme qui n'avait que faire des apparences, cette femme semblait jouer un rôle qui ne lui convenait pas ! Mais ses pupilles vairons n'étaient que résignation et le régent parut passablement déçu.
Un autre son de cloche retentit et les ventes se succédèrent, laissant une bonne dizaine d'hommes-animaux et d'autres fées partir à un prix dérisoire. Le prix que les humains avaient décidé d'admettre sur une vie... Et puis vint enfin la vente que le régent du Nord attendait. Une jeune adolescente entra alors et scruta d'un air paniqué l'assemblée qui se fichait éperdument de son mal être.
Cela devait être assez rare de voir une telle race, en tout cas assez pour que la foule d'humains hargneux ne s'amuse de réclamer une démonstration. La porte au fond s'ouvrit, laissant un homme au visage caché s'avancer, un fouet à la main. Évelyne se crispa, incapable de réagir face au spectacle qui s'apprêtait à se jouer devant elle. Devoir venir ici était une chose bien déplaisante, assister à la torture d'une pauvre fille en était une autre. Une main glacée d'effroi plaqué sur les lèvres, elle fixait la pauvre petite qui semblait supplier du regard quiconque croisait son regard. Cependant Cryril Croner se leva, un air colérique glacé sur ses traits.
- J'achète à prix plein ! Qu'on ne me l'abime pas ! Hurla-t-il
Le fouet resta mou et la jeune fille terrorisée fut ramenée pendant qu'on annonçait la vente close en faveur du régent. Évelyne ne dit rien, soufflant discrètement pour reprendre contenance. Elle était cependant si soulagée qu'elle se permit de le remercier d'un sourire. Elle ne pouvait que comprendre à présent que sa réputation n'était pas usurpée ! Rien qu'au ton de sa voix, elle-même aurait obéi sans sourciller !
- Si nous nous donnons la peine de bien traiter nos esclaves, ce n'est pas pour que d'autres prennent des libertés. Regardez-les ! Tous attirés par l'odeur du sang, des vautours !
- Je pense qu'a leurs yeux, vous êtes le plus marginale ! Se permit-elle d'ajuster.
- Balivernes ! Une semaine au Nordus et ils ne trouveront aucun intérêt à voir quelqu'un souffrir !
Le terme était très spécifique. Un humain "normal" ne désignait pas un non humain de la sorte. "Quelqu'un" était apparemment réservé aux humains, race dominante sur toute la surface de la Ternia, bien qu'il n'avait jamais été possible d'établir un chiffre pour les sirènes. Évelyne sourit malgré elle. Elle n'avait jamais été à l'aise avec ce système, mais n'avait jusqu'ici jamais réellement remis en question ce dernier.
Un son de cloche retentit à nouveau et le commissaire annonça le dernier lot, promettant une surprise. Le calvaire approchait de sa fin ! Un jeune homme fut alors tiré tant bien que mal au centre. Il semblait immense et surtout furieux. De son fauteuil rembourré, elle pouvait deviner qu'il était grand rien qu'en comparaison avec ses tortionnaires. Sa barbe n'avait visiblement pas était soignée depuis un moment, sans compter ses cheveux noirs mi-longs qui se collait sur le haut musclé de ses épaules dénudé. Il était trempé et pour cause, on lui jetait sans cesse des seaux d'eau au visage. Au début ils devaient sans doute tenter de le calmer, mais à présent c'était les rires de la galerie qui encourageaient les bourreaux.
Il semblait se débattre avec une ardeur incroyable et à la fois envoutante, semblant tenter de forcer le passage du bâillon rouge sang frappé d'un sceau qu'il portait à la bouche. Deux cornes noires trônaient sur le haut de son crâne et il semblait vouloir les utiliser contre les fous qui voulaient le priver de sa liberté. Deux magnifiques ailes noires écailleuses, elles aussi privées de leurs droits par une immense sangle, semblaient vouloir se déplier sans le pouvoir. C'était un dragon !
Si Evelyne avait pu tenter d'ignorer toutes les ventes précédentes, il n'en était rien pour lui, ne pouvant détacher son regard de lui. Les dragons étaient très rares et il était très difficile de les asservir. Il existait bien une rumeur selon laquelle un village de dragon subsistait dans les terres lointaines et non explorées de Sudus, mais nulle n'avait pu à ce jour le découvrir et ce n’était sans doute pas plus mal. Après tout, qu'importe la vigueur des non-humains, le sceau était immuable et Evelyne n'y connaissait pas d'exception si ce n'est les humains bien qu'elle en ignorait la raison. Même celui-là, aussi féroce soit-il, ne ferait pas exception à la règle...
Il ne pouvait que se débattre sous leurs yeux a tous, offrant un spectacle dont il ne prenait pas conscience. Lorsque les hommes s'éloignaient un peu de lui, les yeux rouges furieux du dragon parcouraient la salle, défiant quiconque était présent comme ci sa seule force de caractère pouvait suffire à le sortir de ce mauvais pas... Leurs regards s'étaient accrochés, mais au même titre que les fous assis de son côté, il ne l'avait que durement menacé. Après tout, à ses yeux, elle était comme eux.
Si seulement ce désolant spectacle pouvait s'arrêter là... Ne pouvant se résoudre à affronter de nouveau ce regard, la demoiselle laissa ses yeux vagabonder sur lui, percevant alors à la vue de tous une horrible plaie suintante. D'ici elle pouvait constater l'infection et le fait qu'il puisse se tenir debout à se débattre de la sorte était proche du miracle. À chacun de ses mouvements, l'horrible blessure s'ouvrait en deux, béante et purulente, d'un furieux appel à la mort...
- Un beau dragon ! Un peu abimé, vous constaterez ici qu'il a été malheureusement blessé lors de sa capture à Sudus.
Le commissaire s'était à nouveau avancé, une canne dans les mains. Il donna alors un coup de canne pile où se trouvait la blessure du dragon, et Evelyne sursauta. Le prisonnier s'enhardit, tête en avant, tentant d'embrocher le petit homme grassouillet en guise de punition.
- Quel beau prix m'en donnerait vous ?
- Vingt milles Dred ! hurla la voix chantante de Marius, ma bête n'en fera qu'une bouchée ! chantonna-t-il sous les rires gras de divers autres invités.
Evelyne s'agita sur sa chaise, incapable de réfléchir posément. Si Marius obtenait le jeune homme en face d'elle, il mourrait. C'était aussi simple que cela ! Evelyne chercha son père du regard sans le voir et elle soupira son désespoir. Une voix forte en elle hurlait d'intervenir tandis qu'elle se demandait surtout comment ! Elle croisa cependant les yeux roses de sa femme de chambre qui la fixait sans expression.
- Cinquante mille Dred ! Hurla-t-elle soudainement, la voix tremblante d'incertitude.
Le dragon continuait de vouloir se faire entendre à sa manière, ignorant superbement les invités richissimes qui s'intéressaient à présent à un autre spectacle.
- Voyons Evy, tu as vu son état ? Il ne vaut pas le quart ! Mais puisque tu veux jouer... soixante-dix mille Dred !
Oh non ! Elle ne voulait pas se battre. Pas du tout même ! Elle les voyait, tous ces chiens qui la regardait soudainement, beaucoup ricanant de la voir ainsi s'opposer a Marius. Elle savait au fond d'elle que cela ne resterait pas impuni. Elle croisa d'ailleurs ses yeux verts et son coeur tambourina fort dans sa poitrine. En public lui qui avait tant l'art de se montrer sous son meilleur jour, l'assomait littéralement d'un regard sombre. Bien vite elle détourna les yeux, incapable de le supporter, et croisa de nouveau les pupilles rouges furibondes. Si elle avait peur dans sa stupide situation pourtant fort confortable, le dragon lui ne semblait absolument pas ressentir cela. Rien ne semblait pouvoir entacher sa rage de vaincre...
À côté d'elle, Cyril toussa doucement et elle se souvint alors de la manière dont il avait remporté l'enchère. Non, elle ne voulait pas se battre, mais elle le devait... Elle se leva alors et serrant les poings aussi forts qu'elle le pouvait.
- J'achète à prix plein, qu'on ne me l'abime pas plus !
La voix du commissaire résonna alors, lui donnant l'enchère. Le seul bruit qui se faisait encore entendre était celui du combat sur la plateforme, mais tous gardaient un silence surpris, attendant de voir comment les choses allaient tourner. Mais Evelyne n'avait plus le temps de réfléchir et sans savoir à combien s'élevaient ses dommages elle se leva, se précipitant vers l'entrée des sous-sols.
- Je dois impérativement rejoindre mon dragon, il a besoin de soin immédiat ! Ordonna-t-elle
L'homme semblait se fiche, de sa demande, ne semblant voir en elle qu'une bourge faisant un caprice. Mais de toute façon elle se fichait totalement de ça, elle voulait juste vite rejoindre le dragon. Le grand homme face à elle fit cependant un signe à l'un de ses collègues et un autre homme l'emmena alors vers les sous-sols. Évelyne prit sur elle de ne pas remarquer l'odeur horrible qui y régnait. Dégoutant mélange d'urine et de sang... Les bruits d'un combat couvraient les pleurs de quelques non-humains, dont celle de la petite fée qu'elle avait vue au début et enfin elle arriva devant la cellule qui retenait toujours sa nouvelle acquisition.
Il n'avait pas retrouvé son calme et s'agitait toujours dans tous les sens, ouvrant encore et encore la plaie qui semblait cracher un épais liquide verdâtre qui étrangement semblait même fumer. Elle remarqua cependant qu'une marque rouge vif trônait à présent sur son avant-bras. Le sceau. Néammois ce dernier était incomplet et le commissaire vint vers elle, lui tendant la fleur d'Azmote qu'elle devait bruler pour conclure la liaison avec le sceau. Ces détails lui semblaient bien triviaux, mais elle s'en chargea rapidement. Le sceau sur le bras de l'homme d'écailles sembla briller légèrement sans qu'il ne le remarque et la voilà donc officiellement maitresse de ce dragon remuant !
- Vous devriez lui ordonner de se calmer avant de le rencontrer. Il semble avoir bien des choses à apprendre ! ricana le petit homme gras.
Le commissaire la jugeait sans aucun doute incapable de dompter un tel animal, riant sous cape de la voir en difficulté et avec un gros bonus en Dred par-dessus le marché. Mais elle s'en fichait éperdument. Elle savait malheureusement comment employait son droit de maitre quand bien même cela ne l'enchantait nullement. Elle ne prit donc pas la peine de répondre au petit homme trapu qui sentait le whisky de loin et entra dans la fosse au dragon.
- Calmez-vous, vous êtes blessé ! Il faut que je vous ...
Le dragon ne lui prêtait pas plus d'attention qu'aux autres, la seule chose qui semblait l'obsédé était les liens qui le retenaient prisonnier de toute part. Un vulgaire animal enchainé. Elle s'approcha alors, pesant le pour et le contre de lui enlever au moins le bâillon.
Derrière elle, Vani arriva, paniquée, accompagnée du régent. Elle regarda la scène avec effroi, considérant sa maitresse bien trop près de l'animal en furie.
- Elle ne va jamais y arriver ! Pour le calmer, rien ne vaut un bon coup bien placé ! Ricanaient si stupidement les hommes du commissaire qui regardaient la scène en riant.
- Hé bien, vas-y si tu veux, j'adorerais te voir aussi courageux qu'elle ! asséna durement la fée, nullement impressionnée.
Oh, bien sûr elle se devait de garder sa langue devant quelqu'un de haut placé. Mais ces hommes-là n'avaient aucun pouvoir ! Le groupe de petits hommes la fixa un moment, bien décidé de répondre à leur tour, mais le regard du régent suffit à ramener le calme, ramenant l'attention vers Evelyne qui avançait doucement vers le dragon.
- Je vais enlever cela, mais restez calme ou vous ne pourrez pas vous en remettre
Lorsqu'elle fut à deux pas de lui, il releva enfin ses yeux rouge vif vers elle, la fusillant d'un regard furibond. Pendant ce très court laps de temps, elle fut bien surprise de percevoir un tas de sentiment si fort qui transpirait de partout chez lui. Si d'un regard elle aurait du le décrire elle aurait sans doute utilisé intraitable, bien plus que ne pouvait l'être Cyril Croner.
Elle toucha son visage encore mouillé du bout des doigts et elle l'entendit clairement grogner en baissant la tête, histoire de lui donner accès a l'attache de la muselière. Les hommes qui, plus tôt, torturaient encore le dragon reculèrent tous d'un pas et les nombreux murmures fusèrent de part et d'autre. Vani leur lança à nouveau un regard haineux, mais garda le silence cette fois, trop apeuré par ce qui pouvait arrivait d'un instant à l'autre. Mais Evelyne les ignora superbement, se glissant sur la pointe des pieds pour atteindre sa cible. Doucement elle déboucla l'attache et lui ôta son horrible muselière, retrouvant plus d'aisance sur le sol. Elle resta toutefois à coter, persuadée de pouvoir discuter doucement avec lui.
Le dragon secoua la tête, ouvrant la bouche et la refermant ensuite. Clairement, ce bâillon avait été insupportable pour lui. Mais l'heure n'était pas du tout à la détente et ses yeux se baissèrent vers cette stupide petite humaine qui se trouvait bien trop proche de lui.
- Il faudrait que je puisse t'examiner, tu es ...
Elle n'eut pas le temps de finir sa phrase que l'homme de feu cracha une gerbe de flammes dans ses mains toujours attachées l'une à l'autre, l'imposant ensuite sur sa blessure sans sourciller.
- Aaaah ! Mais non, attends, il y a des saletés, il faut impérativement nettoyer !
- Si tu crois que je vais te laisser farfouiller, tu te goures ! Asséna-t-il durement.
Sa voix était grave et n'avait clairement pas été utilisée depuis un moment. Mais il ne s'en préoccupa pas le moins du monde. Le plus important la était de se sauver ! Mais le dragon comprit alors une chose importante... C'était sa maitresse qui se trouvait juste là, devant lui !
- Je n'ai pas l'intention de farfouiller, mais il faut que tu...
D'une certaine façon, la nuance de rouge dans le regard du dragon changea et c'est ce qui fit taire Evelyne. Il la fixait si férocement que pendant un très court instant elle crut qu'il allait littéralement l'avaler.
- Je t'en prie, écoute-moi, je ne te veux aucun mal ! Tenta-t-elle péniblement.
Un profond grognement dédaigneux retentit, provenant directement du fond de la gorge du dragon. Elle n'était absolument pas certaine de ce qu'il voulait faire en cet instant, elle le vit juste redresser la tête, regardant derrière elle. Elle suivit son regard, remarquant alors le commissaire qui tenait dans ses mains des chaines. Elle comprit en une fraction de seconde que l'officier ne la croyait décidément pas capable de gérer pareil monstre et s'apprêtait a intervenir.
- Je t'assure qu'ils ne...
À nouveau elle tenta de lui faire entendre raison, mais il ne lui laissa cependant pas terminer sa phrase. Le court instant où elle pensait pouvoir régler cela pacifiquement venait de voler en éclat ! Bien vite remplacé par une certitude bien moins plaisante. Elle le vit baisser la tête, lui montrant alors deux cornes qui lui semblaient soudainement bien robustes et aiguisées. Comprenant alors les plans de l'homme elle recula vivement, se résignant à utiliser son droit de maitresse.
- Je t'ordonne de te calmer ! hurla-t-elle sans lui laisser le temps de s'énerver davantage.
Il redressa à nouveau la tête, accrochant de nouveau leurs regards. Il n'avait pas perdu de sa superbe détermination, la défiant de l'obligé quand il fut alors parcouru d'un long frisson de douleur et perdit connaissance tout aussi soudainement. Évelyne le rattrapa comme elle put, hurlant alors qu'on lui apporte une trousse de secours.
- Vous l'avez entendu ? Bougez-vous et apportez une trousse de secours ! asséna Vani d'une voix autoritaire.
Le groupe d'homme se dispersa, l'un d'entre eux ramenant bien vite un kit de secours et la fée l'amena vers sa maitresse. Ce serait loin de suffire pour le soigner, mais c'était un bon début.
Elle le retourna lourdement, se laissant surprendre par une odeur âcre. Le dragon avait en effet cicatrisé lui-même la plaie, mais il était certain qu'il lui faudrait bien des soins supplémentaires.
- Ce n'est pas bon Vani, je dois absolument réouvrir pour désinfecter...
- Bien Miss
Et Vani s'occupa de préparer le tout comme elle le pouvait. L'endroit respirait la crasse et c'était loin d'être l'idéal, mais Evelyne était convaincu qu'il ne fallait pas attendre plus longtemps dans cet état. Elle venait de prendre sa température et elle n'avait qu'une chose à dire, il était froid ! Bien trop pour un dragon. Le peu d'expérience qu'elle tenait des soins sur le dragon de Marius lui était utile...
Mais elle n'avait pas de temps à perdre et sans l'ombre d'une hésitation, elle nettoya la plaie de l'homme de feu, incisant d'une main de maître. L'intérieur de la blessure était comme elle l'avait imaginée, sale et suintante, et c'est toujours sans réticence qu'elle se mit au travail. Le dragon ne broncha pas et c'était tant mieux ! Mais dans l'état où il se trouvait, elle se demandait surtout comment il avait pu s'agiter de la sorte si longtemps.
Le silence régnait en maître dans l'enclos du prisonnier, les hommes qui se moquaient encore il y a peu, la fixant juste stupidement sans savoir quoi faire. Cyril Croner par contre, souriait d'un air inquisiteur, convaincu par le spectacle qui s'offrait sous ses yeux. A cette femme qui semblait si démunie devant un petit homme, la voilà qui se dévoilait belle et forte. Elle refermait de nouveau son patient, l'air soucieux.
- On ne peut rien faire de plus pour l'instant, mais sa température m'inquiète et la blessure est infectée. J'ai bien peur que le rétablissement soit long... murmura-t-elle à Vani qui acquiesça simplement.
Elle se redressa alors, se rendant compte des spectateurs. D'abord surprise puis gênée de se retrouver ainsi devant son futur partenaire d'affaires, elle tenta de reprendre contenance, époussetant sa robe.
- Transportez-le sur le bateau du quai 7 et faites attention a lui ! Si je remarque un coup de plus, je prendrais mes dispositions ! grogna-t-elle face au commissaire qui lui répondit d'un signe de tête avant de disparaitre chercher un brancard et des collègues.
Elle fixait les hommes d'un oeil sévère, priant pour qu'il obéisse a sa demande et sourit piteusement à l'autre qui n'avait toujours pas ouvert la bouche.
- Veuillez m'excuser, si je n'agissais pas vite, ses chances de survie étaient nulles !
Il s'approcha alors enfin, un sourire satisfait étirant ses lèvres.
- Ce que j'ai vu là me donne bien plus envie de travailler avec vous qu'un trop long monologue, vous êtes en réalité une lionne !
- Oh juste, je ne prends aucun plaisir a voir souffrir un être vivant. Veuillez excuser ma franchise, mais si Marius de Willeiver avait mis la main sur ce dragon, je n'aurais pas donné chère de sa peau.
La voilà qui osait enfin un peu sortir de ses retranchements. Cyril lui sourit alors, la faisant rougir et lui tendit son bras.
Ils remontèrent les marches et son père les attendaient, la mine renfrognait. Évelyne comprenait pourquoi, la voilà qui avait dépensé une véritable fortune ! Mais elle s'en fichait, elle avait bien l'intention de se servir de ses économies personnelles pour ramener le calme dans la tempête paternel.
- Leopold, figurez-vous que votre fille est impressionnante d'efficacité ! J'ai hâte de faire affaire avec elle !
- Vous m'en voyez ravi ! s'adoucit alors son père, toujours en affaire
- J'avoue me trouver très intéressé cependant, j'aimerais beaucoup que vous permettiez a votre fille de venir me rendre visite prochainement, j'apprécierais faire plus ample connaissance
Il n'y avait aucun sous-entendu mystère, on aurait pu attraper ses intensions à la main tant elles étaient claires.
- J'en serais honoré, mais je tiens à être transparent, ce n'est pas une décision qui m'appartient.
Deux paires d'yeux se fixèrent alors sur la jeune femme dont un rouge soutenu s'était emparé de ses joues. Se faire courtiser n'était décidément pas dans ses habitudes...
- J'accepte avec grand plaisir, cela nous donnera même une occasion de conclure notre accord !
- Ah, l'utile a l'agréable sans perte de temps ! C'est donc convenu, je m'arrangerais pour vous faire visiter la région du Nord, j'espère grandement que vous vous y trouviez de l'intérêt !
- Je n'en doute pas ! assura-t-elle dans un presque sourire
L'homme du Nord salua alors le père et la fille dans un bref signe de tête et il prit congé sans rien ajouter. Évelyne était bien surprise de la tournure des événements ! Ce matin elle n'aurait eu aucune raison d'imaginer pareil scénario ! Et pourtant, cette journée était déjà hors-norme.
- Un mariage avec ce régent nous ouvrirait les portes de l'interrégional ! Je me réjouis que tu te penches sur l'idée ma fille !
La colère de son père semblait être partie en même temps que la proposition du régent. Bien ! Au moins il lui pardonnerait facilement son incartade de la journée ! Cependant elle préférait que les choses soient claires et que son père n'y trouve rien à y redire.
- Je compte bien y réfléchir soigneusement... Nous devrions y aller, le dragon est vraiment malade et je dois lui faire des soins de toute urgence. Il n'y a pas d'inquiétude à avoir, je compte bien m'acquitter de ma dette personnellement.
- Ah ça, j'y compte bien ! Se renfrogna-t-il de nouveau.
Les affaires étaient les affaires et son père n'était pas connu pour s'en trouver charmant, ce qui faisait sans doute non pas son charme, mais le succès familial. Sa fille ne s'offusqua donc pas de son manque de tact et monta à bord du Sina. Après tout elle pouvait compter sur les vagues qui feraient tanguer le bateau pour punir son pauvre père ! Mais elle avait tout de même bien d'autres choses a penser, les soins allaient être longs et studieux, elle n'était pas près d'aller se reposer ce soir-là...